Récompenser les bons citoyens ? Un game over annoncé !

Délation - Crédits : Camille Chenchei via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

L’application Sesame Credit vise à récompenser les bons élèves et à ostraciser les personnes déviantes en Chine. À quand en France ?

Par Peter Baldwin.

Délation - Crédits : Camille Chenchei via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0
Délation – Crédits : Camille Chenchei via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Cet article constitue une réponse à la conclusion de l’édito « La gamification du bon citoyen » de h16 : « Et alors que la Chine se donne cinq années pour rendre obligatoire cette application, on se demande ce qui va bien pouvoir freiner les autres pays, France en premier, d’appliquer la même recette. » Pour rappel, l’application Sesame Credit vise à évaluer tous les comportements des citoyens chinois selon leur conformité aux volontés du pouvoir en place, à récompenser les bons élèves et à ostraciser les personnes déviantes.

En lisant la description de la nouvelle application proposée par le gouvernement chinois, j’étais partagé entre l’admiration, l’amusement et la peur. L’admiration, parce qu’inventer un moyen aussi efficace de contrôler le peuple tout en ostracisant les esprits libres, créer une application reproduisant parfaitement le phénomène archaïque de bouc émissaire tel que décrit par René Girard, ce devait être l’œuvre de Satan en personne. L’amusement, parce que ces moutons chinois, heureux de participer à l’expérience, sont tout de même bien débiles. La peur, parce que les Français seraient sûrement les premiers à télécharger en masse une telle horreur. Je m’imaginais déjà, assis à la terrasse d’un café, un ami me montrant l’application et me disant : « De toute manière si tu n’as rien à te reprocher tu auras une bonne note ! ».

La question posée par h16 à la fin de son article paraissait donc prophétique : on se demande ce qui va bien pouvoir freiner les autres pays, France en premier, d’appliquer la même recette. Mais au fond, ne disait-on pas la même chose de l’URSS ? N’avait-on pas peur que l’Europe occidentale sombre toute entière dans le communisme ? Seulement, l’échec patent du régime soviétique a constitué le meilleur des arguments dans la lutte contre le totalitarisme. J’ose espérer, dans cet article, que la Chine nous fournira un nouvel exemple éclatant de ce qu’il ne faut surtout pas faire.

En effet, qu’est-ce que cette application, sinon le meilleur moyen de récompenser les esprits faibles et de condamner les esprits libres et créatifs ? Et si seuls les faibles subsistent, tandis que les forts disparaissent, qu’adviendra-t-il de la Chine ? H16 citait les deux grandes dystopies que sont 1984 et Le Meilleur des Mondes pour décrire cette invention. Personnellement, j’ajouterais Atlas Shrugged : s’il ne reste plus que des moutons obéissants, si les esprits libres, les seuls à même de créer, disparaissent, la société court à sa perte.

La description de cette chute via l’élimination des meilleurs au profit des plus faibles n’est pas difficile. F.A. Hayek l’avait très bien expliquée dans La Route de la Servitude. En effet, les totalitarismes ne sont pas soumis à la « rule of law » mais au règne de l’arbitraire. Les règles de juste conduite, qui permettent de vivre en société, n’existent plus. Hayek démontre alors que l’absence de telles règles mène inexorablement à la suppression des valeurs morales. Toutes les règles de bonne conduite doivent être oubliées lorsque règne l’arbitraire : en effet, elles sont la plupart du temps contraires aux injonctions de l’autorité. L’homme qui respecterait ces règles serait suspect. Il les oublie donc peu à peu et la morale disparaît au profit du nihilisme. Les hommes bons et libres disparaissent rapidement. Seuls ceux que l’absence de morale ne gêne pas, la lie de l’humanité, peuvent s’accommoder d’un tel régime et arriver aux postes de direction. Seuls ceux qui pourront dénoncer leurs voisins sans sourciller seront de « bons citoyens ». L’application proposée par le gouvernement chinois, en rendant d’autant plus efficace le tri entre les personnes répondant positivement aux injonctions de l’autorité et celles encore attachées aux valeurs morales, fluidifiera ce processus et créera une véritable aristocratie de dépravés.

Seul un système de liberté, qui tolère les comportements déviants au lieu de les supprimer, est à même de générer le progrès. En effet, ce sont toujours les esprits les plus libres qui innovent et créent de la valeur. Michaël Polanyi, dans La logique de la liberté, montre ce phénomène en œuvre dans le champ scientifique. Les progrès de la physique, par exemple, présupposent un système de liberté individuelle. Ce sont les découvertes individuelles d’hommes libres, capables de se détacher des préjugés et de ce qui est considéré comme acquis, qui font avancer la science. A contrario, le projet d’une science organisée par le haut, à l’instar des désastreuses expériences menées par le ministre soviétique de la science Lyssenko dans les années 1930, ne mènent jamais à rien. Si un chercheur doit demander l’autorisation à son gouvernement pour mener un projet à son terme, seuls les projets pour lesquels un consensus est déjà établi seront développés, et aucune recherche originale ne verra le jour. Le processus de progrès scientifique est donc le fruit de libres initiatives individuelles. Et cet exemple pourrait être généralisé aux domaines économique et artistique. En détruisant à la racine tous les comportements déviants ou originaux, le gouvernement chinois condamne son pays à la stagnation. En favorisant l’émergence d’un peuple de moutons, il condamne son pays à la ruine.

À court-terme, le succès de cette application communautaire n’est pas difficile à prévoir. Comme l’expliquait Zinoviev dans Le communisme comme réalité, l’esprit communautaire, qui limite la liberté humaine, repose sur un instinct atavique, présent au plus profond de la nature humaine. Les dirigeants chinois, en flattant cet instinct atavique, font revenir la Chine à un stade tribal. Le processus d’élimination du bouc émissaire, encore une fois, témoigne de ce recul de la civilisation à un stade tribal. Si le succès de l’application n’est donc pas une surprise, la chute du pays qui l’a inventée ne le sera pas non plus.

Entre Orwell et Huxley, qui aura établi la prophétie la plus juste ? Personnellement, je répondrais Ayn Rand, qui avait bien compris qu’un régime de privation des libertés ne pourrait pas subsister et déboucherait tôt ou tard sur le chaos. Je ne résiste donc pas au plaisir de citer le héros de son roman, John Galt, pour donner un conseil aux Chinois déviants, premières victimes de cette terrible invention :

« Tant que vous êtes prisonniers, agissez en prisonniers, ne les aidez pas à prétendre que vous êtes libres. Soyez l’ennemi implacable et silencieux qu’ils redoutent. Obéissez sous la contrainte, mais ne vous portez pas volontaires. Ne faites aucun pas vers eux, ne formulez aucun souhait, aucune réclamation, aucun projet qui abonde dans leur sens. N’aidez pas vos racketteurs à clamer qu’ils agissent en bienfaiteurs et en amis. N’aidez pas vos geôliers à prétendre que la prison est votre condition naturelle d’existence […]

Agissez en êtres rationnels et cherchez à devenir une référence pour tous ceux qui ont soif d’intégrité – agissez selon vos valeurs rationnelles, que ce soit seul au milieu de vos ennemis, avec une poignée d’amis choisis ou comme fondateur d’une modeste communauté à l’aube de la renaissance du genre humain.

Quand l’empire des pillards s’effondrera, privé de ses meilleurs esclaves, quand il arrivera au stade de chaos incontrôlable, à l’image des nations opprimées de l’orient mystique, quand il se dissoudra en troupeaux de voleurs affamés se massacrant entre eux, quand les avocats de la morale du sacrifice périront avec leur idéal ultime, alors sonnera l’heure de notre retour. »