La France déclare la guerre à l’économie numérique

marionnettes soldats credits Christophe (licence creative commons)

Pourquoi le gouvernement français s’acharne-t-il contre l’économie numérique ?

Par Éric Verhaeghe.

marionnettes soldats credits Christophe (licence creative commons)
marionnettes soldats credits Christophe (licence creative commons)

L’économie numérique doit-elle disparaître en France ? La lecture des propos de Myriam El-Khomri à la sortie du rapport du Conseil National du Numérique sur le travail pose de sérieuses questions sur l’acharnement que le gouvernement devrait avoir dans une résistance tous azimuts à la numérisation de l’économie française.

L’économie numérique et le travail

Le rapport du Conseil National du Numérique n’est pas inintéressant en lui-même, dans la mesure où il recense de façon plutôt claire et exhaustive les problèmes posés à la société française au sens large par la numérisation du travail. Il a le mérite de retracer les grandes controverses sur le sujet, en documentant un certain nombre de questions.

On regrettera toutefois que ce texte de plus de 200 pages n’utilise que 7 fois l’expression « contrat de travail ». L’avenir de ce contrat se situe pourtant au cœur de la problématique. Comment construire demain une relation collaborative dès lors que le numérique permet de réintermédier autrement les relations entre producteurs ?

L’exemple fameux donné par Uber montre bien que la mise en relation d’un fournisseur et d’un client par une plate-forme numérique modifie radicalement la relation entre ceux-ci. Nul besoin d’un employeur pour organiser le circuit de production : la plate-forme s’en charge. Comment, dans ce cadre radicalement nouveau, penser la relation entre les acteurs de la chaîne ?

Cette question centrale est approchée par le rapport, mais elle n’y est pas réellement traitée ni résolue. C’est dommage, car tout concourt ainsi à donner le sentiment que la société française refuse d’examiner librement ses certitudes acquises au regard des disruptions qui touchent la production économique classique.

L’économie numérique et le revenu universel

Un autre mérite du rapport est de mettre en haut de la pile le sujet du revenu universel, et au cœur de mon prochain livre sur la Sécurité sociale. Le rapport fait toutefois une proposition qui reste en retrait sur le sujet, avec un scénario de remplacement du RSA par un revenu universel.

L’intérêt de la proposition repose cependant dans les conséquences que le rapport entend tirer de la distinction entre emploi et travail. De fait, l’économie numérique distingue fortement ces deux concepts et dissocie volontiers la valeur et le travail. Comment, dans cet univers nouveau, rémunérer les travailleurs ?

On voit bien ici l’intérêt du revenu universel, à propos duquel le rapport tire une série de conséquences fiscales qui ont au moins le mérite d’être listées, même si l’on pressent que les rédacteurs du rapport ne sont pas encore allés au bout du processus qui, dans les années futures, devraient produire une révolution dans le financement public. Quel sort réserver aux revenus tirés d’une activité collaborative privée ? Comment recalculer le revenu de chacun, au-delà des rémunérations versées par un employeur au titre du contrat de travail ?

L’économie numérique et la ministre du Travail

Face à cette pépinière d’idées, la réponse à chaud de la ministre du Travail fait froid dans le dos, tant elle procède d’une défense de l’existant et d’une fermeture systématique de toutes les portes que les rapporteurs ont ouvertes. Sans attendre les propositions que doit remettre au Premier ministre, début février, le député PS Pascal Terrasse sur ce sujet, elle a déclaré souhaiter que « lorsqu’il y a situation de dépendance économique, il est légitime de se demander si la plate-forme n’a pas une forme de responsabilité sociale, qui doit l’amener à contribuer à la protection de ces travailleurs, par exemple en finançant leur formation ».

On a tous bien compris ce que cela signifiait : la réglementation guette les secteurs qui ne sont pas encore réglementés, en accord d’ailleurs avec certaines organisations patronales. Au lieu de profiter de la disruption numérique pour réformer, le gouvernement entend bien faire entrer la nouvelle économie dans les habits usés d’une France vieillissante. C’est à se demander si le Premier ministre prend la mesure du désastre auquel il prépare le pays avec une ministre du Travail inexpérimentée et forte d’un maigre parcours professionnel dans la vie associative.

Sur le fond, l’objectif du gouvernement devrait se limiter à imposer des normes sociales coûteuses à des situations qui ne s’y prêtent pas.

L’économie numérique plombée par des normes exorbitantes ?

Dans la pratique, le choix du gouvernement devrait donc consister à plomber les acteurs du numérique par une réglementation sociale dont le poids ne tardera pas à étouffer le secteur et à favoriser des délocalisations massives. Alors que le modèle français de protection sociale est à bout de souffle et amenuise la compétitivité de nos entreprises par son coût élevé pour de piètres performances, la ministre du Travail semble bien décidée à faire passer les nouveaux acteurs sous ses fourches caudines.

Les conséquences capitalistiques de ces choix sont bien connues : seuls les grands acteurs installés comme Orange disposeront des moyens nécessaires pour développer de nouveaux produits, ou de nouvelles plates-formes. Les nouveaux acteurs seront pour leur part écartés du jeu par un coût d’entrée élevé.

Le plus agaçant tient sans doute à la cécité totale de la ministre face à cet encouragement de fait donné au « grand capital », au détriment des nouveaux entrants. Une fois encore, la France sacrifie ses petits entrepreneurs sur l’autel d’un capitalisme d’État verrouillé par la technostructure.

La mort du revenu universel

Quant au revenu universel, la ministre est passée à côté du sujet, en s’interrogeant sur son coût. Manifestement, elle n’a pas cherché à comprendre que ce revenu venait en déduction des dépenses publiques actuelles et constituait une opportunité pour rebattre les cartes.

Sic transit gloria Franciae.

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