Hollande, Poutine, Obama : gueule de bois et realpolitik au Proche-Orient

Vladimir Poutine et François Hollande lors de la commémoration du 70e anniversaire de la libération de la France (6 juin 2014) - Crédits : France Diplomatie via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0

Que vont pouvoir se dire Poutine, Obama et Hollande vendredi prochain ?

Par Frédéric Mas.

Vladimir Poutine et François Hollande lors de la commémoration du 70e anniversaire de la libération de la France (6 juin 2014) - Crédits : France Diplomatie via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0
Vladimir Poutine et François Hollande lors de la commémoration du 70e anniversaire de la libération de la France (6 juin 2014) – Crédits : France Diplomatie via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0

 

Dans sa déclaration devant le congrès faite lundi, François Hollande a clairement infléchi la position de la France en Syrie, ce qui est passé pratiquement inaperçu auprès d’une grande partie des médias. Alors que le gouvernement français avait clairement désigné Bachar el Assad comme l’ennemi à abattre, suivant en cela les positions de Washington, le braquet est désormais bloqué sur l’État islamique, et – ô surprise – la Russie est en train de redevenir un partenaire acceptable au sein de la coalition contre le terrorisme.

En quelques années à peine, la donne a changé du tout au tout. La stratégie maximaliste de Washington visant à endiguer l’émergence d’un bloc chiite constitué autour de l’Iran et du Hezbollah par le soutien tous azimuts à certaines entreprises fondamentalistes sunnites de la région lui est revenue dans la figure comme un boomerang. François Hollande, en cela poursuivant l’œuvre de son désastreux prédécesseur1, a lié la politique étrangère du pays étroitement à l’entreprise de subversion américaine, jusqu’à livrer des armes aux « rebelles » syriens. L’État islamique est le pur produit de cette stratégie. Hier la coalition américaine combattait le baasisme, détruisant l’État irakien et favorisant l’émergence du terrorisme islamique, avant-hier elle rebaptisait ces mêmes fondamentalistes des « rebelles modérés » afin de pousser le pouvoir syrien vers la tombe. Aujourd’hui, l’assurance n’est plus la même, et on peine à comprendre ce qui motive les États-Unis dans leur guerre au Yémen, aux côtés de leurs alliés saoudiens. Une fois les tyrannies tombées, ce n’est pas la démocratie et l’État de droit qui ont triomphé, mais le tribalisme médiéval le plus arriéré et le plus sanguinaire.

C’est à ce moment-là que la Russie est entrée clairement dans le jeu. D’abord pour honorer ses alliances traditionnelles, aussi pour garder une présence stratégique au Proche-Orient, en appuyant notamment directement la Syrie contre l’État islamique. Il y a ici un point de frottement stratégique entre USA et Russie qu’il ne faudrait pas négliger, et que le dialogue entre puissances doit mettre à jour. Comme le rappelle Robert Kaplan, si le monde arabe n’appartient pas explicitement au heartland, ce pivot géographique eurasien essentiel au regard des grandes puissances pour assurer sa suprématie dans le monde, son destin lui est lié par le plateau iranien. De fait, il attise et est un point de rencontre entre d’un côté la Russie qui cherche à entretenir sa domination sur l’Eurasie et les États-Unis qui au contraire cherchent à l’endiguer.

L’échec de la stratégie américaine

La stratégie de subversion des États-Unis au Proche-Orient semble être la queue de comète de l’interventionnisme militaire post-11 septembre : sous couvert de démocratisation et en soutien à ses alliés de la région, elle a prôné le renversement des puissances établies considérées comme hostiles à ses intérêts2. Le regime change qui devait précéder le nation building a cependant eu un prix : l’explosion du terrorisme, l’instabilité devenue permanente, la persécution des minorités et la crise des migrants. Si le coût d’opportunité d’une telle politique révolutionnaire était relativement limité du point de vue de Washington, la France apprend un peu tard que ce n’est pas le cas pour elle, comme pour l’Europe, qui finalement se trouve à deux pas des zones de guerre.

Le retour du réalisme en politique

Devant la tragédie morale et politique de ces dix dernières années, les gouvernants occidentaux reprennent peu à peu des réflexes réalistes car après tout, comme le disait l’autre, « les faits sont têtus » : les rapports de force sont en train de se rééquilibrer, la nécessité de trouver des points de stabilité dans la région devient urgente, et la concertation entre grandes puissances revient à l’ordre du jour. C’est avec toutes ces données en main que François Hollande rencontrera ses homologues russe et américain en fin de semaine.

  1. Notons tout de même, au crédit de François Hollande, que les interventions au Mali et surtout au Sahel ont surtout eu pour objet de contenir les effets de la destruction de la Libye par Nicolas Sarkozy.
  2. Notons ici que Nicolas Sarkozy s’inscrivait tout à fait dans cette démarche quand il a ordonné la destruction de la Libye.