Pourquoi libertariens et traditionalistes sont des alliés naturels

Hans-Hermann Hoppe (Crédits : Henrique Pinto, licence CC-BY 2.0)

Les libertariens doivent-ils s’allier aux traditionalistes contre l’État ? Point de vue, polémique, d’un libertarien conservateur.

Par Christian Robitaille, depuis le Canada.

Hans-Hermann Hoppe (Crédits : Henrique Pinto, licence CC-BY 2.0)
Hans-Hermann Hoppe (Crédits : Henrique Pinto, licence CC-BY 2.0)

Je veux identifier ici les raisons pour lesquelles il est essentiel de fonder une alliance entre libertariens et traditionalistes1, second edition). Voir aussi idem, “Not Thick or Thin, Just Grown Up Libertarianism” dans Ibid.]. En tant que libertarien, il m’a effectivement semblé primordial de rectifier le tir en ce qui a trait au mouvement libertarien. En effet, en constatant les dérives féministes, « queers », relativistes, et hippies qui caractérisent la tournure gauchiste du mouvement, il n’est pas sans utilité de rappeler les implications traditionalistes d’une application de la doctrine libertarienne au contexte des sociétés occidentales contemporaines. Bien que peu de libertariens, à ma connaissance, aient formulé de telles analyses en français, il importe de préciser que les idées qui suivent ont déjà maintes fois été exposées – sous différentes formulations – en anglais. Je ne me fais, en quelque sorte, que le porte-parole d’une stratégie que je fais mienne.

Le libertarianisme est la seule doctrine politique permettant une résolution universelle des conflits entre acteurs. En effet, comme le démontre Hans-Hermann Hoppe, tout conflit entre acteurs est ultimement réductible à un conflit concernant l’utilisation d’une ressource rare (i.e., il n’y a conflit que lorsque plusieurs acteurs veulent simultanément utiliser une même ressource rare pour l’atteinte d’objectifs incompatibles)2. Le libertarien reconnaît simplement que seul un système de propriété privée où chaque individu est propriétaire de son corps et de toute ressource qu’il est le premier à acquérir, ou à produire à partir du monde extérieur, permet de fournir une solution à tout conflit entre acteurs. En effet, résoudre un conflit devient ainsi relativement facile : il suffit de trouver qui a la plus ancienne preuve de contrôle sur une ressource disputée. Loin d’être arbitraire, cette solution est incontestablement la bonne3. On le voit bien, la propriété privée constitue en quelque sorte l’âme de la théorie libertarienne.

En d’autres termes, on pourrait définir le libertarien comme quelqu’un qui croit que l’agression (i.e., l’initiation de la force sur la propriété légitime d’un individu sans le consentement explicite de celui-ci) n’est jamais justifiée ou justifiable4. De plus, il remarque que l’État est un ensemble d’institutions parasitiques dont le fonctionnement repose nécessairement sur un monopole territorial de l’usage de l’agression. Donc, en particulier, un libertarien croit que l’existence ou l’expansion d’un État n’est jamais justifiée ou justifiable. Tout individu est libre de faire ce qui lui plaît avec son corps et ses biens acquis légitimement en autant qu’il ne porte pas atteinte à l’intégrité physique de la propriété d’autrui. Ce principe est généralement appelé « principe de non-agression ».

Quelques constats peuvent être tirés de ce qui vient d’être exposé :

1) Il est clair que le principe de non-agression implique le droit absolu de tout individu ou groupe d’individus à s’associer les uns les autres dans le but d’entretenir des relations d’ordre économique, social, familial, amical, sexuel, etc. Il n’est pas justifié d’initier la force sur un individu pour l’empêcher de s’associer à d’autres. Notons au passage que, bien souvent, les libertariens qui s’allient à la gauche culturelle arrêtent leur analyse des implications du libertarianisme ici, et fondent leur utopie relativiste sur la supposée tolérance généralisée que cette implication semble occasionner. Nous verrons tout de suite que cette impression n’est qu’une illusion.

2) En effet, de la même façon, le principe de non-agression implique le droit absolu de tout individu ou groupe d’individus de refuser de s’associer les uns les autres et ce, peu importe la justification.

3) Il importe de mettre en lumière une dernière implication : tout individu propriétaire a le droit d’utiliser la force pour contraindre un indésirable à quitter sa propriété. Un tel indésirable est un agresseur et le propriétaire ne fait que défendre son droit de propriété contre une invasion, ce qui est parfaitement légitime.

Bref, par 1), 2) et 3), tout individu dispose du droit à la libre association et à la libre exclusion sur sa propriété. Une société libertarienne est donc une société où la discrimination et l’intolérance seront au moins permises et, comme nous le verrons un peu plus loin, seront bel et bien effectives.

Voici maintenant quelques notes économiques et sociologiques élémentaires qui s’avéreront utiles pour la suite :

a) L’être humain en tant qu’acteur s’associera à ceux qui amélioreront la valeur de sa propriété et exclura ceux qui la détérioreront (du moins d’un point de vue ex ante)5. De la même manière que tout échange économique volontaire doit nécessairement être considéré comme étant mutuellement bénéfique ex ante ou n’a pas lieu, tout échange social volontaire doit nécessairement être considéré comme mutuellement bénéfique ou n’a pas lieu. Robinson Crusoé acceptera de s’associer à Vendredi seulement si cette association lui apporte un bénéfice net, et vice-versa. Si les deux hommes ne partagent pas les mêmes valeurs et que l’un d’eux considère l’autre comme un parasite économique ou une nuisance sociale, alors d’aucune façon n’est-il envisageable que des liens associatifs d’ordre économique ou social se créent de façon volontaire. Les deux hommes auront certains critères leur permettant de déterminer si une relation avec l’autre constitue bel et bien un bénéfice net. Ainsi, si Vendredi veut entretenir une relation d’ordre social avec Crusoé, il doit apporter un bénéfice social à Crusoé (et réciproquement). En particulier, Vendredi devra se conformer aux valeurs fondamentales de Crusoé s’il veut faire partie de la communauté Crusoé -Vendredi (et réciproquement). En généralisant, si un individu A veut emménager et joindre la communauté Z, il doit se conformer au système de valeurs de la communauté Z, sans quoi, une fois emménagé, il sera soit ostracisé s’il n’y a pas de contrat restrictif sur l’usage de la propriété exigeant le respect de certaines normes spécifiques, ou exclu de la communauté si un tel contrat restrictif existe et qu’il a été enfreint6.

b) Tous les êtres humains sont différents. Les habiletés économiques et sociales de chacun sont inégales7).]. Il est donc généralement dans l’intérêt des plus faibles de s’associer aux plus forts et de se soumettre volontairement à leur autorité afin d’améliorer leurs conditions de vie, voire de survivre. Il est également dans l’intérêt des plus forts de s’associer aux plus faibles (à condition, bien sûr, que ces derniers acceptent de se soumettre à leur autorité) afin de diviser le travail et prospérer encore davantage. Or, seuls les premiers peuvent survivre et prospérer sans les derniers8.

Ainsi, par a), b), et la section précédente, on déduit qu’une société libertarienne doit nécessairement être anti-égalitariste et aura tendance à créer plusieurs communautés, chacune relativement homogène sur le plan des valeurs9. En effet, la seule manière justifiable d’avoir une société libertarienne égalitariste serait que tous acceptent volontairement de ne pas discriminer, ce qui va à l’encontre des incitations qu’ont les propriétaires à conserver ou améliorer la valeur de leur propriété (Même un égalitariste radical est incité à exclure au moins les anti-égalitaristes de sa propriété, créant ainsi, paradoxalement, au moins deux catégories distinctes et inégales d’individus).

Les sociétés libertariennes seront en effet hiérarchisées, non pas à partir de critères démocratiques ou autocratiques, mais bien sur une base strictement volontaire, i.e., les moins habiles, moins intelligents et moins forts auront tendance à accepter l’autorité des plus habiles, plus intelligents et plus forts, car il sera souvent (sinon, toujours) dans leur intérêt de le faire pour trouver un emploi, être locataires, vivre dans une communauté sécuritaire, etc. L’anticonformisme et le relativisme en ce qui a trait aux valeurs de la communauté seront ainsi des éléments généralement marginaux, ostracisés, voire pas du tout tolérés.

Nous voici maintenant à la partie cruciale de notre analyse. Les traditionalistes occidentaux sont ceux qui valorisent le caractère sacré d’institutions telles que la famille traditionnelle ou la religion et qui constatent que la culture occidentale a permis l’essor économique et social en Europe et en Amérique du Nord. Les véritables traditionalistes sont en faveur d’une décentralisation de la plupart (voire de la totalité) des décisions économiques et sociales afin de redonner le pouvoir aux parents d’éduquer leurs enfants convenablement et aux petites communautés d’établir leurs propres règles de conduites. Ils sont généralement en faveur du libre-marché et du droit absolu de discriminer selon des critères locaux. Ils refusent l’idée qu’il leur faut payer de leurs poches pour des comportements qu’ils jugent immoraux. Ils refusent que leurs enfants soient endoctrinés par l’école publique, où le politiquement correct et la tolérance de tous les styles de vie, aussi malsains soient-il, sont enseignés comme s’il s’agissait de sciences. Ils refusent également l’arrivée massive d’immigrants aux valeurs incompatibles aux leurs. Ils font la promotion d’une société locale hiérarchisée en fonction des habiletés économiques, sociales, et morales de chacun. Bref, ils s’opposent à ce qu’on leur impose de tolérer des manières de vivre jugées dégradantes ou inférieures, et sont en faveur d’un ordre social anti-égalitariste construit de manière à ce que chacun occupe un rôle correspondant à ses habiletés et vertus naturelles.

Il y a de quoi, il va sans dire, faire sursauter un ardent défenseur de la gauche culturelle. L’anti-égalitarisme exacerbé des véritables traditionalistes n’est pas dans l’air du temps. Et pourtant, rien de ce qu’ils promeuvent n’est incompatible avec le libertarianisme, bien au contraire. Ils ne veulent qu’exercer leur droit de s’associer à – et surtout de se dissocier de – qui bon leur semble. Ils ne veulent qu’exercer leur droit d’éduquer leurs enfants selon leurs propres valeurs. Bref, ils veulent qu’on les laisse en paix.

Voici donc la raison pour laquelle j’en appelle à une alliance « libertaro-traditionaliste », au Québec et au Canada comme ailleurs en Occident. Comme l’affirme le libertarien anglais Sean Gabb, les traditionalistes et les libertariens sont, pour le moment du moins, « des alliés naturels contre une classe dirigeante qui est en guerre à la fois avec la liberté et la tradition. »10 Peu de phrases aussi courtes n’ont contenu de vérité aussi probante. Les États occidentaux sont de moins en moins en guerre contre les péchés sans victimes de la gauche culturelle tels que la consommation de drogues, la pratique de l’homosexualité, ou la libération sexuelle de la femme. Or, les États occidentaux sont de plus en plus en guerre contre ceux qui souhaitent poursuivre un mode de vie traditionnel. La raison en est bien simple ; plus la société devient socialement égalitariste, plus il est facile pour cette dernière d’accepter l’égalitarisme économique que souhaite imposer la classe dirigeante.

À la lumière de tout ceci, il devient évident que le mouvement libertarien contemporain s’est pour ainsi dire infligé une surdose d’égalitarisme en condamnant le traditionalisme. Il n’y a certes rien de mal à la tradition d’un point de vue libertarien. Et pourtant, quand ils s’allient explicitement aux groupes de la gauche féministe, « queer », relativiste, et hippie, les libertariens se font les alliés objectifs des États occidentaux contemporains. En effet, il y a bien longtemps que la gauche culturelle n’est plus libertarienne (en supposant qu’elle l’ait déjà été) ; elle ne milite plus seulement pour criminaliser le véritable viol, décriminaliser la pratique de l’homosexualité, ou décriminaliser l’utilisation de drogues, mais bien plutôt pour criminaliser la « culture du viol » (un concept absurde selon lequel un commentaire déplacé envers une femme encouragerait le viol ou selon lequel une femme qui regrette une relation sexuelle aurait été « violée »), et financer des centres pour accueillir les héroïnomanes à l’aide de fonds publics.

La gauche culturelle est devenue une ennemie objective de la liberté. C’est plutôt en s’assurant de la bonne santé des institutions occidentales traditionnelles que constituent la famille, la religion, et le libre-marché que les libertariens pourront mener de manière efficace leur combat contre l’État.

D’un autre côté, c’est en s’assurant de combattre l’État que les traditionalistes réussiront à établir un ordre social traditionnel stable. Tel que mentionné plus haut, une société libertarienne sera largement traditionaliste (bien que, pour énoncer l’évidence, les traditions varieront selon les localités spécifiques). Autrement dit, les communautés seront largement hétérogènes les unes des autres, mais relativement homogènes dans leur composition interne. Il s’agit d’un contexte parfait pour établir une communauté qui correspond exactement à une vision traditionnelle d’un ordre social.

Lire sur Contrepoints notre dossier conservatisme

  1. Plusieurs auteurs anglophones ont déjà procédé à des analyses similaires. Voir par exemple Keir Martland, “Paleolibertarianism” dans idem, Liberty from a Beginner – Selected Essays (2016 [2015
  2. Hans-Hermann Hoppe, The Great Fiction – Property, Economy, Society, and the Politics of Decline (Laissez Faire Books, 2012), pp. 85-87.
  3. Il n’est pas utile, dans le contexte de ce texte, d’exposer explicitement les démonstrations de cette proposition. Il suffira ici de spécifier au lecteur intéressé qu’au moins deux démonstrations existent. Pour la première demonstration (par l’absurde), voir Murray N. Rothbard, The Ethics of Liberty (New York and London: New York University Press, 2002), chap. 8. Pour la seconde (l’éthique de l’argumentation), voir Hans-Hermann Hoppe, The Economics and Ethics of Private Property (Auburn, Alabama: Ludwig von Mises Institute, 2006), chap. 11-15 et idem, A Theory of Socialism and Capitalism (Auburn, Alabama: Ludwig von Mises Institute, 2010), chap. 7.
  4. J’expose ici le libertarianisme dans son essence. Il est tout à fait possible qu’un individu se réclame libertarien, mais n’accepte qu’à un moindre degré la théorie fondamentale que j’expose ici. Notons au passage qu’il existe des libertariens minarchistes qui croient qu’un État est justifié, dans une mesure très restreinte.
  5. Un exemple simple : une mère de famille valorisant une bonne éducation pour ses enfants, est incitée à s’associer à des personnes vertueuses et, en conséquence, à exclure de son foyer – et à refuser de s’associer avec tout autre individu compromettant la bonne éducation qu’elle valorise pour ses enfants. Elle sera ainsi incitée à vivre dans un voisinage convenable où la sécurité et les bonnes mœurs sont assurées. Autrement, la valeur de son foyer diminuerait, car celui-ci ne serait plus un lieu propice à l’accomplissement de l’ensemble de ses objectifs.
  6. À ce sujet, voir Murray N. Rothbard, Ibid., p. 146. Voir également Hans-Hermann Hoppe, Democracy – The God That Failed (New Brunswick, N.J.: Transaction Publishers, 2001), chap. 10.
  7. Voir à ce sujet Murray N. Rothbard, “Egalitarianism as a Revolt Against Nature” dans idem, Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays (Auburn, Alabama: The Ludwig von Mises Institute, 2000 [1974
  8. Voir Hans-Hermann Hoppe, A Realistic Libertarianism (lewrockwell.com, 2014).
  9. Voir à ce sujet Hans-Hermann Hoppe, Democracy – The God That Failed.
  10.  Sean Gabb, Cultural Revolution, Culture War: How Conservatives Lost England, and How to Get It Back (London: Hampden Press, 2014) édition Kindle, chap. 6. Ma traduction.