Les pays nordiques ferment leur porte

Le gouvernement suédois, qui rassemble les sociaux-démocrates et les Verts, a opté pour la voie de la fermeté et du repli.

Par Corinne Deloy.
Un article de Trop Libre

Stockholm Suède CC flickr Let Ideas Compete
Stockholm Suède CC flickr Let Ideas Compete

Le 29 janvier dernier, des dizaines d’hommes masqués ont agressé des immigrés – ou plus précisément des personnes qu’ils pensaient être étrangères – dans le centre de Stockholm. Au cours des derniers mois, plusieurs centres d’accueil de réfugiés ont été incendiés à travers la Suède. Enfin, il y a peu, on a appris que 36 plaintes pour agressions sexuelles avaient été déposées à l’encontre de personnes étrangères en août 2015 lors du festival de rock We are Sthlm et que les autorités avaient décidé de ne pas communiquer sur ces faits, une décision exceptionnelle qui va à l’encontre de la transparence suédoise.

Que se passe t-il donc dans le royaume scandinave qui possède une tradition d’accueil des réfugiés politiques qui date des années 1970 ? L’immigration (de travail) est un phénomène récent en Suède même si Stockholm a accueilli dans le passé de nombreux immigrés en provenance de Turquie ou du Pakistan.

Les Suédois se voient comme ouverts et tolérants et leur pays, dont 20% des résidents sont d’origine étrangère, est très généreux avec les personnes qu’il accueille. Un réfugié reçoit en effet 6 700 couronnes (670 euros) par mois et bénéficie d’un permis de résidence permanent (seuls des permis temporaires sont délivrés par les pays voisins). Les réfugiés sont autorisés à travailler dès qu’ils obtiennent le droit d’asile alors qu’ils doivent patienter un an après l’obtention au Danemark et en Norvège. Enfin, ils peuvent choisir leur lieu de résidence tandis que celui-ci est soumis à l’agrément des autorités dans les pays voisins.

Le concept de Folkhemmet (littéralement, la maison du peuple), État-providence créé par les conservateurs dans une Suède rurale et communautaire, qui a montré sa forte capacité de résistance lors des dernières crises économiques des années 1970, 1990 et de la fin des années 2000, est aujourd’hui à la peine. L’Organisation pour la coopération et le développement en Europe (OCDE) a révélé en 2014 que la Suède était le pays développé dans lequel les inégalités avaient le plus augmenté au cours des 25 dernières années : le coefficient de Gini a cru de 25% en une génération.

De la solidarité au contrôle des frontières

Conscient des problèmes que traverse le pays et du mécontentement d’une partie de l’opinion publique, le gouvernement suédois, qui rassemble les sociaux-démocrates et les Verts, a opté pour la voie de la fermeté et du repli. Le 17 décembre dernier, le Riksdag, parlement suédois, a voté (par 179 voix contre 39) en faveur du rétablissement du contrôle de la frontière entre la Suède et le Danemark, mettant fin à 60 ans de libre circulation entre les deux pays.

Le 12 novembre, Stockholm avait déjà rétabli le contrôle de la frontière passant au milieu de l’Øresund, pont de 8km de long qui relie la Suède au Danemark (Malmö à Copenhague), et pour tous les ferries en provenance des ports danois et allemands de la Baltique. Ce contrôle était cependant appliqué de façon aléatoire.

Plus de 15 000 personnes utilisent chaque jour l’Øresund, principalement pour se rendre de la Suède vers le Danemark, le taux de chômage atteignant 15% à Malmö. Les conducteurs des trains et des autocars doivent désormais vérifier les identités de tous les voyageurs avant l’embarquement sous peine de se voir infliger une amende de 50 000 couronnes suédoises (5 400 euros) par contrevenant.

En septembre 2015, le Premier ministre social-démocrate Stefan Löfven affirmait : « Mon Europe accueille les réfugiés qui fuient la guerre, elle n’érige pas de murs ». Deux mois plus tard, au bord des larmes, il annonçait des mesures restrictives à l’égard des personnes cherchant asile en Suède, dont la restriction de la possibilité de regroupement familial et la fin du permis de séjour permanent.

« L’année dernière, en 2015, nous avons reçu 163 000 demandeurs d’asile (81 000 en 2014), le plus grand nombre que notre pays ait jamais connu. C’est le double de notre précédent record. Sur les quatre derniers mois, 115 000 demandeurs d’asile sont arrivés en Suède. Parmi eux se trouvaient 26 000 enfants et mineurs non accompagnés, cela représente 1 000 salles de classe » a déclaré le ministre de la Justice et de l’Immigration Morgan Johansson (SD) le 6 janvier dernier. Le royaume scandinave est en effet le pays européen qui reçoit le plus grand nombre de demandes proportionnellement à sa population.

Le gouvernement a annoncé qu’il souhaitait diviser le nombre de réfugiés accueillis par dix en 2016.

L’effet domino

Dès l’annonce par Stockholm de sa décision de fermer sa frontière avec Copenhague, le Danemark a fermé sa frontière avec l’Allemagne. Le parlement danois a également voté 34 propositions qui durcissent la politique d’asile dans le pays : prolongement, de un an à trois ans, du délai nécessaire à un demandeur d’asile pour demander le regroupement familial, réduction de moitié (de 10 849 couronnes danoises – 1 454 euros – à 5 945 couronnes – 797 euros)de l’allocation d’intégration versée aux réfugiés, confiscation d’une partie des liquidités et des biens détenus par les demandeurs d’asile arrivant dans le pays (d’une valeur supérieure à 10 000 couronnes danoises, soit 1 340 euros) pour couvrir le coût de leur accueil. Les demandeurs d’asile sont néanmoins autorisés à conserver leur alliance et tout autre objet à valeur sentimentale.

Ces mesures ont été soutenues par l’ensemble des partis politiques représentés au Parlement danois.

Durant la campagne des élections législatives qui ont eu lieu le 18 juin dernier, le Premier ministre Lars Lokke Rasmussen (Parti libéral, V) avait promis à ses compatriotes de diminuer le ralentissement du flux de réfugiés (20 000 personnes en 2015). À la tête d’un gouvernement minoritaire, le dirigeant du Parti libéral est dépendant du soutien de la formation populiste du Parti du peuple (DF), qui l’a devancé lors du scrutin.

Le soutien des sociaux-démocrates aux mesures proposées par le chef du gouvernement ne doit pas surprendre. Le parti de gauche a considérablement durci son discours sur l’immigration au cours des quatre dernières années, période où il était aux commandes du royaume. La politique restrictive mise en place à l’égard des réfugiés au Danemark a d’ailleurs en partie empêché l’ancienne chef du gouvernement Helle Thorning-Schmidt (SD) d’obtenir en novembre dernier le poste de Haut Commissaire aux réfugiés.

La Finlande, qui a reçu 31 000 personnes en 2015, soit dix fois plus que les années précédentes, a également durci sa politique d’accueil des réfugiés. « Nous ne leur disons pas de ne pas venir, mais nous leur disons que la Finlande n’est pas le paradis » a indiqué Jorma Vuorio, directeur général du Département des migrations dans le pays. Enfin, la Norvège a également réduit les aides qu’elle accorde aux réfugiés (- 20%).

« C’était plus facile quand l’Europe existait encore »

« C’était plus facile quand l’Europe existait encore » ironisait un voyageur en partance pour Bruxelles il y a quelques semaines à Paris. En effet, en l’absence de politique européenne de l’asile, chaque État membre de l’Union prend ses propres mesures pour gérer la question des réfugiés. Aujourd’hui, sept des vingt-six membres que compte l’espace Schengen (France, Slovénie, Autriche, Danemark, Allemagne, Suède et Norvège) ont rétabli les contrôles à leurs frontières. Fin janvier, l’Autriche a achevé la construction d’une barrière de quatre mètres de haut et 3,7 kilomètres de long à sa frontière avec la Slovénie, le premier mur à être installé entre deux pays membres de l’espace Schengen.

L’exception devient la règle et la libre circulation au sein de l’espace Schengen est menacée. Le 26 janvier dernier, la Commission a annoncé qu’elle pourrait suspendre la convention de Schengen durant deux ans. « Il ne nous reste plus que deux mois pour sauver Schengen » a mis en garde le président du Conseil européen Donald Tusk le 19 janvier dernier. « De six à huit semaines » a confirmé Mark Rutte, Premier ministre néerlandais dont le pays assure la présidence de l’Union européenne jusqu’en juillet prochain.

Au total, Bruxelles s’est engagé en septembre dernier à relocaliser 160 000 personnes au sein de ses 28 États membres. Ce chiffre représente moins d’un quart des 700 000 personnes venues d’Asie, d’Afrique ou du Moyen-Orient et entrées en Europe en 2015 selon l’Office des migrations internationales. À ce jour, seules 272 personnes ont été relocalisées, dont 43 en France, et 4 237 places ont été rendues disponibles dans dix-sept États membres.

Lire sur Contrepoints notre dossier spécial Crise des migrants

Sur le web