Lettre d’un expatrié à Marc Simoncini

LeWeb11 @ Les Docks Paris credits OFFICIAL LEWEB PHOTOS (CC BY-NC 2.0)

Mais encore merci pour votre « appel », cela a été utile pour me rappeler les raisons pour lesquelles je suis parti.

Par Nicolas Poirier.

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Mon très cher Marc Simoncini,

il y a un mois jour pour jour, vous lanciez sur Facebook ce si charmant message à l’attention des expatriés, au nombre desquels je suis :

Marc S
https://www.facebook.com/marc.simoncini/posts/1674182699492014?pnref=story

Il se trouve que au moment où vous publiez cette charmante tribune, j’en étais déjà à 24h de travail consistant à éplucher les articles de presse évoquant le fait que le 17, à savoir Police Secours, avait été submergé dès les premiers attentats du stade de France, ce qui avait eu pour conséquence dramatique que des appels urgents et importants, qui auraient pu permettre s’ils avaient abouti de « limiter » le massacre du Bataclan, n’ont jamais pu aboutir.

Également, je me souvenais avoir lu que pareille chose était arrivée au moment des attentats de Charlie Hebdo, et en tirais la conclusion qu’il y avait là un problème, réel, qui devait être résolu. Dès lors, piqué au vif, je décidais de vous prendre au mot, et de me mettre concrètement au service de ce pays que j’ai quitté il y a déjà presque 5 ans. Voici le récit du mois qui vient de s’écouler.

J’ai tout d’abord identifié le problème, et considérant qu’à une époque où 99% du pays possède un téléphone mobile, il est évident que même le recrutement de 100 nouveaux opérateurs ne suffirait pas à répondre à une situation de crise comme celle du 13 novembre si le problème venait par malheur à se reproduire. Par conséquent, la solution m’est apparue évidente, et elle viendrait de la création d’une application gouvernementale permettant de joindre simultanément les services de police, pour un nombre illimité de personnes et en un temps record, de manière discrète et n’impliquant pas un appel, et surtout, de manière à géolocaliser instantanément les victimes ou témoins de manière à ce que la police déjà sur le terrain puisse se rendre sur place en un temps réduit au maximum. Également, cette application permettrait aux forces de sécurité de communiquer avec les victimes qui le pourraient, discrètement via un tchat intégré à l’application. Arrivé à cette conclusion, et n’étant pas développeur mais juriste, j’imaginais sommairement les étapes et les visuels d’une telle application, et cela a donné ceci :

À noter que les retours de mes amis Français à qui je présentais l’idée étaient majoritairement négatifs, de type « tu te crois plus malin que tout le monde ? » ou « non, mais ça ne changerait rien, il faudrait plutôt faire … »

Ceci étant fait, j’ai réfléchi à qui pourrait mettre en place une telle application. Si de toute évidence, une société privée serait largement sinon la plus compétente pour réaliser une telle application, il m’est apparu également et tout aussi évidemment que seul l’État aurait la légitimité sur une telle application, lui seul pouvant envoyer des forces de police suite à un appel au secours. Par conséquent, il m’est apparu que la décision du tel déploiement d’une application ne pourrait venir que de Matignon, ou du ministère de l’Intérieur.

Ayant déjà eu le « plaisir » par le passé d’obtenir des rendez-vous avec des décideurs politiques pour être reçu comme l’idiot du village en 30 secondes chrono parce que mon interlocuteur avait autre chose à faire, j’en ai tiré la conclusion que la meilleure manière d’informer Matignon ou Beauvau de mon projet était tout simplement que celui-ci leur saute aux yeux dans leur revue de presse matinale.

Alors j’ai envoyé du mail, j’ai décroché mon téléphone (et la facture est élevée lorsque l’on appelle du Canada vers la France). J’ai fait le tour de mon très conséquent répertoire de journalistes à Paris, journalistes de quotidiens de référence, ou de rédaction TV, et je l’ai étendu à tout journaliste que j’identifiais comme pouvant être intéressé par cette idée, déduisant leur mail quand je ne le connaissais pas à partir de la typologie de mail de leur rédaction quand j’avais le mail d’un de leurs confrères. Je pense pouvoir vous dire que j’ai du contacter ainsi peut-être plus de 300 journalistes en deux semaines, du Nouvel Obs, du Figaro, du Monde, de France 2, de TF1, du Petit Journal, de Mediapart, du Canard Enchaîné. Bref, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour me faire passer pour un crétin désireux de faire parler de lui et blacklister à vie par ses contacts. Une journaliste du Figaro m’a même ri au nez de manière assez condescendante et m’a répondu en raccrochant « non, cela ne m’intéresse pas ».

Après les 100 premiers mails, je n’avais toujours pas reçu la moindre réponse, fut-elle négative.

J’ai toutefois et finalement pu obtenir d’un journaliste que j’ai connu à Paris qu’il m’accorde quelques minutes de son temps afin que je lui explique le problème, la solution, et le besoin d’en parler, et qu’il réalise enfin le premier article, fouillé, documenté, qui allait enfin débloquer la situation. C’est celui-ci, et c’est de L’Obs. Pour information, et sauf erreur de ma part, cet article a été le plus partagé des articles du journal de cette semaine de post-attentats. L’article a été immédiatement suivi d’une demande d’interview par Jean Zeid de France info, que l’on peut réécouter ici. À la suite de cet article, j’ai contacté un ami en poste au gouvernement, lui assurant clairement d’être entendu s’il pouvait s’intéresser à l’article et à mon idée, et profiter ainsi de sa position pour en parler.

Cela fait maintenant 3 semaines que je n’ai eu pour seule réponse que le message automatique « vu » s’affichant sur Facebook quand il a effectivement été « vu ». Tant pis, on ira quand même boire des mojitos ensemble mais définitivement, il vaut mieux éviter qu’à l’avenir on reparle de politique ensemble.

J’ai également demandé à des contacts s’ils pouvaient me mettre en relation avec une personne de leur connaissance proche du ministre de l’Intérieur, en lui mettant sous les yeux cet article de manière à retenir son attention. C’est ainsi que j’ai pu discuter avec cette personne par mail, bien que celle-ci parte immédiatement sur un a priori négatif me concernant, me disant même pour conclure notre premier échange : « je vous reviens rapidement, malgré la piètre opinion que vous semblez avoir de notre travail. »

Croyez-moi, il faut beaucoup de volonté pour continuer les échanges après une réponse de ce genre, car il est désespérant qu’en réponse à une interpellation indiquant un problème réel et sérieux, la réponse soit « vous n’aimez pas notre travail ».

Mais bref. Cette personne m’a dit par la suite avoir communiqué l’idée à son administration, je suppose que maintenant, si elle n’est pas d’ores et déjà placardée sur un « mur des idées des cons », elle est au mieux appelée à se perdre dans un rapport qui servira à caler une armoire. Si cette idée n’est pas arrivée au ministre, et je m’en doute, alors elle est perdue. Considérant que cela valait la peine de contacter d’autres personnes travaillant à l’Intérieur ou à Matignon, j’en ai contacté une bonne cinquantaine d’autres via Linkedin.

Je n’ai reçu aucune réponse.

Alors j’ai continué à harceler du journaliste, et à force, j’ai pu obtenir ces quelques articles supplémentaires :

http://lci.tf1.fr/france/societe/attentats-des-start-ups-francaises-veulent-moderniser-les-services-8688261.html
http://www.nextinpact.com/news/97505-interview-attentats-plaidoyer-pour-application-17.htm#/comment/5542645
http://loutardeliberee.com/12915-2/
http://www.nicolasbordas.fr/archives_posts/et-sil-etait-urgent-de-mettre-le-17-a-lheure-digitale
http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-la-nouvelle-edition/pid6850-la-nouvelle-edition.html?vid=1334989

À ce stade, c’est le moment où la mairie de Paris, désireuse d’apparaître à la pointe de la communication (et rien d’autre, il ne faut pas pousser non plus), s’appropria l’idée de mon contact Jean-Francois Pillou d’un hackathon, ce qui fit immédiatement une belle brochette de reprises de dépêches AFP sur tous ces médias que je tentais moi désespérément de contacter depuis 2 semaines, et qui me répondaient au même moment « non mais vu que l’information a déjà été publiée par le Nouvel Obs, il n’y a plus d’intérêt à en parler » ! Le plus ironique ? La personne travaillant pour l’élu qui s’est empressé de se mettre en avant en reprenant cette idée de Hackathon est une amie d’amie, que j’ai connue au Lycée, ce qu’elle s’est empressée de me rappeler quand elle m’a contacté sur Facebook pour me parler de ce projet de hackathon parisien.

Lorsque j’ai essayé de l’appeler pour lui demander ce que concrètement la mairie de Paris pouvait faire, elle ne m’a pas répondu. Je suppose qu’elle n’avait plus besoin de moi, leur « comm » étant déjà passée, et je n’étais plus « utile ».

Alors j’ai pensé qu’il fallait que je passe par les gourous du web et de la téléphonie, étant donné qu’il semble être, sinon écoutés au moins reçus à l’Élysée toujours à la recherche d’une photo sympa à publier sur Instagram. J’ai alors contacté « mon idole », qui m’a gentiment répondu qu’il allait transférer le message, mais qu’il n’avait pas de pouvoirs magiques. Je dois lui accorder à mon grand regret qu’il avait sans doute raison puisque depuis, rien n’a bougé. J’ai également contacté le boss de Blablacar, que j’avais rencontré par le passé, et dont j’espérais retenir l’attention avec cette idée totalement compatible avec son état d’esprit et les compétences de sa boîte, d’autant plus que cette idée provenait d’un de ses expatriés qu’il semble vouloir faire revenir en France avec son initiative « Reviens Léon ».

Je n’ai pas eu de réponse.

Enfin et pour finir, j’ai gardé le meilleur pour la fin. Je vous ai contacté vous. Vous, Monsieur Simoncini, directement sur Facebook, puis via votre entreprise d’investissement Jaïna Capital, présentant mon projet comme une entreprise classique le ferait.

J’attends toujours une réponse ; après 3 semaines, je dirais qu’elle tarde à venir. Je n’ose du coup déduire que votre appel était beaucoup plus de la « comm » qu’une envie de changer concrètement les choses.

Par conséquent, et sachant que pendant ce temps-là au Canada où je réside, j’ai eu des journalistes au téléphone, par mail, lesquels par échanges courtois me disaient leur intérêt ou leur non intérêt, mais au moins, me répondaient ; et également, que je viens de raccrocher à l’instant pour un rendez-vous avec un de vos homologues du Québec, un « Simoncini du Québec » si vous voulez que je fasse imagé ; et que j’ai également un rendez-vous confirmé avec les services compétents de Montréal. Je pense que maintenant, vous savez pourquoi j’aimerais pouvoir vous affirmer que si le Canada veut de moi comme citoyen, c’est ici que je vivrais toute ma vie.

Et certainement pas, mais certainement pas en France.

Mais encore merci pour votre « appel », cela a été un mois utile pour me rappeler les raisons pour lesquelles notamment je suis parti.