Pierre Manent : l’adieu au libéralisme ?

Le philosophe Pierre Manent est passé d’un libéralisme critique à la critique du libéralisme.

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Pierre Manent : l’adieu au libéralisme ?

Publié le 17 novembre 2015
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Par Jean Sénié.

Le philosophe Pierre Manent, spécialiste de philosophie politique et de l’histoire de la pensée libérale, a récemment publié un ouvrage qui a fait parler de lui dans les médias.

D’aucuns y ont vu l’abdication du philosophe, le jour où il est devenu un universitaire sorti tout droit de Soumission, le roman de Michel Houellebecq. D’autres, en revanche, se réjouissent de voir dans Situation de la France, une prise de position courageuse qui fait de la nation la solution aux différents problèmes, surtout de nature religieuse, que rencontre la France. L’ouvrage revendique d’ailleurs cette ambiguïté. Avant d’être un mode d’emploi prêt pour une utilisation immédiate, il est un appel aux citoyens afin que ceux-ci s’investissent à nouveau dans la politique.

On retrouve alors un des thèmes chers à la deuxième partie de la vie intellectuelle de Pierre Manent, à savoir l’anomie politique que connaît aujourd’hui l’Occident et plus particulièrement la France. Face à cette pathologie politique, accompagnée d’un profond sentiment de déréliction, la pensée de Pierre Manent a mis un terme, dans son livre, à une évolution qui l’a mené d’un libéralisme critique à une critique du libéralisme comme agent dissolvant du bien commun1.

Situation de Pierre Manent

L’ouvrage de Pierre Manent part d’un double constat.

Premièrement, la France connaît aujourd’hui une crise politique qui dépasse très largement la simple méfiance à l’encontre des représentants et des institutions politiques. Les citoyens ne s’engagent plus, ne s’intéressent plus à la vie de la cité. Ils entendent vivre sans contrainte aucune. Pierre Manent pointe du doigt l’apparition d’un individualisme consumériste qui a renversé les fondements politiques de la société2.

Deuxièmement, à ce constat interne, s’en ajoute un second, d’ordre externe, qui voit l’arrivée en Europe de populations de confession musulmane. Or, selon lui, cette arrivée ne se fait pas de manière harmonieuse. Rappelons ici que sa réflexion prend place à la suite des journées du 7 et du 11 janvier 2015. Nous sommes donc en pleine profusion  littéraire de l’après-Charlie. Pour le philosophe, l’intégration ou même l’assimilation sont dépassées. La situation est telle aujourd’hui qu’il n’hésite pas à la qualifier d’état de guerre. L’Europe, et surtout la France, se trouvent dans une position défensive, devant alors s’accommoder avec les musulmans.

On a pu lire ici et là que Pierre Manent concédait trop aux musulmans. Il est vrai qu’il invite à sortir d’une application tatillonne de la laïcité en offrant la possibilité de repas sans porc dans les cantines scolaires ou d’horaires aménagés pour les femmes et les hommes à la piscine, si la demande en est faite. En contrepartie, les citoyens de confession musulmane s’engagent à respecter totalement la liberté d’expression ainsi qu’une manière de vivre, c’est-à-dire à se détacher de l’oumma et à créer un islam de France. Au passage, on fera remarquer qu’il condamne le voile intégral et la polygamie, comme incompatibles avec un style de vie occidentale.

À présent, on aura compris que pour Pierre Manent la laïcité ne représente ni une loi efficace ni même un élément opératoire sur le plan culturel.

D’une part, la laïcité ne sert pas à créer du vivre-ensemble. Son rôle est négatif, elle vise à la création d’un espace vidé de toute appartenance religieuse. Il est difficile de fonder là-dessus une quelconque communauté d’intérêts et de cœur.

D’autre part, la laïcité fonctionnait pour lui tant qu’elle fonctionnait comme lien – et liant – entre un État déconfessionnalisé et une société encore chrétienne. C’est donc une valeur refuge mais inopérante dans l’intégration des musulmans.

La nation comme solution

Pour susciter l’adhésion à un bien commun reformulé, Pierre Manent va chercher une structure classique mais qu’il entend réinvestir, la nation. Pour lui, la clé du ressourcement politique, pour le dire autrement, d’une refondation de l’action politique, passe par un réinvestissement du cadre national. On sent, à plusieurs reprises, dans le livre, toute la déception et la méfiance qu’il éprouve à l’égard de l’Europe telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Le retour de la nation s’opère avec l’appel à un État fort. Pierre Manent défend le principe d’intervention de l’État comme opérateur de l’action nationale. On mesure alors tout le chemin parcouru par le philosophe.

Si on devait s’interroger sur les facteurs qui président à ce changement en tâchant d’en isoler un, il conviendrait de retenir le souci de spiritualité qui anime Pierre Manent. Dans une société consumériste post-moderne, il déplore la disparition de tout sacré, de toute spiritualité, de toute transcendance. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait intervenir les chrétiens dans sa réflexion comme intermédiaires entre la nation et les musulmans. Intermédiaires mais aussi modèles pour les musulmans qui vont participer à la nation. Se dessine ainsi clairement une quête sinon de religiosité tout au moins de spiritualité, censée rendre du sens à la politique3.

Aporie libérale ?

Finalement, au-delà des interrogations nécessaires que l’on doit formuler sur la conception, pauvre, que Pierre Manent se fait de la laïcité, et sur celle, superlative, de la nation, on remarque que l’auteur défend un retour à la nation. C’est un thème qui n’est certes pas nouveau dans son œuvre4.

Mais il se cristallise dans cet ouvrage. Le philosophe se fait défenseur de principes, la nation et l’État, qui visent à redonner un sens à la politique5. Il prend ainsi au sérieux les critiques formulées à l’encontre apolitique de la tradition philosophique libérale6.

Pour autant, à la vue des solutions avancées lors de l’accommodement, il est loisible de se demander si elles ne réintroduisent pas par la fenêtre de la nation ce qu’elles ont fait sortir par la porte de la République. Au final, le projet caressé est celui d’un islam national communiant dans une mystique de la Nation.

On est loin d’une libre association d’individus pour former ce que chacun conçoit comme son utopie, en relation avec ses croyances, telle que peut la défendre un Robert Nozick dans Anarchie, État et utopie. Au final, le problème du livre de Pierre Manent est son pessimisme absolu. Il est hanté par la prophétie du « ils ont des yeux et ils ne voient point ». Il se résout alors à la logique du compelle intrare. Pour autant, ne pourrait-on imaginer une solution qui laisserait à l’individu la possibilité de choisir les modalités de manifestation de la foi, dans les limites minimales du respect de la liberté de l’autre. Ainsi, l’idée d’un accommodement est intéressante, reste à déterminer si la nation doit en constituer le pivot.

Sur le web

  1. Manent Pierre, « La crise du libéralisme », dans Commentaires, n°141, Paris, SA Commentaire, 2013, p. 91-104.
  2. Manent Pierre, « Note sur l’individualisme moderne », dans Commentaires, n°79, Paris, SA Commentaire, 1995, p. 261-265.
  3. Pour une critique du primat du facteur religieux comme origine de la crise actuelle, voir http://www.trop-libre.fr/
  4. Dewez Basile, « Relire La Raison des Nations de Pierre Manent », Controverses, Paris, Éditions de l’Éclat, mars 2011, p. 106-112.
  5. Marcotte Chenard Sophie,  « La poursuite du sens commun : La science politique pratique selon Aron et Manent », dans Cahier de l’AMEP, Numéro 1, p. 111-122.
  6. Panagiotis Christias, « L’Homme moderne au marché du Monde. Pierre Manent critique du libéralisme ? », dans Giulio De Ligio, Jean-Vincent Holeindre et Daniel J. Mahoney (dirs.), La politique et l’âme : Autour de Pierre Manent, Paris, CNRS Editions, 2014, p. 453.
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  • « Dans une société consumériste post-moderne, il déplore la disparition de tout sacré, de toute spiritualité, de toute transcendance. » Et oui, « Dieu est mort », mais Pierre Manent n’a pas lu (ou su lire) Nietzsche, sinon il aurait compris que l’homme doit trouver en lui seul les resources permettant de construire un monde sans transcendance, cette aveuglante « idée », depuis des milénaires, depuis Platon, afin de retrouver « l’innocence du devenir » que les Grecs du temps d’Escyile connaissaient.

    • « Eschyle », bien sûr!

    • c’est très bien mais ça ne résout pas le problème posé, qui est tout autre : « dieu est mort » pour Nietzsche et pour vous, il est vivant et bien vivant pour d’autres. Certains sont inoffensifs, d’autres sont très déterminés à décider à votre place et à vous imposer leur dieu, et à vous tuer si vous manifester un désaccord.

      • Dieu est mort n’est pas à prendre au premier degrés. Cela signifie que les valeurs de la religions (et la religion elle-même) ne sont plus centrales dans nos sociétés. Il y’a plusieurs réactions possibles à ça, Nietzsche en donne 3: S’accrocher à sa religion, devenir nihiliste (c’est à dire l’abandon de toutes valeurs au profit de l’instinct et du bien-être immédiat) ou trouver dans l’homme lui-même les ressource permettant de construire un monde sans transcendance (ce que Nietzsche appelle aller par delà le bien et le mal, c’est à dire faire découler nos valeurs de la terre et non du ciel).

        Le fait que certains restent croyants, ou bien que certains cherchent à imposer leurs Dieux ou leurs systèmes de valeurs n’y change rien. C’est même bien pris en compte la-dedans.

        Mais ce qui est important c’est de se rendre compte que la guerre n’est pas tant entre l’occident et les terroristes, mais entre les partisans de la contrainte et ceux de la liberté. Avec avantage certain des premiers sur les seconds, pour le moment. Et la situation n’a pas l’air sur le point de s’inverser, vu les réactions de nos gouvernants aux derniers attentats, ou le discours ambiant (pour peu que celui-ci soit vraiment informatif, ce qui est sujet à débat).

  • En quoi l’état nation serait meilleur et plus efficace qu’un état libéral ❓

    Jusqu’à présent, le pays a évolué sous le couvert d’un état nation socialiste. Serait-il en train de nous mener à la dictature ❓

    Distribuer des droits sans obligations en regard est dévastateur, la preuve en étant la situation actuelle du pays.

    • En quoi l’état nation serait meilleur et plus efficace qu’un état libéral ❓
      Je suppose que cette question sera tranchée le jour où un état libéral existera et perdurera aux avanies du temps et aux relations avec des états qui eux ne seront pas libérals…

      • L’état nation socialiste ne fait que courir à sa perte. Il ne tient que par la force.

        • Admettons mais alors pensez-vous réellement que l’étape suivante d’après « la perte de l’état nation socialiste  » soit un état libéral qui ne tiendrait pas par la force ? il tiendrait par quoi d’ailleurs ?

          • L’étape logique suivante, c’est un état totalitaire bâtit sur le mensonge qui consiste à dire que les conséquences du socialisme sont en fait celle de la liberté et du capitalisme.

            S’il n’y a pas d’état libéraux, ce n’est pas tellement parce que c’est inefficace, mais parce que c’est sacrément difficile à mettre en place, surtout quand on considère le fait que les gens qui sont intéressés par le pouvoir et auraient les moyens de mettre ce genre de système en place n’ont par définition aucun intérêt à limiter leur propre pouvoir.

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