Jean Dollfus : le champion du libre-échange

Jean Dollfus, domaine public

Cet entrepreneur alsacien de grande envergure ne s’est pas contenté de diriger la célèbre firme DMC.

Par Gérard-Michel Thermeau

Jean Dollfus, domaine public
Jean Dollfus, domaine public

« Un grand citoyen, un industriel hors ligne et surtout un philanthrope éclairé » tel était considéré Jean Dollfus (Mulhouse, 25 septembre 1800 – Mulhouse, 21 mai 1888) à son décès. Cet entrepreneur alsacien de grande envergure ne s’est pas contenté de diriger la célèbre firme DMC. Il a été l’ardent défenseur du libre-échange tout au long de son existence. Patron social, il se montre très soucieux des conditions de logement de son personnel et crée les cités ouvrières de Mulhouse.

DMC : trois lettres synonymes de qualité

Son grand-père, dernier bourgmestre de l’ancienne république de Mulhouse, avait épousé Marie-Madeleine Mieg et devait en 1764 être un des fondateurs de la maison qui en 1802 adopte la raison Dollfus-Mieg & Cie. Son père avait, en effet, lui aussi épouse une Mieg.

Troisième des quatre fils de Dolfus-Mieg, qui avaient tous fait leurs études en Suisse, il ne perd guère de temps à s’instruire et commence sa vie professionnelle à 15 ans : d’abord à Bruxelles puis à Leipzig où, à 20 ans, il doit s’occuper d’une agence. En 1822, il épouse Anne-Catherine Bourcart qui devait lui donner dix enfants et partager sa vie 61 ans.

Bien que n’étant pas l’ainé, il se voit confier la direction commerciale dès 1826 et s’impose à ses frères comme « l’âme et le grand moteur des affaires » selon Mossmann. Il sauve l’entreprise lors de la crise de 1830 obligeant les « dames de la famille » à sacrifier leurs bijoux.

« Des constructions monumentales… la force de 1000 CV… agissant sur une trentaine de moteurs, 2500 employés, hommes, femmes et enfants, d’habiles ingénieurs… des chimistes expérimentés allant au devant de la science…des artistes créant sans cesse des dessins… de hardis voyageurs allant au loin ouvrir de nouvelles sources à la matière première… des négociants consommés assurant la vente des produits… un mouvement de fonds de 13 millions, toute une organisation aussi puissante moralement que matériellement, et cela pour quoi faire ? – pour fabriquer des robes de femme, tissus plus ou moins légers et plus ou moins colorés, connus sous le nom général d’indiennes… »

Ainsi Julien Turgan introduit-il la description des établissements Dolfuss-Mieg & Cie, universellement connus sous l’appellation DMC.

Le dynamisme de Mulhouse tient à sa localisation entre la Suisse, l’Allemagne et la France. La raison sociale Dolfuss-Mieg remonte à 1802 et la maison est la première en Alsace à établir une machine à vapeur pour la filature en 1812 puis la mécanisation des métiers à tisser à partir de 1821. L’entreprise est récompensée à toutes les expositions industrielles puis à la première exposition universelle de 1851. En 1855, elle est hors concours, Jean Dollfus étant membre du jury. L’entreprise comprend : une filature de 28 000 broches créée en 1812, une filature de numéros fins de 30 000 broches construite en 1852, un tissage mécanique de 650 métiers fondé en 1832, un atelier de machines à parer commencé en 1821. Elle emploie également des tissages à bras disséminés autour de Mulhouse. Elle inclut une blanchisserie ; une fabrique d’indiennes, créée en 1800 avec 17 machines à imprimer, des ateliers de gravure, etc. L’application des cartons du Jacquart donne naissance à un métier à deux navettes d’après un modèle inventé par la maison DMC en 1855.

La machine à parer a permis de développer le tissage mécanique : le parage consiste à imbiber le fil de colle et à l’étendre au moyen de brosses pour que chaque fil soit bien isolé et exempt de duvet.Le tissage mécanique emploie 100 hommes, 310 femmes et 40 enfants. Le blanchiment a été largement mécanisé et emploie peu de main d’oeuvre ; un incendie en 1861 a favorisé sa modernisation.

La maison achète ses cotons en Algérie, en Égypte, en Italie, au Brésil et surtout en Louisiane mais aussi en Australie :

« … et comme l’Australie, elle aussi, achète en Alsace des étoffes imprimées, le brin de coton aura fait ses 10 000 lieux pour passer de l’arbrisseau Gossypium sur les épaules de la femme du convict qui l’a planté. »1

DMC imprime tous les tissus et tous les genres sauf les étoffes destinées à l’ameublement. L’impression alsacienne vit alors ses derniers beaux jours.

Le héraut du libre-échange

Léon Say, au nom  de la société d’économie politique dont il était membre depuis 1878, devait lui rendre hommage :

« c’est encore plus ses exemples que ses écrits, son nom plus que ses discours qui ont influé sur l’opinion publique. En réalité, c’est lui qui, avec Michel Chevalier, fut le véritable auteur des traités de commerce de 1860. »2

Il s’est jeté « avec ardeur dans la controverse si animée du libre échange, ne cessa de réclamer la réforme douanière et l’abolition immédiate de la prohibition dont sa propre industrie était favorisée ». Il a signé des brochures aux titres significatifs : Plus de prohibition ! (1853) De la levée des prohibitions douanières (1860). Il s’était lié avec Michel Chevalier et Cobden, avait polémiqué avec Thiers qui, dans un grand discours à l’Assemblée, avait violemment attaqué le libre échange.

Lors de l’Enquête industrielle Dollfus incarne la position libérale, comme Pouyer-Quertier est le champion du protectionnisme. Les deux industriels s’affrontent même en présence de Napoléon III. Comme il le souligne, le 30 juillet 1860, les filateurs français se trouvent dans de mauvaises conditions de production « parce qu’ils n’ont pas eu à subir la concurrence étrangère ». Il faut avoir confiance dans l’avenir, et si nous vendons un peu plus cher que les Anglais, nous pouvons justifier des prix plus élevés « grâce à la supériorité de notre goût, de nos dessins, de nos couleurs. » « ouvrez les portes partout, établissez le libre échange complètement et dans le monde entier. »3

À partir de 1860, il tend à laisser la direction à son brillant gendre Frédéric Engel-Dollfus qui va réorienter l’entreprise vers la filature et le retordage, avec le marché immense du fil à coudre. Jean Dollfus va se consacrer davantage à la politique et aux voyages.

Le philanthrope

« Malgré le bruit, la trépidation, la chaleur, les conditions hygiéniques sont bien supérieures dans une vaste salle bien aérée, bien ventilée, à celles que l’on peut constater dans les caves de Lille et dans les taudis de Rouen. Les femmes employées à surveiller les 650 métiers de Dornach ont l’air de jouir d’une parfaite santé et de la meilleure humeur. »4

Il a le souci de son personnel, créant deux caisses de secours mutuels (1830) : l’une pour les 900 ouvriers de l’impression et l’autre pour les 1200 ouvriers de la filature. Il fonde et subventionne une salle d’asile pour cent enfants (1850). La maison fournit aux ouvriers, au prix de revient, du pain, des aliments, des vêtements, du combustible. L’entreprise a établi dans les usines des bains et des lavoirs pour les ouvriers. Elle paie les honoraires de deux médecins et subvient aux frais des maladies graves. Une caisse d’épargne (1867) sert des intérêts de 5 % pour les dépôts des ouvriers et accorde des prêts sans intérêt. « À ceux dont la bonne conduite est notoire », elle avance le premier acompte de 300 F nécessaire pour l’acquisition d’une maison aux cités ouvrières.

Il est à l’origine de la création d’une Association de femmes en couches (1864) à Mulhouse. Pour lutter contre la mortalité des nouveaux-nés, la maison faisait visiter à leurs frais les femmes en couches par des « matrones attitrées » et payaient intégralement le salaire jusqu’à leur entier rétablissement. C’est la création du congé maternité.

En 1866, suivant l’exemple donné par Antoine Herzog, il réduit la journée de travail de 12 à 11 heures sans toucher aux salaires et constate une légère diminution de la production les deux premières semaines puis une augmentation de 4 à 5 % un mois après5.

Le créateur des cités ouvrières de Mulhouse

Dès 1851, inspiré par l’exemple anglais, il est préoccupé par la question d’offrir des logements salubres, confortables et bon marché pour les travailleurs de Mulhouse. Il fait aussitôt construire à Dornach quatre bâtiments différents avec des jardins pour installer des familles d’ouvriers. À la suite d’une enquête auprès des locataires, Jean Dolflfus décide de réaliser le type de logement qui semblaient le mieux répondre aux demandes.

Cités_Ouvrières_de_Mulhouse_vers_1855, domaine public.
Cités_Ouvrières_de_Mulhouse_vers_1855, domaine public.

La société mulhousienne des cités ouvrières (SOMCO) voit le jour en juin 1853. Elle est constituée avec un capital de 355 000 francs, recevant également 300 000 francs de Napoléon III. L’argent sert à établir les rues, les trottoirs, les égouts, les fontaines, les plantations, etc. En 1850 une centaine de maisons étaient construites, en 1860 plus de six cents. Un quart était la propriété des ouvriers.

Les contemporains sont admiratifs :

« La plupart de ces maisons sont habitées par plusieurs ménages ; mais chaque ménage a une entrée spéciale, un jardin qui lui appartient en propre ; l’air et la lumière circulent à flots partout ; les maisons, entourées d’arbres, ressemblent à des nids de verdure et ont l’air le plus propret, le plus coquet du monde. On y respire partout un air de santé et de satisfaction. »6

Louis Reybaud qui avait visité les lieux en 1859, décrit ainsi les maisons :

« En général, elle se composent d’un rez-de-chaussée qui comprend la cuisine, une chambre et un cellier, et d’un premier étage où se trouvent deux chambres à coucher, des lieux d’aisance et un grenier »7

et en souligne la dimension morale :

« réformer les mauvaises habitudes par l’attrait de l’existence domestique et la perspective de la propriété. »8

En 1885, les deux cités comptaient environ 1100 maisons, solution pour « résoudre le grand problème d’économie sociale qui vise à faire disparaître le prolétariat de la société moderne. »9. Les cités sont équipées de deux bains et lavoirs publics, une boulangerie où le pain est vendu meilleur marché qu’en ville et un restaurant où l’on peut faire un repas convenable pour 50 centimes. Une bibliothèque est installée depuis 1864 dans le bâtiment de la direction des cités.

Actif jusqu’au bout

En 1841, avec André Koechlin et Jean Zuber père, ils achètent plusieurs bâtiments et terrains inoccupés et dont ils vont faire don à la ville pour être affecté à un nouvel hôpital. Il fait ouvrir en 1859 l’asile des voyageurs indigents où les ouvriers pauvres de passage trouvent gratuitement à coucher et à souper, et au besoin des vêtements.

« Les hommes sont couchés sur des lits de camp garnis de paillasses et de couverture ; les femmes et les enfants dans des lits, ainsi que les malades. (…) On accorde à chaque hôte le gîte pour la nuit, un souper, un déjeuner, et, le matin au départ, du pain et 20 centimes. Il arrive souvent qu’aux plus nécessiteux on remet, avant le départ, une chemise ou une paire de souliers. »10

Il est à l’origine de la création de la halle couverte en 1865. En 1879 il fait don du terrain nécessaire à la construction de l’église St Joseph. À Cannes où il réside l’hiver, il fonde un hospice maritime pour enfants scrofuleux. Il présidait la société des bibliothèques communales et la société de protection des apprentis et des enfants employés dans les manufactures. Toutes les œuvres dont il s’occupait devait être conduite « à son idée et pas autrement. »

Conseiller général et maire de Mulhouse de 1863 à 1869, il reste le chef nominal de DMC jusqu’en 1876. Il avait été fait commandeur de la Légion d’Honneur en 1867. Ses amis Arlès-Dufour et Frédéric Passy le poussent à devenir trésorier de la Ligue de la Paix qu’ils ont fondée en 1868. En 1870, il affronte les autorités militaires prussiennes réclamant une rançon exorbitante et n’hésite pas à fournir de sa poche 27 000 francs. Devenu Allemand par la force des choses, il siège au Reichstag de 1877 à sa mort, dans le « parti de la protestation » contre l’annexion. Président de la ligue de la Paix, il ne cesse de réclamer la réduction des crédits militaires.

sources :

  • Julien Turgan, les grandes usines, t. 4, p
  • Biographies alsaciennes, 3e série Colmar 1885-1886
  • Nicolas Stoskopf, Les Patrons du Second Empire 4. Alsace, Picard/ed. Cenomane 1994

La semaine prochaine : Augustin Pouyer-Quertier

Retrouvez plus de portraits d’entrepreneurs ici.

  1. Turgan, p. 11
  2. Annales de la soc d’économie politique, t. XV, 1885-1887, p. 540-541
  3.  Enquête : traité de commerce avec l’Angleterre, T. 4, Paris 1861
  4.  Turgan, p. 21
  5. John Rae, La journée de 8 heures : théorie et étude comparée de ses applications et de leurs résultats économiques et sociaux, Paris 1900 , p. 30
  6.  Alfred Marchand, L’inauguration de l’Exposition industrielle de Mulhouse, 11 et 12 mai 1876, p. 37
  7.  Études sur le régime des manufactures : condition des ouvriers en soie, p. 79
  8.  idem, p. 80
  9. X. Mosmann, Les grands industriels de Mulhouse
  10.  Note de M. Klenck de Mulhouse, Bulletin de la société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1865, 64e année, 2e série, tome 12, p. 316