Proche-Orient : inévitable escalade militaire

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

Attentats en Europe, tensions au Proche Orient : la tragédie de l’Histoire revient au galop.

Par Éric Verhaeghe.

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)
Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

L’escalade militaire paraît désormais inévitable au Moyen-Orient après les attentats du 13 novembre à Paris. Alors que la terreur règne, le jeu des puissances européennes tel qu’il a sévi au début du XXème siècle semble plus que jamais d’actualité.

L’escalade entre la Turquie et la Russie

La destruction d’un avion de chasse russe par des F-16 turcs a marqué un important tournant dans le conflit qui couve autour de la Syrie depuis plusieurs années. Il faut remonter à la fin du XIXème siècle pour comprendre la profonde rivalité entre les deux pays. Rappelons que la Russie s’estime volontiers comme l’héritière naturelle de l’empire romain d’Orient, dont la capitale, Constantinople, est tombée aux mains des Turcs au XVème siècle. Le patriarche de Moscou se verrait bien au Phanar, à la place du patriarche captif d’Istanbul.

Bien avant l’existence de l’OTAN et de l’improbable alliance entre les États-Unis et la Turquie islamiste, c’est ce jeu des puissances qui revient en force. Tous les europhiles qui pensaient que l’Europe avait définitivement tourné les pages de son histoire millénaire en sont pour leur grade : la tragédie du continent revient au galop.

La Turquie joue l’escalade

Erdogan pense être en position de force face à la Russie : il est son premier acheteur de gaz naturel et il a l’illusion de pouvoir mener une coalition islamiste victorieuse contre l’armée de son bouillonnant voisin septentrional. La France est face à un problème majeur : ou bien elle rejoint tardivement la coalition russe et elle affronte, peu ou prou, la Turquie, qui dispose contre elle de violentes armes. Ou bien elle tient à ses bonnes relations avec la Turquie, et Daesh ne sera pas écrasé, parce que la Turquie veille au grain.

L’absurde diplomatie française au Moyen-Orient qui, de Sarkozy à Hollande, soutient la création d’une sphère sunnite dominée par les États du Golfe, vire au naufrage. Hollande ne peut s’offrir le luxe de rester inerte face à Daesh, mais il ne pourra gagner cette guerre sans affronter les Turcs.

Le drame est sans doute que, prisonnier de l’angélisme béat de la technostructure, il n’avait pas imaginé que la situation pourrait dégénérer aussi vite.

Intrusive Turquie

L’Europe a eu bien tort d’accepter le dialogue avec une Turquie islamiste. Erdogan mène depuis plusieurs années un double jeu. Officiellement, c’est un musulman civilisé qui joue le jeu du droit international. En sous-main, il serre ou desserre le nœud qui permet à Daesh de respirer. Quand il trouve l’Europe trop peu conciliante, il lâche les chiens, laisse passer les terroristes, assure l’exportation du pétrole de Daesh et apporte un soutien discret au mouvement. Quand l’Europe lui donne de l’importance, il livre quelques terroristes et demande à Daesh de mettre ses liens avec lui en sourdine pour faire illusion.

Pendant ce temps, il instille son poison en Occident, soutient ses sbires et ses partis liges partout où ils peuvent donner de la voix, et n’hésite pas à faire pression sur les États souverains pour protéger les communautés turcophones qui vivent dans leurs ghettos. Les Belges l’ont découvert avec étonnement, quand Erdogan leur a reproché d’avoir évincé une élue turco-bruxelloise qui refusait de reconnaître le génocide arménien.

La terreur épuise les opinions publiques

Décidément, l’angélisme politique, l’illusion de conquérir une paix éternelle par la construction communautaire, est bien morte. L’Union Européenne a simplement étouffé les volontés au profit d’un jeu collectif dont l’inutilité apparaît de façon de plus en plus évidente. Elle est devenue le jouet de tous ceux qui peuvent sans difficulté profiter de ses circuits de décision ubuesques et de son impuissance.

Le terrorisme est l’arme suprême de ces « volontaires » qui pensent la démocratie comme une marque de faiblesse. Tôt ou tard, il faudra faire le procès de tous ceux (responsables des partis sociaux-démocrates en tête) qui ont parié sur le communautarisme pour faire leur carrière politique : ils ont précipité l’affaiblissement de nos pays face à cette montée d’un Islam radical, porteur d’un ordre politique radicalement contraire à nos valeurs, mais bien décidé à les utiliser pour les noyer.

En attendant l’hypothétique sursaut qui pourrait, seul, nous éviter le pire, les opinions publiques sont soumises à une rude attrition. Bruxelles, grotesque capitale d’une Europe elle-même grotesque, est paralysée depuis quatre jours et devrait continuer son hibernation plusieurs jours encore. À Paris, l’opinion ne devrait pas tarder à donner des signes de fatigue : le métro est bloqué plusieurs fois par jour, et les toxiques partisans d’une fausse paix qui leur donne bonne conscience reviennent sans cesse à la charge pour nous culpabiliser d’être en guerre.

Alors que le déclin économique frappe l’Europe, les peuples demanderont tôt ou tard l’expérience autoritaire qu’ils imaginent seule capable de les sauver. Le besoin de sécurité prendra le dessus.

Certains imaginaient que la démocratie ne vivrait plus jamais l’épreuve du doute. On pouvait bien se révolter ou changer de régime, mais jamais on n’abandonnerait l’amour des libertés. Et puis, la lassitude d’avoir peur venant, on sent bien que cette certitude se lézardera plus vite qu’aucun esprit n’aurait pu l’imaginer.

Sur le web

Lire sur Contrepoints notre dossier Proche Orient