Primaire républicaine : Rand Paul abandonne

Carroll County Republican Committee Annual Lincoln Day Dinner with U.S. Senator Rand Paul credits Michael Vadon licence (CC BY 2.0)), via Flickr.

USA : Rand Paul est-il responsable de l’échec des libéraux dans la course à l’investiture ?

Par Benoît Malbranque.

Carroll County Republican Committee Annual Lincoln Day Dinner with U.S. Senator Rand Paul credits Michael Vadon licence (CC BY 2.0)), via Flickr.
Carroll County Republican Committee Annual Lincoln Day Dinner with U.S. Senator Rand Paul credits Michael Vadon licence (CC BY 2.0)), via Flickr.

Mercredi 3 février, Rand Paul a annoncé la fin de sa campagne à la nomination républicaine pour l’élection présidentielle américaine de 2016, après une cinquième place (8 481 suffrages, soit 4,5 %) lors du caucus de l’Iowa, premier État appelé à voter.

Il y a près de deux ans, lorsque je terminai l’écriture de mon ouvrage sur Rand Paul ou le réveil de l’Amérique (éditions de l’Institut Coppet, 2014), je n’avais pas eu peur de présenter Rand Paul comme « l’un des favoris » pour cette nomination républicaine, et de fournir sans trembler les quatre grandes raisons pour lesquelles il m’apparaissait que le sénateur du Kentucky avait une chance de l’emporter.

Deux ans plus tard, c’est l’échec qu’il faut analyser et auquel il convient de fournir des raisons. Assurément, s’il ne s’agissait que d’un mauvais pronostic, j’admettrais volontiers le défaut de mes lumières, mon manque de discernement et, en un mot, mon erreur ; mais il s’agit de bien davantage. Pourquoi Rand Paul peut-il peiner à rassembler 4,5% en Iowa, quatre ans après que son père ait obtenu 21% ? Pourquoi est-il contraint d’abandonner dès le lendemain du premier vote, quand son père s’était maintenu toute la campagne durant, restant à la fin le seul candidat affrontant Mitt Romney ?

Deux questions peuvent être extraites de telles réflexions :

  1. Rand Paul est-il à blâmer, dans sa stratégie, son message, son caractère même ?
  2. L’électorat américain a-t-il moins d’attirance qu’en 2012 pour un candidat libéral ?

Par ces deux questions, nous toucherons tout autant aux causes qu’aux conséquences de l’abandon de Rand Paul, éclairant ainsi un événement en soi peu porteur de sens ; ou du moins cela permet de sortir des pseudo-analyses du type Untel se retire parce qu’il est mauvais, qui sont l’équivalent politique des commentaires sportifs du type L’équipe A a perdu contre l’équipe B parce que l’équipe B était meilleure.

Un échec de Rand Paul ?

Rand Paul doit bien avoir une part de responsabilité dans son échec, se dit-on, et elle ne sera pas difficile à établir. Elle devrait être d’autant plus frappante qu’après la maturation de la frange libertarienne depuis la fin des années 1990, l’heure était venue pour Rand Paul de récolter les fruits des efforts passés. John Samples, vice-président du Cato Institute, disait même que « contrairement à son père, Rand Paul n’est pas tant intéressé par la pédagogie. Ce qui l’intéresse, c’est la victoire.1 »

Visiblement, Rand n’a réussi ni la pédagogie ni la victoire. La faute, est-il répété, à une différence de positionnement, comme si tout changement était fautif, comme si la stratégie de pédagogie de Ron Paul, convaincante en 2004 et 2008, devait être répétée à jamais. Assurément, il est difficile de juger et de mettre en balance les deux stratégies, celle de la rigueur et de la pédagogie, et celle du rassemblement large en vue d’une victoire. Ainsi, au lieu de considérer que l’une est irrémédiablement supérieure à l’autre, nous pourrions plutôt accepter de les juger chacune en relation avec le contexte dans lequel elles ont émergé, et évaluer la pertinence de chacune d’elle en fonction de son environnement. Cela empêchera, à l’évidence, de résoudre la question de savoir qui, de Ron Paul ou de son fils, est le meilleur libertarien, mais c’est un mal qui ne nous causera pas grand tort.

La plus grande et plus décisive différence entre les deux hommes, il est vrai, tient à ce que Rand est capable d’accepter quelques compromis sur des points de détail, tandis que son père ne l’était pas. Rand possède un esprit plus souple, moins partisan, et plus ouvert peut-être aux idées extérieures que son père, qui a cet éternel défaut des autodidactes, qui est de s’accrocher solidement aux conclusions auxquelles ils sont parvenus. En outre, avec le mouvement du Tea Party, dont il a été l’une des figures de proue, Rand Paul a observé que l’Amérique était prête, et qu’une majorité pouvait être constituée autour des idées libertariennes, si on acceptait de n’en garder que l’essentiel.

L’échec de Rand Paul représente, disent certains, la faillite de cette conception. Le message libéral se perdrait en voulant s’ouvrir aux masses, il deviendrait inaudible après être passé par le filtre de la tactique politique ou politicienne. Cet argument n’est pas sans valeur, car de manière très nette, l’ouverture de Rand Paul et ses compromis ne l’ont pas empêché de rester, aux yeux des médias et de ses adversaires républicains, plus ou moins infréquentable. Dans les débats, il reste l’extra-terrestre réclamant le retour à la constitution, à un État limité, à une politique étrangère humble et à une fiscalité douce. Il reste le candidat préféré des organisations libérales et libertariennes.

J’aurais donc le plus grand mal à souscrire à l’explication populaire qui veut que celui qui perd le mérite, et que Rand Paul a creusé sa tombe (électorale) en adoucissant son libéralisme dans le but de séduire les électeurs.

Je considère que l’explication, et une raison pour nous de nous inquiéter, vient justement du comportement des électeurs, non de celui du candidat.

Où sont passés les électeurs libéraux ?

L’explication commune de l’échec de Rand Paul est fondée sur une interprétation abusive des succès de son père. Que Rand ne se soit pas montré à la hauteur des attentes de l’électorat libéral constitué par son père n’est pas une idée recevable, car non seulement il est resté pendant cette campagne 2015-2016 le plus libéral des candidats républicains, mais aucune de ses positions ne saurait être désavouée par un libéral. Le problème tient dans cette notion d’électorat libéral, que les Américains nomment liberty vote.

Ayant suivi de près les péripéties de la campagne de Ron Paul en 2012, je me crois en mesure d’affirmer que Ron Paul n’a pas été porté par le vote libéral et qu’il n’a pas formé une jeunesse libertarienne. Nous aurions sans doute apprécié une telle réalisation si elle avait été accomplie, mais la réalité est ailleurs. Comme le faisait remarquer récemment le rédacteur en chef de la revue Reason, « Ron Paul était moins le choix du libéralisme que le choix de l’anti-système radical ». Or, continue Brian Doherty, ce vote anti-système s’est déporté cette année sur Donald Trump.
Je crois que nous, libéraux français, nous illusionnerions beaucoup si l’on voulait bien donner à l’échec de Rand Paul l’explication de type personnelle, selon laquelle il n’avait pas les épaules, il a brouillé son message, etc... La vérité, à mon sens, est plus triste : c’est que l’effort de Ron Paul pour pousser une masse nouvelle d’Américains vers la philosophie libérale n’a pas (encore) eu le succès espéré, malgré les scores électoraux encourageants. La vérité, et cette fois-ci ce sont les reportages de terrain ou les sondages qui le disent, c’est que peu, parmi les électeurs de Ron Paul, acceptaient d’être qualifiés de libertariens ; c’est qu’une majorité d’entre eux s’étaient déplacés pour le membre du congrès du Texas non pour leur accord complet avec les principes libéraux, mais parce que Ron Paul apparaissait, avec raison d’ailleurs, comme le seul candidat anti-système ou anti-guerre.

Nous pouvons toujours continuer à débattre de l’infériorité ou de la supériorité en matière d’élection d’un message libéral d’ouverture, fait de concessions, par rapport à la défense d’un libéralisme intransigeant. Cela ne changera pas la nature de l’électorat américain, devant qui le message libéral de Rand Paul n’est pas passé, et qui, dans le camp démocrate, a même élevé à la position de rival sérieux un candidat ouvertement socialiste nommé Bernie Sanders.

Je crois donc que le vote libéral, le liberty vote, qu’on attribue d’office à tel ou tel candidat sans trop le mesurer, jamais très vigoureux aux États-Unis, malgré les scores de Ron Paul, s’est peut-être affaibli depuis quelques mois. La faute sans doute au terrorisme, terreau de l’étatisme, mais aussi à la force d’inertie de la montée en puissance des idées interventionnistes depuis un demi-siècle. De quoi laisser encore du travail aux organisations libérales américaines.

Retrouvez sur Contrepoints notre dossier spécial États-Unis

  1.  Sam Tanenhaus & Jim Rutenberg, “Rand Paul’s mixed inheritance”, New York Times, 25 janvier 2014.