Espagne : le bipartisme menacé

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

Espagne : vers la formation d’un gouvernement de coalition ?

Par Corinne Deloy.

Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)
Mariano Rajoy (Crédits Partido Popular de Cantabria, licence Creative Commons)

 

Lors des élections parlementaires de 2011, les deux principales formations politiques espagnoles – Parti populaire (PP) et Parti socialiste ouvrier (PSOE) – recueillaient 73,8% des suffrages. Quatre ans plus tôt en mars 2008, elles en obtenaient 83,8%. Affaibli à chaque élection, le bipartisme, prédominant depuis le retour du royaume ibérique à la démocratie en 1975, est aujourd’hui menacé.

À moins d’un mois des prochaines élections parlementaires, le Parti populaire fait la course en tête mais le dernier sondage réalisé par l’institut Metroscopia et publié le 25 novembre, donne trois partis quasiment à égalité : la formation de Mariano Rajoy est créditée de 22,7% des suffrages, devant Ciudadanos (C’s), qui recueillerait 22,6% des voix, et le Parti socialiste ouvrier (22,5%). Podemos (P) obtiendrait 17,1% des voix. Aucun parti n’est donc en mesure d’obtenir seul la majorité nécessaire pour gouverner. Jamais l’incertitude n’a été si grande à l’approche d’élections parlementaires en Espagne.

L’émergence de Podemos, à gauche, et de Ciudadanos (et la situation de crise en Catalogne), positionné au centre, rendent tout pronostic difficile. « Jamais quatre partis n’ont été aussi proches en Espagne. Tous les scénarios sont donc envisageables » souligne José Pablo Ferrandiz de l’institut d’opinion Metroscopia.

La formation qui s’imposera dans les urnes dans un mois, sans doute le Parti populaire ou le Parti socialiste ouvrier, devra donc très probablement gouverner en coalition avec une autre. À ce jeu d’alliances, le parti de droite est en moins bonne position que son rival socialiste. En effet, une union entre la formation actuellement au pouvoir et Podemos est impossible ; le parti de Mariano Rajoy ne peut s’allier qu’avec Ciudadanos pour former un gouvernement tandis que la principale formation d’opposition de gauche peut, de son côté, envisager une alliance avec l’une ou l’autre des deux nouveaux partis.

À un mois du scrutin, le Premier ministre sortant semble toujours hésiter sur la stratégie à adopter. S’il se positionne très à droite et attaque Ciudadanos, il risque de se couper de son seul allié potentiel ; en revanche, s’il choisit d’occuper le centre de l’échiquier politique, il pourrait perdre les électeurs les plus conservateurs du Parti populaire. Pas sûr non plus que son refus de débattre avec Pablo Iglesias (P) et Alberto Rivera (C’s), sous prétexte que leur parti n’ont pas de représentants au parlement, soit très judicieuse. Les débats télévisés réuniront donc les deux dirigeants et le leader de l’opposition socialiste, Pedro Sanchez.

Le Parti populaire peut-il se maintenir au pouvoir ?

Pour sa campagne, Mariano Rajoy a choisi de miser sur l’économie. Il tente de convaincre ses compatriotes que le temps de l’austérité est révolu. Le budget du pays pour 2016, adopté le 20 octobre dernier par le Congrès des députés, prévoit ainsi une plus grande redistribution : hausse de 1% des salaires des fonctionnaires – la première en six ans – et rétablissement des primes, gelées depuis 2010, pour les travailleurs du secteur public ; augmentation de 0,25% des pensions de retraite ; hausse des dépenses d’éducation (+ 9,3%), de culture (+ 7,6%) et de santé (+ 5,3%).

L’économie espagnole a renoué avec la croissance mi-2013, après trois ans de récession. Madrid a enregistré au deuxième trimestre de cette année sa plus forte croissance depuis 2007. Le pays a profité de facteurs extérieurs (chute des prix du pétrole) et de la politique de la Banque centrale européenne (baisse de l’euro et des taux d’intérêt). Le regain de confiance dans l’économie espagnole est net : les investissements et la demande intérieure sont en hausse et les entreprises ont gagné en compétitivité et nettement augmenté leurs exportations. Le secteur de la construction, anéanti par l’éclatement de la bulle immobilière en 2008, est également reparti à la hausse. Les analystes économiques anticipent une croissance de 3,3% du PIB en 2015.

Le taux de chômage, en baisse constante depuis deux ans, s’établit désormais au-dessous de son niveau de novembre 2011 (4,4 millions de personnes). Il reste néanmoins très haut (21,2% pour le troisième trimestre de cette année, soit 4,1 millions de personnes dont 2,3 millions de chômeurs de longue durée), le chiffre le plus élevé de la zone euro après celui de la Grèce. Selon une récente enquête du Centre de recherches sociologiques (CIS), l’emploi constitue la préoccupation principale des Espagnols (81,50%), qui, pour l’heure, profitent peu du retour de la croissance.

Mariano Rajoy répète que l’embellie économique que connaît l’Espagne ne pourra perdurer que si le pays conserve sa stabilité politique, ce que seule une victoire du Parti populaire aux prochaines élections parlementaires peut lui assurer, et met en garde contre un éventuel scénario grec. Le Premier ministre sortant peine cependant à traduire sur la scène politique les « succès » économiques de son gouvernement. Le Parti populaire s’est fixé pour objectif de remporter au moins 130 élus au Congrès des députés (la majorité absolue est de 176), estimant que s’il atteint ce nombre de sièges, aucune coalition gouvernementale ne pourra se former sans qu’il n’y participe. Cet objectif semble cependant ambitieux.

Mariano Rajoy a exprimé son inquiétude après la formation d’un gouvernement de gauche au Portugal voisin alors que la coalition de droite rassemblant le Parti social-démocrate (PSD) et le Parti populaire (PP) est arrivée en tête des élections le 5 octobre dernier dans ce pays. Si, comme l’indiquent les enquêtes d’opinion, le Parti populaire arrive en tête du scrutin du 20 décembre prochain, « une coalition entre le Parti socialiste ouvrier et Podemos ne serait pas la meilleure manière de respecter la volonté des citoyens » a indiqué le dirigeant du Parti populaire.

La crise politique entraînera-t-elle une recomposition du parlement ?

Le Parti socialiste ouvrier, emmené par Pedro Sanchez, devrait bénéficier du fait de ne pas avoir été au pouvoir durant les quatre dernières années. Il ne semble pas pour autant en mesure de s’imposer facilement. Très affectés par la crise économique qui a débuté en 2008 et par la crise politique qui s’en est suivie, les Espagnols expriment aujourd’hui une grande défiance à l’égard de leurs hommes politiques.

Ainsi, les scandales politicofinanciers ont beaucoup joué dans l’émergence de Podemos et la percée de Ciudadanos. On estime aujourd’hui à 2 000 les affaires de corruption portées devant la justice espagnole et à environ 500 le nombre de hauts fonctionnaires et hommes politiques impliqués dans ces scandales, dont le coût pour l’Espagne est évalué à 40 milliards d’euros par an. « Nous sommes dans une période de tourmente politique dans laquelle se mêlent la plus grave crise économique de l’histoire de l’Espagne et une crise politique entachée par des affaires de corruption » souligne Antonio Barroso de l’agence Teneo Intelligence.

Les deux « grands » partis espèrent cependant chacun conserver le 20 décembre prochain une large majorité dans les circonscriptions les plus rurales du royaume où, selon eux, Podemos et Ciudadanos auront du mal à s’implanter.

À trois semaines des élections, Podemos connaît des problèmes de leadership (démission le 30 avril dernier du cofondateur du parti Juan Carlos Monedero1 et émergence de controverses autour de la personnalité de Pablo Iglesias) et est en recul dans les enquêtes d’opinion. La situation en Grèce, et notamment la fermeture l’été dernier des banques grecques, et les difficultés rencontrées par Alexis Tsipras (Coalition de la gauche radicale, SYRIZA) pour mener la politique pour laquelle il avait été élu, semble avoir entamé la crédibilité de la formation de gauche radicale qui s’est cependant recentrée ces derniers mois, abandonnant plusieurs de ses positions les plus extrêmes.

Le recul de Podemos bénéficie davantage à Ciudadanos qu’au Parti socialiste ouvrier. La formation d’Alberto Rivera, se définit comme libéral-progressiste et veut « régénérer »2 le royaume ibérique. La défense de l’unité de l’Espagne et la lutte contre la corruption, deux sujets aujourd’hui au centre de la vie politique espagnole, constituent depuis sa création en 2006 le cœur de son programme. Ciudadanos est d’ailleurs devenu la deuxième force politique de Catalogne avec 17,9% des suffrages (25 sièges), loin devant le Parti populaire (8,5% des voix et 11 députés) lors des élections régionales de Catalogne le 27 septembre dernier.

« Podemos est né dans des circonstances extraordinaires : une crise économique profonde, une remise en cause du bipartisme, des scandales de corruption et une faiblesse des solutions politiques alternatives mais cette fenêtre d’opportunités se referme : le Parti populaire au pouvoir fonde son discours sur la reprise économique et Ciudadanos constitue une nouvelle solution » analyse le politologue Ignacio Torreblanca, auteur de A l’assaut des cieux. Podemos ou la politique depuis la crise3.

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  1. L’homme est accusé d’avoir reçu, en 2013, une rémunération de 425 000 euros des gouvernements du Venezuela et d’autres pays latino-américains pour son travail de conseiller, notamment sur la mise en place de la monnaie unique par la banque de l’Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), une somme sur laquelle Juan Carlos Monedero n’aurait pas payé d’impôts.
  2. Du régénérationnisme (regeneracionismo), mouvement intellectuel et politique espagnol de la fin du XIXe siècle qui entendait lutter contre la décadence de l’Espagne et reconstruire le pays en s’appuyant sur la culture, l’histoire et les valeurs du pays.
  3. Asaltar los cielos: Podemos o la politica después de la crisis, Madrid, Debate, 2015.