Comprendre la stratégie iranienne après l’accord de Vienne

Voile islamique en Iran (Crédits Asaf Braverman, licence Creative Commons)

Dans tous les scénarii, il est fort à parier que l’Iran ne sera plus le paria qu’il a été à la fin du XXème siècle.

Par Julien Abidhoussen.

Voile islamique en Iran (Crédits Asaf Braverman, licence Creative Commons)
Voile islamique en Iran (Crédits Asaf Braverman, licence Creative Commons)

Au cœur du Moyen-Orient, riche en matières premières, force démographique et idéologique, l’Iran revient sur le devant de la scène internationale après avoir été longtemps caricaturé. En effet, considérer le régime islamique comme seulement totalitaire et les iraniens comme intrinsèquement complices ne permet pas de saisir la complexité du pays. Le récent accord de Vienne a pu voir le jour grâce à un alignement stratégique des positions américaine et iranienne. Avec la volonté de solder les guerres héritées de son prédécesseur, Obama s’est laissé la possibilité de parvenir à un accord avec l’Iran, qui cherche également une voie pour soulager sa population à bout de souffle. Cet accord sur le nucléaire iranien va permettre de redessiner les contours géopolitiques de la région, où l’influence saoudienne sera de plus en plus contestée par celle de l’Iran.

La République Islamique se rend incoutournable

Au-delà des régimes et des monarques, la population iranienne a toujours rêvé de devenir une puissance régionale, cette ambition a été transmise comme le témoin de la résilience perse, du Shah Palavi à Khameini. En s’appuyant sur les forces chiites en présence, la république islamique d’Iran a étendu sa sphère d’influence à 4 capitales de la région. À Beyrouth, l’Iran pilote le mouvement chiite Hezbollah qui pèse de tout son poids sur la politique du pays, capable de projeter sa force armée sur les différents théâtres d’opération de la région. L’Irak post-Saddam a vu l’essor de l’hégémonie iranienne, qui peut s’appuyer sur une population majoritairement chiite pour asseoir peu à peu son autorité sur Bagdad. En Syrie, l’Iran contrôle Damas et l’Alaouistan. Enfin au Yémen, les forces Houthis soutenues par l’Iran ont pris la ville de Sanaa et tentent d’évincer le président Hadi, allié intangible des Saoudiens. La République Islamique d’Iran parachève l’encerclement de l’Arabie Saoudite en soutenant également les protestations chiites à Bahreïn. L’encerclement n’est cependant pas l’apanage stratégique des iraniens, en effet les Saoudiens ont agi symétriquement en soutenant les velléités de l’État Islamique, excroissance sunnite violente, en Irak et en Syrie. Ainsi ces territoires, aux portes de l’Iran, sont suspendus à l’issue de la lutte contre l’État Islamique, pouvant basculer sous influence sunnite ou chiite, avantageant ainsi Saoudiens ou Iraniens. La stratégie iranienne est donc triple : protéger ses frontières, encercler l’Arabie Saoudite pour circonscrire ses velléités et enfin, s’imposer en tant qu’interlocuteur incontournable aux yeux des Occidentaux pour conclure un accord levant les sanctions économiques qui pèsent sur le pays.

Iran

Après Cuba, Obama continue de bousculer l’échiquier des relations internationales en parvenant à un accord avec l’Iran. Cet accord, dont les enjeux dépassent la simple question du nucléaire, est le premier accord diplomatique majeur depuis ceux de Dayton en 1994. Sur le chemin de l’indépendance énergétique et après avoir essuyé quelques déconvenues dans la région, les États-Unis ont décidé de laisser l’Iran et l’Arabie Saoudite se partager le Moyen-Orient tout en conservant des relations diplomatiques avec les 2 protagonistes. L’administration Obama préfère en effet redéployer ses forces en Extrême-Orient où la Chine monte en puissance, une stratégie pouvant être remise en question après les prochaines élections américaines de 2016.

L’idéologie, habillage des réalités stratégiques

Église orthodoxe russe et clergé chiite iranien s’accordent certes sur la décadence de l’Occident mais il s’agit plus d’un habillage idéologique des réalités stratégiques. Même si l’alliance irano-russe s’érige comme le parangon de la lutte contre l’hégémonie occidentale droit-de-l’hommiste, Russes et Iraniens souhaitent surtout protéger leurs zones d’intérêts. Le front commun actuel contre l’État Islamique en Syrie permet au Kremlin de sécuriser son seul accès à la méditerranée via sa base navale de Tartous tout en affaiblissant l’État Islamique qui menace les anciens satellites soviétiques en Asie Mineure. L’Afghanistan, préoccupation à l’Est pour l’Iran, est en effet devenu un lieu de formation pour les candidats terroristes de l’État Islamique, incluant des ressortissants russes. Le sous-jacent énergétique de la question syrienne reste également prégnant. Ainsi, Qatar et Iran se partagent les plus importantes réserves de gaz du monde : les champs gaziers de North Field. Entravé par les sanctions internationales, l’Iran n’a pu, jusqu’à maintenant, exploiter cette manne à la même vitesse que l’Émirat. Dès 2009, Doha avait pour volonté d’ériger un gazoduc passant par l’Arabie Saoudite, la Jordanie, la Syrie et enfin la Turquie pour rejoindre l’Europe. Mais Bachar al-Assad s’était opposé à ce projet, préférant préserver ses échanges énergétiques avec son allié russe d’une part et ménager les intérêts de son allié iranien d’autre part. Un pouvoir sunnite à Damas ferait donc les affaires des Qatari et des Saoudiens, qui souhaitent ardemment relancer ce projet de gazoduc.

Pour autant, résumer la situation à une opposition religieuse d’un croissant russo-chiite contre l’axe américano-sunnite serait caricatural. Un conflit fait appel à une multiplicité de facteurs tant politiques, géographiques, économiques, démographiques et historiques qu’idéologiques. Une lecture profane des relations géostratégiques permet de comprendre que loin de la simple opposition chiite/sunnite, il s’agit de l’opposition d’États constitués luttant pour le contrôle politique d’une région. De part et d’autre du Golfe persique, des pétromonarchies, existant au travers des dollars dépensés en contrats avec l’Occident et en subventions de groupes affiliés à l’islam radical, s’opposent à l’Iran, nourrissant de fortes ambitions régionales et porte-drapeau des non alignés.

L’Iran : vers l’échec de l’Islam politique ou l’avènement d’une puissance régionale voire internationale ?

Forte de ses 80 millions d’habitants et sur le point d’être dynamisée par une économie soulagée des sanctions économiques, la République Islamique d’Iran va pouvoir construire une économie robuste, condition nécessaire à toute ambition internationale. L’Iran vient de participer au 14ème sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) aux côtés de la Chine, l’Inde et la Russie afin d’intensifier ses relations économiques. La Chine pourrait à terme former avec la Russie et l’Iran un nouvel axe géopolitique, non sans rappeler l’Empire Mongol de Gengis Khan. Cependant, il faudra encore de nombreuses années à l’Iran avant de rattraper le niveau de développement économique et technologique de nations comme la Turquie.

Jusqu’à présent, l’Iran islamique s’est surtout illustré dans sa capacité de nuisance et d’opposition à l’Occident plus que dans un rôle de leader et de puissance émergente. Gérer la reprise économique et les pulsions démocratiques de tout un peuple conditionnera le réveil iranien. Dans tous les scénarii, il est fort à parier que l’Iran ne sera plus le paria qu’il a été à la fin du XXème siècle. À en juger par la vitalité de sa société, son niveau d’éducation et sa culture, l’Iran est en position d’exiger une place plus importante que celle d’un simple État en voie de développement, sans pour autant se rapprocher de l’Inde ou de la Chine, véritables continents. L’Iran est l’un des seuls acteurs du Moyen-Orient à pouvoir s’imposer comme un acteur mondial et non seulement régional ou islamique. Après le nationalisme, puis l’Islam chiite, l’Iran doit être capable de s’appuyer sur la république, celles des iraniens.

Pour l’heure, la lutte d’influence entre l’Iran et l’Arabie Saoudite prendra sans doute la forme de luttes larvées dans des territoires satellites, chacun essayant d’encercler l’autre : un cas d’école géostratégique. À cet égard, l’actuel conflit au Yémen pourrait illustrer, à l’échelle d’un pays, le destin à court terme de toute la région.

Sources :

• Bernard Hourcade, Géopolitique de l’Iran, 2010
• Olivier Da Lage, Géopolitique de l’Arabie Saoudite, 2006
• R.D. Kaplan, La revanche de la géographie, 2014
• J. Lorentz, Historical dictionary of Iran, 1995
• Ali Khameini, Discours, juillet 2015
• Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, 2013
• Clément Therme, Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979, 2015
• Bernard Hourcade, L’Iran du XXème siècle : Entre nationalisme, islam et mondialisation, 2007
• Bertrand Badie, Le temps des humiliés : Pathologie des relations internationales, 2014
• Akli Bellabiod, Dans le secret des grandes familles saoudiennes
• Archives de la CIA, http://nsarchive.gwu.edu/, 2013
• 2014 Trita Parsi, Monde Diplomatique : Le temps de la haine entre les EU et l’Iran est-il révolu ?, mars 2015
• J-P Séréni, Monde Diplomatique : L’atout gazier, septembre 2011
• Alain Gresh, Monde Diplomatique : La grande peur de l’Arabie Saoudite, mai 2014
• G. Corm , Monde Diplomatique : Pour une analyse profane des conflits, février 2013
• M. Colomès, Le Point : L’État Islamique à la conquête de l’Afghanistan, décembre 2015

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