Les Don Quichotte de l’anti-austérité

Rigueur austérité (Crédits 401kcalculator.org, licence Creative Commons)

Don Quichotte séduit mais c’est tout de même Sancho Pança qui a raison. L’austérité ne fait pas exception.

Par Guy Sorman.

Don Quichotte vu par Honoré Daumier (Image libre de droits)
Don Quichotte vu par Honoré Daumier (Image libre de droits)

Les idées fausses ont la vie dure : ainsi les élections espagnoles, comme celles du Portugal et de la Pologne, ces mois derniers sont-elles souvent interprétées comme une défaite des politiques dites d’austérité. Un  terme qui n’a aucun sens, forgé par les officines idéologiques du marxisme : celles-ci ont perdu leur capacité de gagner les élections mais restent douées pour infecter les esprits, manipuler l’opinion publique, mettre en circulation de la fausse monnaie qui chasse la bonne. Ce terme d’austérité a été habilement sélectionné : il fonctionne dans toutes les langues européennes. En soi, il ne signifie rien mais il véhicule un message implicite : les dirigeants politiques, de mèche avec les capitalistes, les banques cosmopolites, les organisations internationales imposeraient aux plus pauvres et aux plus faibles des restrictions de pouvoir d’achat par des impôts supplémentaires et des baisses de salaires de manière à dégager un profit au bénéfice de l’oligarchie. Austérité, en vérité, est un slogan populiste qui traduit en langue ordinaire la vieille thèse de l’exploitation marxiste du prolétariat par les capitalistes. De fait, les mouvements qui récusent l’austérité sont d’anciens partis marxistes rebaptisés, du type Podemos, ou, pour le cas de la Pologne, des partis populistes, antilibéraux, anticapitalistes, anti-européens.

En admettant que ces politiques dites d’austérité existent vraiment, on se demande pourquoi des gouvernements imposeraient aux peuples une purge aussi cynique. Cela supposerait que la démocratie, comme l’a écrit Karl Marx, est une mascarade et que les gouvernements élus sont les valets des forces obscures du capitalisme ? Cette thèse, parce qu’elle est idiote, séduit : toute théorie du complot attire un vaste public. Le mythe de l’austérité prospère aussi en Europe (mais pas aux États-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Suisse) en raison de l’ignorance crasse de l’économie dans l’Europe du Sud.

Les influences convergentes du marxisme et du catholicisme en Espagne, Portugal, France et Italie particulièrement, ont marginalisé la connaissance et la légitimité de la science économique et de l’économie de marché. En vérité, aucun gouvernement, nulle part, n’impose une quelconque austérité : ce que les marxistes et leurs victimes manipulées désignent sous ce terme, n’est rien d’autre que la gestion rationnelle permettant aux prix et aux salaires d’être cohérents avec les règles du marché, que ce marché soit un étal de fruits et légumes sur la place locale ou le marché mondial. On observera d’ailleurs que ces politiques, parce que rationnelles, conduisent à des résultats globalement positifs : les États les moins endettés (ceux qui sont accusés de pratiquer l’austérité) se trouvent coïncider avec davantage de prospérité et d’emplois. Les États qui refusent l’austérité, la Grèce, la France, l’Italie jusqu’à une date récente, coïncident avec la récession et une aggravation du chômage.

Qu’importent ces réalités aux ennemis de l’austérité ? Parmi eux, certains qui nient être marxistes, revendent leur camelote idéologique sur le marché de l’occasion, sous l’appellation vaguement scientifique de keynésianisme ou mieux encore de néo keynésianisme, comme si leur poisson était frais du jour. Le keynésianisme est une théorie datant des années 1930 qui a la grande vertu de n’avoir jamais été vérifiée ou d’être invérifiable. Ramené à sa plus simple expression, le keynésianisme suppose que par un déficit budgétaire aggravé, l’État injecte dans la société du pouvoir d’achat incitant les consommateurs à dépenser et par conséquent les entrepreneurs à investir. Quand cette théorie, magique, fut testée pour la première fois, à partir de 1974, il en résulta une hausse des prix massive car ni les consommateurs ni les producteurs ne furent dupes de cet artifice monétaire. Lorsque le gouvernement américain de Barack Obama tenta, après 2008, d’extraire les États-Unis de la stagnation par le même procédé, il ne se passa rien non plus en raison de la même incrédulité des acteurs économiques. La contre-attaque des keynésiens comme Krugman ou Stiglitz aux États-Unis ? C’est parce que le déficit n’avait pas été suffisamment massif qu’il n’a pas donné les résultats espérés : une parade par l’absurde, donc non vérifiable.

L’économie n’est pas un cirque d’illusions qui répond aux prestidigitateurs : seule l’innovation réelle la fait bouger. À l’austérité supposée, on ne peut pas opposer une autre politique réelle qui serait l’anti-austérité : le seul moteur du développement est l’innovation scientifique transformée en produits et services consommables à un prix acceptable, ce que l’économiste français Jean-Baptiste Say a écrit dès 1804 dans le premier cours d’économie jamais publié, et l’autrichien Joseph Schumpeter en 1940, dans un célèbre cours à Harvard quand il définit la croissance comme « processus de destruction créatrice » : parce que le nouveau chasse l’ancien, l’économie progresse, les salaires augmentent, des emplois se créent. Le rôle, essentiel, de tout gouvernement (même François Hollande l’a compris sans encore l’appliquer) est donc de s’en tenir à des règles de long terme qui permettent aux entrepreneurs d’innover, avec une monnaie stable, des principes de concurrence clairs, un droit du travail qui ne freine pas les recrutements, des impôts prévisibles dans le long terme, des taux d’intérêt compatibles avec l’investissement. Il appartient aussi à ces gouvernements d’expliquer en termes simples ce qu’ils font et pourquoi ils le font, à contre-courant de la pensée magique du keynésiano-marxiste. L’exercice n’est pas simple car le principe de réalité est moins séduisant que la littérature romanesque : Don Quichotte séduit mais c’est tout de même Sancho Pança qui a raison.

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