Fonds Juncker : 315 milliards de perdus ?

Jean-Claude Juncker (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)

Le plan Juncker débouchera-t-il sur autre chose qu’un énorme gaspillage d’argent public ?

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’IREF-Europe

Jean-Claude Juncker (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)
Jean-Claude Juncker (Crédits : European Parliament, licence Creative Commons)

 

Dans le Fonds Juncker, il y a plusieurs tours de passe-passe. Au départ, il doit être doté de 21 milliards d’euros, dont 5 apportés par la Banque Européenne d’Investissement et 16 empruntés et garantis par le budget européen. Officiellement, cela ne coûtera rien aux contribuables. Sauf que la BEI est l’institution financière des États membres de l’Union européenne et que, l’un des buts du Fonds étant de financer des investissements à risque, grâce à la garantie du budget européen, cette garantie peut être amenée à jouer. À partir de ces 21 milliards, la BEI doit emprunter 63 milliards pour financer des projets d’investissements ; en France, la Caisse des dépôts et la Banque publique d’investissements interviendront. Mais le miracle de la multiplication financière (« l’effet de levier ») ne s’arrête pas là, puisque la BEI espère attirer sur ses projets des investisseurs « principalement privés » pour mobiliser en tout 315 milliards, soit un effet de levier fixé arbitrairement à 5. Un montage financier aléatoire, qui repose au départ sur des fonds publics, des institutions publiques, des garanties publiques, la multiplication finale s’apparentant plus à un miracle qu’à un raisonnement rationnel.

Quel est le but de ce montage ? Le projet Juncker, appuyé activement par François Hollande : « La France fait avancer l’Europe » vise à « financer des secteurs jugés stratégiques et à relancer la croissance et l’emploi, car le niveau d’investissement est jugé trop faible ». Cette formule contient plusieurs contre-vérités.

Les secteurs jugés stratégiques

Par qui ? Par des experts qui auront à trier entre les divers projets ; pour la France une structure auprès du Commissariat Général à l’Investissement. L’histoire est remplie de projets décidés en haut lieu par quelques technocrates qui pensent savoir mieux que le marché ce que réserve l’avenir. La Commission européenne précise qu’il s’agit « de surmonter les défaillances du marché en s’attaquant aux lacunes de celui-ci et en mobilisant les investissements privés ». Elle ne s’est pas demandée pourquoi le marché n’avait pas réalisé ces investissements. La réponse est simple : ils n’étaient pas rentables. C’est ce que la Commission appelle « faire une utilisation plus intelligente des ressources financières ». Mais comment les capitaux privés, qui ne se sont pas investis dans ces secteurs, vont-ils soudain le faire, sur le simple conseil des institutions publiques ? La légende des défaillances du marché est le prétexte habituel pour justifier une intervention publique.

Investissements privés ou publics ?

Certes, on peut juger le niveau d’investissement insuffisant. Mais pourquoi est-il si faible, notamment en France ? Parce que les entreprises sont ponctionnées par la fiscalité, qui réduit leur capacité d’autofinancement, parce que le poids de la régulation décourage les entrepreneurs, et parce que le poids des prélèvements obligatoires détruit les incitations à entreprendre. La Commission européenne prend le problème à l’envers : constatant la faiblesse des investissements privés, elle propose non de réduire les obstacles fiscaux et réglementaires à l’investissement, mais un Fonds public pour décider où il faut investir, en espérant que les capitaux privés suivront. Pour l’instant, ils n’ont pas l’air de se précipiter : début novembre on parlait de 5 milliards d’engagés, loin des 315 attendus sur 3 ans. Si l’on en juge par les premiers projets français dans les énergies dites nouvelles, on y trouve au départ des capitaux publics. Il n’est pas sûr que les capitaux privés se précipitent simplement parce que les capitaux publics les ont précédés !

Au-delà de l’effet d’affichage permettant aux politiques de dire qu’ils « se battent pour la croissance et l’emploi », il y a en arrière-plan l’idée keynésienne de relance par les dépenses publiques, par les investissements, qui vient s‘ajouter à la relance monétaire des faibles taux d’intérêt et du Quantitative Easing (QE). C’est l’illusion suivant laquelle on pilote l’économie en manipulant quelques grandeurs globales : ici 315 milliards, environ 2% du PIB européen. Ces politiques de relance ont échoué partout, créant des désordres : encore récemment, elles ont conduit à la crise des dettes souveraines, pour la relance budgétaire, et à des bulles spéculatives, pour la relance monétaire. Présomption fatale des hommes politiques qui croient savoir où il faut investir et prendre des risques, avec l’argent des contribuables bien entendu.

Les pompiers pyromanes

Dans une économie libre, les vraies décisions sont prises par des entrepreneurs responsables qui investissent leur argent, ou celui que des épargnants leur ont prêté, dans des projets rentables, c’est-à-dire correspondant aux besoins des clients. Il faut pour cela laisser fonctionner les signaux du marché et laisser à chacun le gain légitimement gagné. Les hommes de l’État empêchent ces mécanismes de jouer, par des réglementations paralysantes qui, en outre, changent sans cesse et sont donc déstabilisantes, et par des prélèvements confiscatoires, ce qui leur permet ensuite de jouer au pompier pyromane, pour prétendre au rôle de sauveur. Le plan Juncker entre dans cette catégorie : il n’y aura aucun résultat, mais ce sera un immense gâchis financier, et, à la fin, les contribuables paieront l’addition. « Timeo Danaos et dona ferentes » : je crains les Grecs, même quand ils font des cadeaux. Surtout quand c’est le contribuable qui paie le cadeau ! Cela risque alors de se transformer en tonneau des Danaïdes.

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