Uberpop : un petit conte économique de Noël

Père Noël licence CC crédits Rosana Prada

Un petit conte de Noël autour d’uberpop !

Par Arnaud Deseau.

Père Noël licence CC crédits Rosana Prada
Père Noël licence CC crédits Rosana Prada

Cinq mois se sont écoulés depuis la suspension d’Uberpop en France. Ce service proposait à des particuliers d’endosser, quand ils le souhaitaient et via une application pour smartphone, la fonction de chauffeur de taxi. Innovation dans le monde du transport, en droite ligne de ce qu’on appelle l’économie du partage, Uber met en évidence l’obsolescence du cadre réglementaire français pourtant réformé récemment par la loi Thévenoud du 1er octobre 2014.

La France n’est pas, pour une fois, seule dans l’erreur. Les interdictions ont fusé aussi chez nos voisins ! Métropoles ou États, Uber a touché un point sensible et la réaction primaire en est la politique de l’autruche.

Petite histoire économique inspirée par la levée de bouclier face à Uber et par la lecture de Frédéric Bastiat : « fable économique » dans toute sa noblesse, ce texte cherche à nous faire prendre de la hauteur, de la distance, souvent par le rire et le romanesque, tout en gardant un œil sur des faits documentés, précis, avec l’espoir de faire jaillir une réflexion nouvelle dans l’esprit du lecteur.

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

La simplicité est dangereuse ; c’est un adage bien connu. Dites que A+B=C résout un problème ; on n’écoutera pas votre solution, aussi parcimonieuse et harmonieuse soit-elle et on lui préférera (-(A+B))/D=(-C)/D. En résumé, une solution simple mais efficace vous paraîtra bancale, fallacieuse… l’économie politique souffre parfois des mêmes travers.

Cette préférence pour le complexe n’est pas nouvelle ; elle a été, très tôt, propagée par de « grands savants » à travers le monde. En France, c’est Sophisma, mage et astrologue Perse venu à la Cour du grand roi Louis XIV, à Versailles, qui nous laisse la première trace d’intellect sans faille en notre beau royaume de France.

Les annales ont conservé une croustillante anecdote. Afin de faire le trajet de Paris à Versailles, Sophisma essaya un moyen de transport fort exotique pour sa personne : un fiacre, ancêtre du taxi.

Il fut enchanté de voir avec combien d’adresse son chauffeur se faufila à travers les rues surchargées de la capitale en un temps record et pour une modique somme. En racontant son émerveillement au roi Soleil, il conseilla au sire d’établir un monopole sur ce nouveau moyen de transport car :

« Qui, au fur et à mesure que Paris grandira, pourra se priver d’un moyen si commode de se déplacer, et votre Majesté, d’une source si prolifique de revenu ? 

Vraiment, vous croyez ? C’est que je régente et surveille déjà tant d’activités… je m’en lasserais presque ! Pourquoi ne pas simplement les laisser faire ? répliqua le roi.

Ce serait là une énorme erreur, Sire. Laisser exercer librement les hommes est une preuve de bassesse, car, assurément, ne dit-on pas de votre personne, comme de toutes ces excellentes choses dans votre royaume, qu’elles sont sophistiquées et ne sauraient donc être simples. Sa richesse, la France la doit à votre Majesté, à votre administration qui de toute activité, de toute chose prise au naturel, la retouche, la transforme pour en sublimer une richesse jusque là ignorée. Pour vous résumer la chose, Sire, vous êtes un Midas : tout ce que vous, ou votre administration touche, bien entendu cela revient au même, est transformé en or. »

Assurément, ni Sophisma ni le roi ne savaient comment Midas avait fini. Les lettrés de la cour se gardant bien de les instruire, tout Versailles s’émut devant un si beau compliment. Louis XIV, ne perdant pas une seconde, saisit un conseiller pour lui transmettre ses directives. Une demi-heure plus tard, tous les fiacres de Paris étaient désormais réglementés, des usages aux pratiques en passant par les tarifs. Bien sûr, le droit d’établir une telle activité fût laissé aux nobles et à la bonne volonté du roi.

Mis en confiance par son succès, Sophisma, grand expert en prospective, divination et futurologie se risqua à livrer plus de détails concernant le succès économique de ce nouveau moyen de transport et l’avenir de la monarchie française en général. L’Histoire retiendra son optimisme : « La monarchie française est amenée à durer, d’après mon scénario de prévision le plus bas, au moins jusqu’à la fin des temps ! » clamât-il lors du dîner organisé le soir même au palais. On imagine aisément sa surprise face au retour salvateur à plus de simplicité et de liberté qu’engendra la Révolution Française, en 1789.

Sophisma meurt… mais son esprit demeure

Le 24 novembre 17901, le monopole de connivence royale des chauffeurs de fiacres est aboli par notre jeune Assemblée Nationale. L’exploitation des fiacres devient libre. La légende veut que le même jour, Sophisma, sur son lit de mort se soit écrié : « Ô scandale ! Ô déshonneur ! Le retour à la simplicité, dont un des signes avant-coureurs est la liberté, précède la décadence des nations ; c’est là une loi universelle ! Vous me regretterez peuple de Paris. Mon corps s’en va ; mais mon esprit, lui, reviendra hanter de sa science vos dirigeants ! »

Sophisma enterré, la malédiction s’accomplit et sa voix ne tardât pas à se faire entendre, même du fin fond de son humide caveau de pierre. L’idéal de liberté de la jeune république passât tel un coup de vent parmi les fiacres ; la réglementation et le monopole d’État recommencèrent de plus belle.

Le 30 septembre 1797, une taxe annuelle est décrétée sur les véhicules publics au profit de la caisse municipale2 ; le 3 octobre 1800, ce sont les tarifs de la course et de l’heure qui sont fixés par décret ; en 1817, la préfecture de police devient seule compétente pour délivrer les autorisations d’exploitations. La taxe annuelle passe alors à 150 francs pour un fiacre (elle était de 50 francs en 1797).

Un des effets de la restriction des numéros de fiacres est de faire monter le prix des licences : celles-ci atteignent, déjà, des sommes exorbitantes ; de 5000 à 6000 francs. Belle logique que celle de Sophisma ! Comment, avec un prix de la course et de l’heure fixé par décret, devenant donc anachronique chaque mois voire chaque jour, et une quantité de fiacres bloquée par la préfecture peut-on faire tendre la main de l’offre vers celle de la demande ? Comment, en substituant l’ordre, le décret, la contrainte au contrat, peut-on arriver à la prospérité des producteurs et à la satisfaction des consommateurs ?

La voix de Sophisma est tellement porteuse de bonnes nouvelles qu’en 38 ans (1817-1855) le nombre de fiacres n’a augmenté que de treize unités. Autre conséquence, la qualité se détériore comme en témoigne Ernest Deharme3 : « Au début de la restauration, le fiacre […] restait encore sans rival et en abusait. Le prix de sa place est resté stable mais, sale d’aspect et traîné par des chevaux misérables, il était la honte de Paris ». Ne pouvant ajuster ni les quantités, ni les prix, on rogne sur les qualités du service.

La voix de Sophisma se fait, peu à peu, plus forte, sa prophétie inévitable…

1855 : le mouvement général, le flux et le reflux de la liberté acquise à la suite de la Révolution française et peu à peu reprise, s’accomplit. Napoléon III jette son dévolu sur les fiacres : il crée un monopole en permettant le rachat de tous les numéros roulants de la capitale pour créer la Compagnie Impériale des voitures de Paris4. Les propriétaires ne se firent pas prier et vendirent en masse leurs licences, au vu de l’autoritarisme croissant de l’Empereur…

Nicholas Papayanis5 analyse : « Comme beaucoup d’autres décisions de l’Empereur les raisons pour lesquelles il bouleversa la structure de l’industrie du fiacre pour lui redonner son visage pré-révolutionnaire, restent assez énigmatiques. » — Sans doute n’a-t-il, curieusement, jamais entendu parler de Sophisma ! — « Toutefois, le monopole engendra des résultats et des bénéficiaires, à partir desquels il est possible de discerner quelques-uns des motifs de l’Empereur. Trois facteurs en corrélation prédominent dans la décision de Napoléon III de créer un monopole des fiacres : l’Exposition universelle de 1855, les besoins financiers de Paris et les intérêts d’influents capitalistes. »

L’exposition universelle est une vitrine ; une occasion en or d’affirmer la grandeur de la France après le triomphe outre-manche du génie britannique au Crystal Palace, quatre ans plus tôt. Un facteur clé de la réussite d’une exposition est l’organisation, notamment dans la gestion des énormes flux de visiteurs. Problème : l’offre de fiacre est dans l’état déplorable dont nous avons fait la description jusqu’à présent. L’Empereur a la solution : « Le monopole est le moyen le plus expédient d’assurer la bonne organisation des transports en commun d’une grande Cité…»6. Cette affirmation peut être vraie pour certains types de transports en commun, à coûts fixes élevés, mais pas pour les fiacres. Ne croit-on pas entendre là la voix d’un ami d’outre-tombe bien connu ?

Comme le pointe Papayanis, l’établissement de ce monopole permit à l’Empereur d’augmenter de plus de 200% la taxe municipale annuelle sur les fiacres : « Il fallait de l’argent pour construire, réparer et améliorer les rues et les boulevards, tous travaux qui profitaient certainement aux compagnies de fiacres », et aussi pour renflouer quelques caisses pourrait-on rajouter.

L’Empereur laissa même planer l’idée d’une taxe similaire sur les véhicules privés afin d’amener des clients à la Compagnie car, qu’on ne s’y trompe pas, la création de ce monopole servait des intérêts autres que celui du plus grand nombre. De nombreux grands investisseurs privés furent attirés par cette entreprise tentaculaire qui englobait le tout Paris. Le clientélisme sortit parfois au grand jour comme lorsque « l’Empereur alloua aux Messageries Générales, une firme qui transportait des marchandises dans toute la France, 500 nouveaux numéros de fiacres pour lesquels la compagnie n’eut rien à payer. »7

Sophisma jubile mais sa joie est de courte durée

La révolution de la liberté des fiacres s’accomplit ; il suffit d’une grève en juin 1865 alliée à un sursaut libéral dans la politique de l’Empereur pour chasser le fantôme de Sophisma, pour toujours pensait-on naïvement. Le décret du 25 mai 1866 ouvre le secteur à la concurrence : « Tout individu a la faculté de mettre en circulation dans Paris des voitures de place ou de remise, destinées au transport des personnes et se louant à l’heure et à la course. ». Ce brusque retour de la raison, chez l’Empereur et le baron Haussmann, vient en partie de leur mécontentement face aux piètres résultats de la Compagnie. La fronde des anciens propriétaires fut également sévère.

Napoléon III se réveilla et vit bien que la libéralisation des fiacres allait permettre d’augmenter l’offre, à presque un an d’une nouvelle Exposition universelle à Paris, celle de 1867. Son fidèle Haussmann déclare même dans ses mémoires, et il faut en saluer l’honnêteté intellectuelle : « la libre concurrence convient mieux pour approprier aux goûts très divers du public le service des transports individuels. »8. On eut tout de même la délicatesse de verser une indemnisation annuelle à la Compagnie pour cette cessation de monopole…

L’esprit de Sophisma, blessé, encaissa le choc. La richesse ne se décrète pas ; il en va de même pour la libre concurrence. Le monopole stricto sensu avait été aboli mais un monopole de fait subsistait. Jusqu’en 1872 « près de la moitié des fiacres en circulation dans les rues de Paris, soit 3000 sur 6400 » appartenaient toujours à la Compagnie Générale des voitures à Paris, le successeur version « libre-concurrence » de la compagnie impériale, nous renseigne Deharme9. Les compagnies restantes sont très morcelées et n’ont donc pas de réel pouvoir de marché. Elles se partageaient entre « 1800 entrepreneurs » selon Maxime Du Camp.

Aujourd’hui 2015, Sophisma, es-tu là ?

Aujourd’hui 2015, bis repetita. Une vague de progrès, une ingéniosité technologique, un moyen encore plus simple de répondre à la demande de transport a débarqué en notre beau royaume de France : Uber.

Qu’a fait le gouvernement ? A-t-il écouté la raison qui commande de laisser faire ce commerce en y mettant, il serait fou de le nier, « autant de libertés que possible et autant de réglementations que nécessaire » comme le conseille sagement l’ordolibéralisme ? Ou a-t-il écouté Sophisma qui, du fond de son caveau, lui crie que conduire un homme d’un point A à un point B en voiture moyennant un bénéfice pour le conducteur et l’utilité du service pour l’usager est une tâche trop simple et qu’il vaut mieux l’isoler de tout progrès, l’ériger en monopole et en corporation ? Réponse nous en a été donnée cet été…

Une franche dichotomie apparaît : d’un côté, les disciples de Sophisma ; ils nous disent : « pourquoi aller au moins cher à qualité équivalente ? Pourquoi vouloir améliorer mon service grâce à la concurrence ? Pourquoi favoriser tous les consommateurs au lieu d’un petit nombre de producteurs ? Pourquoi accueillir un progrès qui me fait du mal à moi seul ? Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ».

Nous devons leur répondre : « Ton service, un grand nombre de citoyens peut le faire et aussi bien que toi ; il est simple par nature. Toute complication artificielle greffée sur celui-ci n’est donc qu’une tromperie cherchant à protéger et à maximiser les gains d’une minorité. Ta situation est délicate, je te l’accorde ; tu as fait confiance à l’État, tu as respecté les règles de la nation et maintenant tu te retrouves au bord d’un gouffre qui ne se comble pas ; celui du progrès, car on t’a isolé des réalités du monde pendant trop longtemps ».

Sophisma a-t-il gagné ? Pas tout à fait. Si les événements de cet été nous montrent que son influence sur nos dirigeants est incontestable, le récent lancement des réflexions autour de la loi « Noé » (Nouvelles opportunités économiques ou loi Macron II), dont les premières propositions seront dévoilées à la mi-décembre, nous laisse à penser qu’une prochaine législation en faveur de plus de liberté n’est pas à exclure. « Dans cette nouvelle économie, les consommateurs choisissent. On a pu longtemps penser que l’on pouvait protéger un modèle classique, celui des taxis, en disant « on va empêcher les gens d’accéder à d’autres choses ». Les consommateurs ont choisi : ils ont fait appel à d’autres services, (comme Uber, ndlr) » déclaré le ministre lors du lancement officiel du chantier de la nouvelle loi, le 9 novembre à Bercy10.

Malgré le spectre de Sophisma, l’économiste, lui, dans toute sa sagesse, doit toujours s’efforcer de nous demander : « Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? ».

Lire sur Contrepoints notre dossier Uberpop

  1. Maxime Du Camp dans Revue des Deux Mondes, 2e période, tome 69, 1867 (pp. 318-352). Maxime Du Camp (1822-1894) a été notamment membre de l’Académie française.
  2.  Revue des Deux Mondes, op. cit. Tous les renseignements de ce paragraphe sont tirés de cette même source.
  3.  Ernest Deharme, Les Merveilles de la locomotion, Hachette, 1878. Ernest Deharme (1837-1916) fut ingénieur, chargé d’études à la Direction des Chemins de fer du Midi et titulaire à la chaire de Chemin de fer à l’École Centrale.
  4. Sur 145 compagnies privées en 1854, la Compagnie Impériale des voitures de Paris parvint à en racheter 140. Nicholas Papayanis, Un secteur des transports parisiens : le fiacre, de la libre entreprise au monopole (1790-1855), Histoire économie et société, 1986, volume 5, numéro 4, pp. 559-572. Dans le même article, l’auteur confirme l’état d’atomicité du marché avant la constitution du monopole : près de 60% des compagnies avaient de 1 à 5 fiacres en circulation ; 32,14% des compagnies n’avaient même qu’une voiture.
  5.  Nicholas Papayanis (1940-2004) était professeur émérite d’Histoire au Brooklyn College. Toutes les citations de l’auteur viennent de l’article précédemment cité.
  6. Rapporté par le baron Haussmann dans ses mémoires. Cité par Nicholas Papayanis.
  7. Ibidem. Si on prend le prix fixé par le gouvernement dans le rachat des licences au même moment, cela fait un cadeau de 3.750.000 francs. Sophisma ressemblerait-il au père noël ?
  8. Tiré des mémoires du baron Haussmann. Cité par Nicholas Papayanis.
  9. Ernest Deharme, Les Merveilles de la locomotion, Hachette, 1878. En 1896, 60% des compagnies ont de 1 à 10 fiacres seulement ; la Compagnie Générale, plus de 5000 d’après l’étude de Nicholas Papayanis.
  10. Propos recueillis par LCP. Pour plus de renseignements sur la loi Macron II : http://www.lcp.fr/videos/