Thinkerview : terrorisme, état d’urgence et choc des générations chez les journalistes

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Thinkerview : terrorisme, état d’urgence et choc des générations chez les journalistes

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 10 janvier 2016
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Pour finir l’année 2015, Thinkerview a réalisé mi-décembre une interview de trois personnes sur le thème de l’état d’urgence et du renseignement dans le cadre du terrorisme qui secoue la France actuellement.

Sans grande surprise pour les habitués de Thinkerview, les thèmes abordés et les réponses fournies recoupent en grande partie ce qu’on avait déjà pu comprendre et analyser lors de précédentes interviews, notamment parce que l’une des personnes présentes, Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense qui s’est spécialisé dans les questions de stratégie internationale, a déjà eu l’occasion de nous entretenir par le passé.

Je vous encourage d’ailleurs à revoir ses précédents entretiens (ici et ) pour compléter cette dernière vidéo.

La présence de Éric Filiol, hacker et ancien de la DGSE, permet d’avoir cette fois-ci quelques éléments de réflexion supplémentaires sur le plan purement technique et de l’utilisation des technologies. Filiol explique ainsi assez bien que les gouvernements et les politiciens utilisent maintenant de façon assez étendue l’ensemble des procédés habituels de manipulation de l’information à des fins propagandistes et d’influence des populations.

En outre, pour le hacker et l’ancien des Renseignements, ces politiciens raisonnent en vase clos ce qui a une influence directe sur la façon dont, justement, ils entendent (dé)former l’opinion des individus. De ce point de vue, tant Pierre Conesa qu’Éric Filiol s’accordent assez bien pour noter que là où les journalistes font parfois l’effort de s’adapter et d’aller chercher plusieurs sons de cloche pour tenter d’obtenir un tableau d’ensemble, les politiciens français refusent réflexivement d’en faire autant.

Sur les théâtres d’opération, les militaires sont alors confrontés à l’absence presque pathologique de tout désir d’écoute de la part des preneurs de décision, et par voie de conséquence, à la perte progressive du terrain (que ce soit sur le plan militaire, opérationnel ou dans le renseignement). De fil en aiguille, Conesa constate (17:10) qu’on ne fait plus l’effort, faute de moyens mais surtout faute de réelle volonté et d’une démarche intellectuelle prévue à cet effet, d’essayer de comprendre l’ennemi, de se mettre dans ses chaussures.

Pour Filiol (38:50), c’est une affaire de risques de plus en plus durs à prendre de nos jours :

« La France a perdu la culture de la prise de risque ; dès qu’un journaliste prend un risque, il se fait allumer méchamment. […] Même mécanisme avec les hackers : lorsqu’un hacker découvre les failles d’un système développé par un industriel français acoquiné avec le pouvoir, il est rapidement désigné comme un pirate ou un terroriste alors qu’il s’agit plutôt d’un lanceur d’alerte et a fait œuvre utile. »

Concernant l’état d’urgence et plus spécifiquement la Loi Renseignement, Filiol confirme ce qui avait été dit dans ces colonnes et à d’autres reprises sur la Toile : cette loi ne remplira pas les objectifs affichés de lutte contre le terrorisme. Pour lui (54:50), « ce n’est pas une loi liberticide qui va permettre de détecter les renseignements pertinents ».

Plus grave encore et mis en exergue tant par cette loi que par l’état d’urgence actuel : la France ne dispose pas de contre-pouvoir efficace. Dans ce contexte, Filiol craint (à juste titre, je pense) que cette loi et cet état ne soient qu’un alibi pour installer une société de surveillance à l’américaine.

Le but d’une telle surveillance ? Pour Filiol, il est assez clair (59:30) :

« Nos décideurs sont paniqués par les changements de la société. Ils sont passés d’une société pompidolienne où des élites parlaient à la masse, laquelle prenait ça comme une vérité révélée, à un monde horizontal et collaboratif où les gens peuvent vérifier l’information, la croiser. Le citoyen, pour peu qu’il veuille être intelligent, a les moyens de le rester et de développer son intelligence collective. Ceci fait peur à nos dirigeants qui ne sont plus la vérité révélée, et le peuple se met à réfléchir indépendamment d’eux. »

Un autre problème, parallèle à ce décalage entre les élites et le peuple, est la confiance aveugle dans la technologie. Filiol rejoint Conesa (1:05:19) lorsqu’il explique qu’on capte à présent le renseignement de mieux en mieux, mais qu’on a de moins en moins d’analystes pour traiter le signal capté ensuite.

Au milieu de tout ça, on semble comme avoir oublié le troisième intervenant.

Hervé Brusini, l’actuel directeur du site FranceTV.info, est l’ancien rédacteur en chef du 20 heures de France 2, et journaliste de profession. Dans l’ensemble de l’interview, ses interventions sont étranges. Outre leur faible contenu informationnel, et des réponses peu claires voire confuses, partant sur plusieurs sujets à la fois, on constate surtout qu’il est en permanence sur la défensive et semble considérer chaque question sous l’angle un peu étonnant d’une attaque plus ou moins directe de sa profession de journaliste.

Brusini se plaint ainsi de la perte de confiance complète entre les internautes, les acteurs des réseaux sociaux, et les journalistes, plus ou moins institutionnalisés comme ceux des médias mainstream. Il estime (peut-être à raison) qu’un grand danger se cache dans ce désaveu complet de sa profession par les internautes, mais semble à court d’idée lorsqu’il s’agit de se remettre en cause, ou fait preuve d’une assez (probablement trop) grande mansuétude à l’égard de ses confrères, qu’il absout très vite de leurs péchés.

subventionnez nos journaux pourrisEt s’il comprend que le flot informationnel est fondamentalement différent de ce qu’il fut lorsqu’il commença sa carrière, en constatant que tout le monde peut, finalement, produire et diffuser de l’information avec les moyens modernes, il ne tire pas la conclusion pourtant logique que sa valeur ajoutée doit résider ailleurs que dans la simple reproduction de dépêches d’agence, et la reproduction néfaste des mêmes filtres conscients ou non qui lui font sélectionner une dépêche plutôt qu’une autre.

Finalement, cette interview est intéressante par les déclarations des uns et des autres, certes, mais surtout par l’étonnante collision entre la nouvelle génération d’intervenants, des experts de terrain en prise directe avec les problèmes, et les anciens, qui fonctionnent avec des schémas et des prises de positions corporatistes totalement inopérantes dans ce nouveau paradigme.

Fascinant constat que celui d’une profession qui, jusqu’alors douillettement protégée par les habitudes et le corporatisme autant que la technique, se trouve confrontée à un changement complet de mode d’action et de réflexion et qui, devant son immobilisme de lapin pris dans les phares d’une voiture lancée à pleine vitesse, impose de se demander si le journalisme français survivra à cette révolution.
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  • Article très intéressant et qui nous révèle l’envers du décor.

    Je partage par ailleurs pleinement l’analyse faite sur les journalistes. J’y rajouterai l’inféodation de ceux-ci au pouvoir en place qui les décrédibilise encore plus. Ce qui en outre me stupéfie, c’est de constater qu’aucun (ou vraiment très peu) font un travail d’investigation. Trop souvent on constate (dans la presse écrite, c’est patent parce que ça laisse des traces) qu’ils reprennent in extenso les écrits de l’AFP (lisez n’importe quelle feuille de chou et vous en ferez le constat). Bien entendu ils y rajoutent leur analyse selon leur idéologie. Lamentable ! Et surtout totalement sans intérêt…

    Alors, comme l’auteur de l’article l’écrit, que leur avenir soit compromis est tout à fait logique et quelque part mérité.

    • +1

      Cependant, ce n’est pas pour défendre le journaliste, mais à un moment on peut se dire qu’ils s’adaptent à la demande … Et la demande n’est pas très brillante, ça change petit à petit, mais la majorité se sent informée car elle a vu 2h d’infos par jours (45 minutes de Pravda-JT , 20 minutes de BFMWC, les gros titres de l’imMonde/ du Figolu et 2 minutes …
      Bien peu sont ceux qui ont compris ou sont même capable de transformer ces 2h quasi passives en 15 minutes de gros titre sur les pravdas et 1h à lire un article/dossier complet, fouillé sur un sujet donné.

      • Le « pays » est tellement enfoncé dans la médiocrité qu’il n’en a pas conscience.

        • On arrive gentiment aux fondamentaux, l’éducation.

          j’ai appris avec stupeur ce week-end que le fameux BEPC qui ne sert à rien n’était pas le même suivant les niveaux des collèges officieusement et que même jusqu’au plus bas de l’échelle l’état triche.

          Cette médiocrité est nourris par cette éducation du quota

          Triste France, on va le payer durement .

    • « Bien entendu ils y rajoutent leur analyse selon leur idéologie. »

      C’est devenu leur métier: non pas creuser, rechercher les tenants et aboutissants ou apporter un éclairage ou des détails expliquant le contexte et les causes possibles. Non , ils répètent leur message quotidien en tapant sur le même clou, leur façon de voir les choses (on a le choix: majorité ou opposition): la gloire des journalistes, c’est de devenir « chroniqueur » à la radio ou à la télé pour mieux frapper sur le même clou!

  • La solution aux journaleux est simple pour nous: l’écran reste essentiellement noir et les journaux très sélectivement dans les kiosques. S’ils ne le savent pas, les annonceurs qui eux, doivent mesurer où ils mettent leur sous devraient s’en apercevoir et retirer progressivement leurs billes bienfaitrices à cette propagande grossière d’un autre âge étalée en plusieurs couches grasses. Merci pour cet article instructif et révélateur.

    • Les annonceurs ont été remplacés par les sbires étatiques et leurs subventions d’argent gratuit. De plus, il demeure un public construit sur mesure qui veut s’abreuver de la Pravda.

      • Je partage l’argument et je n’ignore pas le système lucratif installé de l’asservissement par la subvention. Cependant, le changer passera par un vote national, une perception, une volonté du pays et de son establishment que je ne vois pas poindre du tout. Certes cette action à notre portée est limitée; un peu comme l’abstention et le vote qualifié de protestataire qui, quelques fois, sonnent un peu les cloches.

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