« Fatima », un film politiquement correct

Fatima, l'affiche du film.

Un film qui véhicule de nombreux clichés.

Par Lucien Oulahbib

Fatima, l'affiche du film.
Fatima, l’affiche du film.

Dans 1984 Orwell montrait comment les dictatures effaçaient le passé en trafiquant les photos et les mots pour y retirer ce qui gênait le pouvoir. Dans nos démocraties, les médias font de même : par exemple avec la présentation du film Fatima. Ainsi sur le site du Ministère de l’Éducation nationale, Eduscol, il est indiqué ceci dans le résumé de ce film qui avait déjà eu le Prix Jean Renoir :

« Fatima vit seule avec ses deux filles : Souad, 15 ans, adolescente en révolte, et Nesrine, 18 ans, qui commence des études de médecine. Fatima maîtrise mal le français et le vit comme une frustration dans ses rapports quotidiens avec ses filles. Toutes deux sont sa fierté, son moteur, son inquiétude aussi. Afin de leur offrir le meilleur avenir possible, Fatima travaille comme femme de ménage avec des horaires décalés. Un jour, elle chute dans un escalier. En arrêt de travail, Fatima se met à écrire en arabe ce qu’il ne lui a pas été possible de dire jusque-là en français à ses filles. »

L’Obs fait lui aussi un résumé mais sans les deux mots (mis en gras ci-dessus) indiquant la langue dans lequel cette femme écrit :

« Et lorsque Fatima se met à écrire et évoque toutes les Fatima qui, en trimant, en se sacrifiant, offrent à d’autres femmes de mener une autre vie que la sienne »

Observez que l’intitulé de la langue dans laquelle écrit l’héroïne a disparu (alors qu’il y était quelques heures auparavant). Comme si l’Obs s’était rendu compte de l’énormité véhiculée ici, à savoir le fait que cette femme se libérerait enfin de ses diverses blessures, en particulier celle de ne pas pouvoir s’exprimer dans sa langue originaire que le cinéaste suppose être l’arabe, bien sûr. Alors qu’en Algérie, les langues les plus originaires sont les divers parlers berbères dont le Kabyle et ce parler appelé arabe populaire qui est en réalité le produit de toute la diversité habitant cette terre depuis des siècles (il y a en fait peu de mots arabes dans ledit arabe populaire…). L’arabe littéraire, langue officielle et nationale, a été en revanche imposé depuis ladite indépendance alors qu’il n’est parlé, et écrit, que par la minorité.

Mais revenons au film : pourquoi cette femme et son univers de femme de ménage immigrée sont montés ainsi en épingle, alors que l’on ne voit guère une Fatima portugaise ou espagnole, femmes de ménage pourtant elles aussi, et parlant mal le français aussi, être montées ainsi en épingle ?

Plus encore, suinte de ce film l’idée que la France aurait empêché en quelque sorte cette femme d’apprendre sa vraie langue et lui aurait imposé la sienne à l’époque de la colonisation. D’abord la France n’a cessé au contraire d’encourager simultanément l’arabisation d’une population réfractaire ; ensuite rien n’indique dans ce film que cette femme, tout comme la femme de ménage portugaise, espagnole, serbe, roumaine, camerounaise… parle mal le français non pas parce qu’elle n’a pas le temps de l’apprendre, mais surtout par fidélité à un passé recomposé dont la langue reste le dernier imaginaire d’un âge d’or ressassé.

On peut éventuellement le comprendre concernant des personnes nées à l’étranger, et encore, car la majorité des immigrés des premières générations faisaient tout de même l’effort d’apprendre un français non argotique. En revanche, croire qu’il faudrait plaquer cette constatation, parcellaire, sur les 3ème et 4ème générations actuelles nées et vivant en France (à savoir les obliger à apprendre leurs supposées langue et religion d’origine afin qu’elles ne deviennent pas frustrées et à terme terroristes) en dit long sur le degré de méconnaissance des divers mécanismes permettant l’émergence d’une estimation de soi.

En effet, celle-ci ne passe certainement pas par le plaquage artificiel d’une identité de surcroît fictive car cette population préférerait, en majorité, être plutôt jugée sur ses compétences et non sur sa couleur de peau.

Mais en France, on en est toujours à la vieille vision ethnocentrée de grand-papa (même liftée depuis les années 1970) où l’étranger est toujours renvoyé à ses supposées racines, de peur en réalité qu’il ne fasse concurrence par son intégration aux autochtones, supposés, eux, connaître d’emblée ce qu’il en est d’être Français. Il semble, par les nombreuses récompenses obtenues avec ce film, que se perpétue la même antienne… avec les résultats que l’on sait.

Car ce sont ces mêmes redresseurs de tort qui ont depuis des décennies réduit l’étranger à ses origines et qui exigent d’édifier plus encore une sorte de différentialisme racialiste : le coloré serait cette fois de plus en plus obligé en quelque sorte de ne pas s’assimiler en se coltinant désormais l’histoire et la langue de ses origines (bien sûr magnifiées par un enseignement orwellisé, mâtiné de bâtiments construits à la hâte rappelant sa religion supposée) de peur qu’un jour il le fasse encore plus regretter. Pourtant, l’on est arrivé au résultat exactement inverse puisque cette politique de différentialisme diffus existe depuis les années 1970 et n’a fait en réalité qu’empirer les choses.

Bienvenue en Absurdie. Bien française, elle.

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