États-Unis : quel prochain président pour gouverner le monde ?

Ron Zanoni(CC BY-NC-ND 2.0)

Le prochain Président des États-Unis sera aussi votre Président.

Par Guy Sorman.

Ron Zanoni(CC BY-NC-ND 2.0)
Ron Zanoni(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Que vous le vouliez ou non, le prochain Président des États-Unis, bien que vous ne soyez pas citoyen américain, sera aussi votre Président. En temps de guerre avant tout, mais aussi pour contenir les menaces internationales qui pèsent sur notre sécurité.

Un exemple : quand, il y a trois ans, François Hollande annonça publiquement une attaque aérienne contre l’armée de Bachar el-Assad qui massacrait le peuple syrien, une heure plus tard, Barack Obama fit savoir au Président français que les Américains ne soutiendraient pas cette offensive : l’aviation française, considérable à l’échelle de l’Europe, est incapable de frapper au-delà sans appui logistique américain. Ce retrait d’Obama aura ouvert grand les portes de la Syrie à Daesh et à l’armée russe qui, en ce moment, réduit Alep en cendres.

Mais, c’est grâce à la marine américaine que le commerce mondial fonctionne sans accroc, en particulier grâce à la Septième flotte, gendarme du Pacifique : sans elle, vous n’auriez pas dans votre poche le Smartphone, à bas prix, qui vous est parvenu sans encombre de Taïwan ou de Corée du Sud. L’ordre mondial et le désordre mondial dépendent pour l’essentiel du Président des États-Unis, chef des armées : à ce titre, il dispose d’une liberté d’analyse et d’intervention supérieure en dehors de son pays qu’à l’intérieur. Paradoxe : le Président des États-Unis est plus Président du monde que Président des Américains, tant chez lui, tel que l’avaient souhaité les Pères fondateurs et auteurs de la Constitution, il est ficelé par les contre-pouvoirs du Congrès, des États et de la Cour Suprême.

Le paradoxe que ces Pères fondateurs n’avaient pas imaginé tant leur nation était minuscule, est que seuls les Américains désigneraient celui ou celle qui gouverne le reste du monde. Nous voici donc, ces jours-ci, les spectateurs impuissants d’un spectacle déconcertant : une poignée de citoyens du New Hampshire, après ceux de l’Iowa, peu représentatifs de la société américaine (pas de Noirs, pas de Latinos, tous Protestants), propulsent vers la Maison Blanche des personnages fantasques, un bouffon milliardaire et un avocat marxiste.

Parmi les commentateurs éclairés, ni aux États-Unis, ni en Europe, nul n’imaginait que le projet de Donald Trump d’ériger un mur au long de la frontière mexicaine pour empêcher les “violeurs et les assassins” (sic) d’entrer aux États-Unis dépasserait le stade du reality show pour devenir le programme présidentiel autour duquel tous les autres candidats se sentent obligés de se situer. Dans la course à la nomination, la palme revient, chez les Républicains, à celui qui saura le mieux stopper l’immigration dans une nation qui n’est constituée que d’immigrants.

Le succès de Bernie Sanders laisse aussi pantois : prendre aux riches pour donner aux pauvres, à mi-chemin entre Karl Marx et Robin des Bois, dans le pays devenu, grâce au capitalisme, le plus riche au monde, là où un “pauvre” vit mieux que la plupart des classes moyennes en Europe, est un programme aussi paradoxal que celui de Trump. Il n’empêche que Bernie Sanders contraint sa rivale, Hillary Clinton, à sortir de sa réserve, l’oblige à dénoncer la misère qui est supposée ravager les États-Unis : celle-ci ne se distingue qu’en insistant sur les gays et les Noirs, qui lui semblent mieux acquis.

Mais il nous faut raison garder : même en admettant que Trump et Sanders seront les candidats finaux pour la présidentielle de novembre, leur théâtre tonitruant ne deviendra jamais un programme réel : le Congrès, et la réalité, y feront obstacle. Ces primaires, avant tout, révèlent la rébellion des électeurs contre les professionnels de la politique, formatés, sans imagination. Par-delà Trump et Sanders, les Américains sont en quête d’un nouveau Ronald Reagan qui les fasse rêver plutôt que d’un Clinton ou un Bush de plus.

Dans ce théâtre, la politique étrangère fait de la figuration. Sanders, qui est juif, protégera Israël, mais tout Américain s’y engagerait. Trump, qui a du mal à situer la Syrie, annonce qu’il bombardera les terroristes et fera plier Poutine en le regardant dans les yeux. L’Europe ? Elle n’est pas mentionnée, perçue par tous les candidats comme un lieu de villégiature, de golf pour Trump.

Obama, au moins, avait un projet : ne plus être le gendarme du monde, ne plus engager l’armée au sol, louer le pacifisme comme religion universelle et faire refroidir la planète. Ses successeurs, plus réalistes et plus vaniteux, nous disent : “On verra quand on y sera !” Ce qui sera le programme du futur Président, quel qu’il soit. Devons-nous nous en inquiéter ? Pas totalement. La Maison Blanche, le Département d’État, l’Armée, fonctionnent pour beaucoup en pilotage automatique. Il est rare qu’un Président ne se rallie pas à la stratégie que l’État-major feint de lui soumettre. Aucun Président, par exemple, ne serait en mesure de retirer la Septième flotte du Pacifique, même si l’envie folle lui en venait.

Un ancien ambassadeur de France à Washington, Jean-David Levitte, proposait, ironiquement, que les Européens puissent désigner quelques membres du Sénat américain : ce serait, précisait-il, le seul moyen pour que les Européens soient représentés et entendus à Washington. Comme il se trouve que je suis à la fois citoyen français et citoyen américain, j’aurai le droit et le privilège de voter deux fois, désignant un Président français pour les affaires intérieures et un Président américain pour les affaires extérieures ; sans esprit de parti, je me rallierai au moins excentrique, en espérant qu’il s’en trouve au moins un, ici et là-bas.

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