« L’économie n’est pas la science de la richesse, mais de l’action humaine »

Serge Schweitzer (Crédits : Serge Schweitzer, tous droits réservés)

Troisième partie de notre entretien avec l’économiste libéral Serge Schweitzer.

Un entretien avec l’économiste libéral Serge Schweitzer, à l’occasion de la parution d’un livre cosigné avec Loïc Floury.

Réalisé par Benjamin Guyot, à Aix-en-Provence

La première partie de l’entretien se trouve ici, et la seconde ici.

Après cette drôle de valse à quatre temps, vous nous proposez une analyse de ce qui peut séparer et relier économistes et juristes.

Serge Schweitzer (Crédits : Serge Schweitzer, tous droits réservés)
Serge Schweitzer (Crédits : Serge Schweitzer, tous droits réservés)

Le chapitre second de cette première partie traite du désir de rapprochement, d’un point de vue analytique. J’y essaie de montrer ce qui nous oppose et ce qui nous réunit. Ce qui nous sépare, c’est un fort clivage méthodologique. Mais pas du tout celui qu’on imagine, « ceux qui faisaient des maths, ceux qui n’en faisaient pas ».

Le clivage est que nous économistes, du moins les vrais économistes, nous sommes complètement imprégnés de la certitude que l’apriorisme en méthodologie est la bonne méthode. Puisqu’il s’agit de l’agir humain, de l’action humaine, de la praxéologie, puisque nous avons un modèle puissant et simple (puissant parce que simple), le modèle de l’individu évaluateur inventif et maximisateur (IEIM), toutes les propositions principales de l’analyse économique non seulement peuvent être déduites de l’intérieur d’un bureau sans besoin de vérification empirique, mais mieux, dès que quelqu’un à la fois doté de bon sens et d’honnêteté intellectuelle entend les principales propositions de l’analyse économique, il les considère comme vraies à peine les a-t-il entendues.

Encore faut-il les entendre. Pour ceux de nos lecteurs qui débuteraient en économie, pouvez-vous rappeler en quoi consiste ce modèle, auquel certains donne le sobriquet de « homo oeconomicus » ?

Développons très brièvement ce modèle IEIM, le modèle Brunner-Meckling.

  • Première proposition, I : seuls des individus sont capables d’action. On voit difficilement l’amphi de troisième année entrer par la porte de mon bureau ; par contre, des gens en troisième année peuvent mettre une jambe devant l’autre : c’est le choix de l’individualisme méthodologique contre le holisme.
  • Deuxième proposition, E : l’individu est évaluateur. Nous avons des préférences qui changent sans cesse avec le temps à cause de nos expériences et du temps qui passe, et nous sommes transitifs. Je préfère Mozart à Beethoven, je préfère ce dernier au R&B, donc je préfère Mozart au R&B. Le fait justement que, sans cesse nous changeons notre grille de préférences, loin de prouver notre irrationalité comme le pense Bourdieu, prouve au contraire notre rationalité. Puisque nous tirons profit d’un nouveau chanteur que nous écoutons, d’un nouveau film que nous voyons, d’un nouveau plat que nous dégustons, d’une nouvelle habitude sexuelle que nous pratiquons, et ainsi de suite. Nous intégrons ce qui nous apporte des utilités ou des désutilités.
  • Troisième proposition, I : l’individu évaluateur est inventif. Nous nous faisons une idée de demain, et nous prenons les moyens de nos fins. Quelqu’un qui veut être avocat, va-t-il prendre comme moyen d’entrer en fac de médecine ? Non, c’est absurde, il ira en fac de droit.
  • Quatrième et dernière proposition de l’analyse économique, et l’analyse économique tient toute entière dans ces quatre propositions, M : l’individu évaluateur inventif est maximisateur. Nous préférons plus à moins ; du moins, avant que l’action ne se déroule. Si l’on choisit de laisser 80 euros pour aller voir les Vieilles Canailles ce soir, Johnny, Eddy Mitchell et Dutronc à Bercy, c’est que nous espérons retirer du spectacle plus de satisfaction que moins. Mais nous pouvons être déçus. Ce matin même sur France Info, des spectateurs étaient interviewés à la sortie de la première de la pièce dans laquelle, au bout de huit ans, Adjani remonte sur les planches. Et les gens ont dit mot à mot, unanimement, « si j’avais su, je n’y serais pas allé ». Ils ont donc du regret. Mais au moment où ils ont pris leur place, ils espéraient avoir plus d’utilité à voir Adjani que de désutilité [à abandonner l’argent des billets]. Sinon, ils auraient choisi d’aller au restaurant, plutôt que d’aller au théâtre, s’ils sont contraints de façon budgétaire.

Je n’ai pas été long ; je vous ai dit en peu de mots ce qui nous sépare. Non, l’économie, ce n’est pas la science de la richesse (qui est le chryso-hédonisme, de chrysos l’or, et hedos le désir). Ce n’est pas une affaire de chiffres, dont s’occupe la statistique. C’est la science de l’action humaine, reposant sur le modèle IEIM de Brunner et Meckling ; c’est le contraire d’une science empirique. Il n’y a pas à vérifier une proposition du style « l’homme préfère plus à moins » : tout individu préfère ce qui lui apporte plus d’utilité à moins d’utilité.

Voilà pour ce qui sépare économistes et juristes. Qu’est-ce qui les rapproche ?

À côté de ce désaccord profond du point de vue méthodologique (pour un économiste, toute l’économie est déduite dans les quatre murs d’un bureau si c’est un bon économiste ; le juriste, lui, va sans cesse sur le terrain, pour comprendre l’effet des textes qui sont adoptés) et pour le reste, nous avons un sujet d’observation identique, qui est l’individu. Et la finalité de notre étude est commune : c’est l’échange. Nous étudions l’individu en train de faire ses choix, de prendre ses décisions, de mener des actions, et en tous domaines, de l’amour aux lentilles, en pratiquant l’échange, en nous séparant de ce que nous avons en trop d’abondance pour faire l’acquisition de ce que nous souhaitons et dont nous avons trop peu.

Voilà qui nous rapproche, mais qui ne suffirait pas sans doute à renouer l’échange verbal et scientifique et à nous rapprocher. Mais heureusement, il y a Richard Posner, Gary Becker, et tous ceux qui ont permis l’émergence d’une percée fulgurante sur le plan scientifique, et qui s’appelle l’analyse économique du droit, l’AED.

La réception de l’AED a été désastreuse en France. Certains y ont vu l’impérialisme anglo-saxon. D’autres ramenaient le droit à l’aune d’un seul biais, d’un seul baromètre, d’un seul thermomètre qui serait l’argent ; et de toute façon les économistes ont donné les verges pour se faire battre. L’un des deux manuels d’AED disponible aujourd’hui en français – nous ne citerons pas leurs auteurs – est illisible parce que modélisé. Et ce, y compris pour un juriste qui aurait eu un bac S, voire même qui aimerait les mathématiques ! Il a donc fallu démystifier l’AED, ce qui est l’objet de cette seconde partie. Le premier des deux chapitres raconte l’histoire tourmentée de l’AED. Le jeune Loïc Floury s’y intéresse aux différentes écoles de l’AED, car elle est tout sauf monolithique.

Dès sa fondation, puisqu’elle a été fondée par deux articles complètement différents, l’un de Coase, l’économiste, en 1960, et l’autre en 1961 de Calabresi, qui lui est un juriste.

C’est vrai, mais encore plus fondamentalement, qu’il suffise de dire qu’il existe une vision utilitariste de l’AED, c’est-à-dire la vision à la Richard Posner, qui effectivement a pour but d’essayer de quantifier toutes les conséquences des postures juridiques, et de fournir un instrument au juge pour lui permettre par exemple de réparer un dommage.

Cette vision de l’AED n’est pas la seule, loin de là. Les Autrichiens, vous le verrez, ont une vision beaucoup plus large par exemple, qui ne se borne plus à étudier les conséquences de la règle de droit et de ses modifications sur le comportement individuel, mais bien au-delà va s’intéresser aux institutions juridiques, au comportement des juges, aux doctrines, à la jurisprudence… N’est plus seulement étudié l’individu comme sujet du droit, ni même les conséquences qu’a la règle sur ce dernier, mais le droit en général par le biais de la méthodologie économique. L’objectif est dès lors premièrement d’analyser l’influence de la règle ou de l’institution juridique sur le comportement individuel, deuxièmement d’expliquer pourquoi une règle ou une institution juridique décline ou perdure – on n’est donc plus dans l’utilitarisme –, troisièmement de permettre de calibrer la règle ou l’institution juridique à des fins, quatrièmement d’évaluer la règle ou l’institution juridique, cinquièmement de permettre d’interpréter une doctrine juridique spécifique.

Bref, dans ce chapitre premier, nous essayons de montrer que le courant de Richard Posner, la vision benthamienne, n’est pas la seule vision de l’AED mais qu’il y a une assez forte dissidence, de la part d’une AED normative et non plus seulement positive. « Que devrait être le droit ? » Voilà une vision normative. D’autres se content de « qu’est-ce qu’est le droit, point final », c’est là une vision utilitariste.

Vous affirmez que la réception de l’AED a été catastrophique en France. Pourquoi ?

Les juristes se sont sentis agressés. J’y distingue au moins trois raisons. La première : l’accusation d’impérialisme. « Que sont ces économistes qui prétendent nous apprendre le droit ? De quoi se mêlent-ils ? Chacun chez soi, et les moutons seront bien gardés. Laissez-nous faire du droit, nous on vous fiche la paix, avec vos prévisions qui ne sont jamais les bonnes et avec vos exercices mathématiques »… Ce qui est une conception de l’économie complètement erronée : ils croient que les gens qui font des prévisions s’appellent « économistes universitaires » et non « Madame Soleil ».

La seconde : « C’est gravissime, vous ramenez tout à l’argent, au critère de l’utilité. Vous croyez que le Juste peut faire l’objet d’une quantification ! » Pour émettre un tel jugement, il ne faut évidemment pas avoir lu une seule ligne d’AED.

La troisième, et pour eux la plus grave : « l’AED est le cheval de Troie de la common law pour détruire le droit romain, afin que les États-Unis puissent asseoir définitivement leur impérialisme ». C’est un fantasme complet, mais partagé par de grands professeurs, pratiquement tous de droite ; je veux dire, pas des gens qui se croient de droite, mais qui le sont effectivement, et sur d’autres plans, qui n’ont même aucune hostilité de principe face au libéralisme.

Citons-les : « Après avoir installé le Roi-Dollar comme la monnaie, étalon de valeur, moyen de paiement, réserve de valeur, moyen d’anticipation des valeurs futures ; après avoir fait que l’anglais devient la seule langue du monde, en tout cas la langue commune à défaut d’être la langue unique ; après avoir, par les blockbusters américains et la chanson américaine, réduit à presque rien la Francophonie ; il restait quoi ? Il restait quand même quelque chose de capital qui s’appelle le droit. Et quant au droit, ils n’avaient aucun moyen d’entamer nos règles juridiques, nos modes de vie, nos règles de droit, nos règles du jeu des intérêts. Or, voilà que par l’AED, la méchante common law a un cheval de Troie qui est en train de détruire potentiellement le droit romain, qui a fait la civilisation gréco-judéo-chrétienne depuis mille cinq cents ans ou depuis deux mille ans. » Ils le vivent comme une agression, ce qui est ahurissant.

Quatrième raison, mais jamais invoquée clairement : la quasi-totalité des professeurs qui font de l’AED, 95 % aujourd’hui, économistes comme juristes, sont aux États-Unis, et sont free-market. Or, chez nos juristes, une partie, minoritaire mais pas marginale, mettons au moins 30 % du corps professoral, est engagée pour la social-démocratie voire au-delà (ils sont clairement majoritaires dans certains domaines comme le droit social, mais pas non plus de manière écrasante : il y a des professeurs de droit social non pas juste libéraux, mais très libéraux).
L’autre partie des juristes n’y voit pas un cheval de Troie, une tentative d’entrisme ou de domination : elle y voit le fait que l’économie de marché et le capitalisme sont très fortement renforcés par la position qui consisterait pour les juristes français à adhérer à l’AED. Pourquoi français ? Parce que la réception de l’AED est tout-à-fait remarquable (et je ne cite que les pays où je l’ai vérifié) en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Belgique, en Italie, aux Pays-Bas.

À ce point ? Comment l’AED a-t-elle été accueillie chez nos voisins ?

Non seulement la réception de l’AED y est tout-à-fait sympathisante, mais l’AED y est devenue la première matière du cursus. Pour réaliser la gravité de la situation et le retard que notre pays prend sur le plan scientifique et sur le plan de la formation de ses juristes, par rapport au monde entier, où les droits sont en concurrence tout comme les juristes ; dans la totalité des facultés de droit de la cinquième puissance du monde, droit qui est traditionnellement une des spécialités d’excellence des universités françaises, il n’y a que dans une seule faculté, celle d’Aix-en-Provence, un seul semestre d’AED, le premier semestre de la deuxième année. Dans toute la France, il n’y a qu’une faculté qui propose un semestre d’AED dans son cursus, je le répète volontairement. À Paris I et Paris II, pour prendre deux énormes monstres en droit, pas une heure d’AED n’est dispensée. Nos juristes, pour des raisons idéologiques, sont en train d’être largués.

Enfin, le dernier chapitre de votre ouvrage s’attelle à donner quelques notions d’AED.

Une fois que nous avons expliqué les raisons de sa mauvaise réception, nous expliquons aux juristes comment se décline l’AED en prenant quatre exemples.

La première section, AED et droit pénal, vulgarise toute la littérature à ce sujet, dont notamment l’article Crime and Punishment de Gary Becker : celui qui choisit la délinquance plutôt que l’honnêteté et le respect des droits de propriété est un individu évaluateur, inventif et maximisateur.

La section deux étudie l’AED et le droit social ; rien de très original, mais la différence avec le discours de M. Gattaz, c’est que nous, nous démontrons ce que nous avançons. Nous avons ici un terrain d’expérimentation fantastique sur le thème suivant : « chaque fois que je veux protéger celui que j’estime être le plus faible, cela se retourne systématiquement contre ceux qu’on était censés protéger » ; c’est le thème des effets pervers chez Stigler.

Et nous avons un exemple presque merveilleux : la conséquence en termes de chômage appelée par le droit du licenciement. Si vous empêchez un entrepreneur de licencier, vous ne l’incitez pas à embaucher ! La différence entre l’analyse économique et les imprécations patronales, c’est que le patronat, entre deux moments, quand même, où le Medef tend la sébile et dit « donnez-moi des milliards d’euros », lance des mots d’ordre sans apporter le moindre commencement de preuve : comment voulez-vous que l’opinion publique y adhère ? La différence avec un travail scientifique c’est que les lecteurs de cette section trouveront les preuves et la démonstration des liens entre la complexité du droit social et le taux de chômage.

La section trois s’intéresse à l’AED et la responsabilité civile extra-contractuelle. Pour l’essentiel, c’est le théorème de Coase, énoncé dans son article de 1960 The Problem of Social Cost (et non pas The Nature of the Firm, son article de 1937 sur l’entreprise). Il y étudie un conflit entre une usine qui pollue et une société de pêche en aval. L’État doit-il réglementer, ou/et interdire, ou/et permettre, ou/et taxer ? C’est la solution de Pigou. Pour Coase, pourvu que les droits de propriété soient correctement définis et que les coûts de transaction soient faibles, les deux parties trouveront avantage mutuel à se mettre en accordance et à passer contrat.

Première différence fondamentale, c’est que dans la solution de l’intervention de l’État, il y a par définition un gagnant et un perdant ; alors que hors violence et dans le cadre d’un contrat signé sans contrainte entre les deux parties, l’une comme l’autre y gagnent, puisqu’elles ne signeraient pas sinon.

Deuxième chose que même les économistes taisent, c’est que la solution à la Pigou reflète toujours la préférence du bureaucrate (aucune intention polémique : je ne dis pas que le bureaucrate est méchant, mais qu’il croit réellement servir l’intérêt général en permettant à l’un de vivre et en faisant mourir l’autre, choix qui reflète clairement sa préférence en un moment donné). Du reste, l’actualité nous sert de façon fantastique avec ce fameux barrage de Sivens ; si Marie-Ségolène dit oui ou non, cela reflètera sa préférence, ou en étant plus clair un rapport de forces en un moment donné. Selon si les écologistes ou les agriculteurs constituent ou non une clientèle électorale cruciale pour le député du coin, le barrage sera fait ou non.

La quatrième section, AED et droit des contrats, tente d’expliquer la scission profonde et permanente entre juristes et économistes existante sur le sujet. Du côté des juristes, l’accent a été mis sur la théorisation de la notion, avec une volonté de définir ce que devait le contrat juridiquement parfait, sa différence avec l’échange, etc. Si le Code de 1804 contient un droit des contrats très général, les réformes successives vont spécialiser ce même droit à n’en plus finir. Autrement dit, la vision des juristes se caractérise par la recherche d’un idéal contractuel forgé par le législateur et le juge. La finalité du contrat serait alors le juste et l’utile.

Du côté des économistes, le contrat n’est que la modalité juridique de l’échange pris au sens large, possède de multiples finalités économiques (protection des anticipations légitimes, lutte contre l’incertitude, incitation à la coopération et à l’échange, réduction des coûts de transaction…) et demeure caractérisé par la subjectivité des parties au sein de laquelle le juge comme le législateur ne sauraient intervenir, dès lors que l’échange s’avère librement consenti. Le chapitre s’inspire clairement de la théorie autrichienne, Hayek étant l’auteur le plus important sur ce sujet.

Il y a maintenant pratiquement dix ans, Philippe Simonnot avait publié un livre d’introduction à l’analyse économique du droit, en deux volumes titrés respectivement Les personnes et les choses, et L’invention de l’État. L’avez-vous lu, est-ce une bonne initiation pour le grand public cultivé, alors que votre ouvrage a plutôt une tournure universitaire ?

Ma réponse est la suivante : Philippe Simonnot a l’art de rendre limpide ce qui est complexe. On voit bien qu’il a une double casquette : il a été et il reste un bon économiste, mais il a été aussi un excellent journaliste. Et cela lui permet de porter à la connaissance du grand public, ce qui devrait être le travail que les universitaires ne font pas, les résultats des avancées les plus fulgurantes dans telle ou telle discipline.

Il m’apparaît tout à fait significatif, et en même temps désolant, que finalement, à certains égards, les deux personnes qui ont rendu le plus grand service au libéralisme au cours des 25 ou 30 dernières années aient été d’une part Henri Lepage, ancien journaliste, et d’autre part Philippe Simonnot, ancien journaliste lui aussi. Au passage, je vais sans doute vous apprendre quelque chose et cela ne me rajeunit pas et me ramène quasiment à ma tendre enfance, puisque dans cette maison, à la faculté d’Aix-en-Provence, celui qui tenait la salle d’économie politique était un jeune assistant qui s’appelait Philippe Simonnot. Simonnot, à l’époque, avait des tentations vers le progressisme et la gauche…

Oui, il a été « anar » avant d’être anarcho-capitaliste…

… avant de finir en disciple orthodoxe mais pas étroit de Jacques Rueff. Je le tiens pour un remarquable publiciste, portant à la connaissance du grand public, dans un langage simple les choses les plus difficiles sans céder aux dimensions scientifiques. Publiciste, c’est le mot qui je pense convient le mieux à Philippe Simonnot, qui a rendu d’immenses services. Et de ces deux ouvrages, aux Belles Lettres si mes souvenirs sont exacts, l’un et l’autre méritent encore d’être lus.

Pour les lecteurs de Contrepoints qui commencent à connaître ce domaine que l’on appelait autrefois l’économie politique, l’économie de la politique, pouvez-vous tracer à grands traits la séparation entre l’analyse économique du droit et l’étude des choix publics ?

Ce sont deux branches qui ont une inspiration méthodologique assez commune, et dont les territoires sont différents. AED et théorie de la décision publique, l’une et l’autre, puisent leur source au paradigme dominant de l’individu évaluateur inventif et maximisateur, et donc, pour prendre un autre mot non encore employé jusqu’ici, vont essayer de retrouver la rationalité individuelle, ou pour parler comme Boudon les raisons et les bonnes raisons pour lesquelles les gens se conduisent comme ils se conduisent.

Mais, quant au champ d’investigation des uns et des autres, la théorie de la décision publique a pour territoire comment les hommes de l’État s’y prennent pour prendre les décisions concernant la révélation des préférences a propos des biens dits publics, et à partir de là est amenée à s’intéresser à la façon dont, sur le marché politique, l’entrepreneur politique achète contre un prix un nombre de voix des électeurs, puisque sa fonction objective de maximisation est évidemment l’élection ou la réélection. Alors que l’AED porte sur un territoire totalement différent : quelles sont les conséquences des règles juridiques (vision utilitariste), ou quelle devrait être la place du droit ou/et quelle est la bonne méthode de production du droit ou/et qu’est-ce que « le bon droit » contre le droit qui a des conséquences perverses.

Donc d’un côté on s’intéresse à l’action des hommes de l’État, et de l’autre côté on s’intéresse à cette enveloppe formelle dont nous avons déjà parlé que sont les modalités de nos accordances quand plusieurs individus décident d’échanger.

Permettez-moi de rester un dernier instant sur le Public Choice, qui a une actualité malheureuse, Gordon Tullock étant mort ce lundi, il y a deux jours (le 3 novembre 2015, NdlR). Souhaitez-vous en dire quelque chose ?

Ça m’inspire une réflexion d’abord superficielle, et une sur le fond du sujet. L’écume de la vague, et je ne serai pas original : il est quasiment scandaleux que, lorsque James Buchanan a eu son Prix Nobel, il n’ait point été accompagné par Gordon Tullock, puisque la quasi-totalité de son œuvre, à commencer par The Calculus of Consent (mais ce n’est pas le seul), a été signée des deux. Personne n’a compris pourquoi Buchanan sans Tullock. Le sujet lui-même, c’est que non seulement d’après tout ceux qui l’ont connus (ce n’a pas été mon cas), comme tous les grands savants c’était un homme d’une humilité absolument remarquable.

Il est clair que, sur le dernier demi-siècle, les deux percées les plus fécondes pour l’analyse économique sont d’une part l’économie non-marchande, de Becker à Stephen Levitt, depuis la thèse du premier étudiant les raisons pour lesquelles certains discriminent jusqu’à Freakonomics. Je tiens personnellement Stephen Levitt pour un auteur tout à fait fondamental (c’est le disciple préféré, du reste, de Gary Becker), il est aujourd’hui à la tête du Becker Center on Price Theory à Chicago, et je trouve scandaleux les gens qui disent que ce n’est pas bien de mettre les résultats de la science économique à la portée de tout le monde, ce que font Freakonomics et Superfreakonomics, qui respectent parfaitement les règles de la méthode scientifique.

La deuxième percée la plus fondamentale de l’analyse économique, c’est clairement la théorie du Public Choice. Et dans la théorie du Public Choice, il me semble qu’entre Buchanan, Niskanen, Downs, Black, et bien d’autres noms prestigieux, ce sont les intuitions de Tullock qui ont peut-être été les plus fécondes. Et quand on se rappelle qui il a été, on ne devrait pas être tellement étonné puisque, et cela nous ramène au sujet de notre entrevue, la carrière de Tullock était très diverse. Il n’était pas qu’un économiste, loin de là : la science politique l’a toujours passionné ; si mes souvenirs sont exacts, il a été aussi un homme d’action. Il a par exemple été consul des États-Unis en Chine ; c’est un homme qui a eu une activité très pluridisciplinaire, qui est un authentique savant, mais qui s’est nourri à de multiples disciplines, essentiellement dans ce qu’on appelle de façon un petit peu trop ampoulée la « science politique », l’économie politique, le droit et d’autres encore. Je sais aussi qu’il était passionné par la chose militaire et l’art militaire.

C’était quelqu’un de pluridisciplinaire, qui avait compris combien l’analyse économique s’appauvrissait en étant repliée sur elle-même, ce qui donne à notre entretien une conclusion toute naturelle puisqu’il s’agissait de réfléchir au sujet de mon ouvrage à paraître dans lequel je tente, maladroitement, de montrer que la rupture entre le droit et l’économie a été largement catastrophique, mais qu’un pont peut de nouveau nous amener, au minimum à dialoguer, et demain sans doute à nous retrouver, à travers l’analyse économique du droit. Amen.