Charles Beigbeder, un conservateur faussement libéral

Charles_Beigbeder-Fondapol- (CC BY-SA 2.0)

Le libéralisme ne peut se découper en tranches. Si l’individu est capable de faire des choix dans le domaine économique, il peut les faire dans d’autres domaines.

Par Nathalie MP

Charles_Beigbeder-Fondapol- (CC BY-SA 2.0)
Charles_Beigbeder-Fondapol– (CC BY-SA 2.0)

 

Charles Beigbeder a eu la main heureuse lorsqu’il est tombé sur le mot « enracinement » pour donner une meilleure illustration à ses idées. Quoi de plus solide, quoi de plus rassurant que cette certitude de pouvoir compter sur la force tranquille d’un arbre séculaire pour y appuyer nos existences ? C’est en quelque sorte la figure tutélaire d’un père qui nous est proposée, image à l’appui, pour ne pas nous tromper dans nos chemins de vie. Si cette idée est acceptable pendant nos années de formation, elle devient oppressante pour l’homme adulte. Où sont ses choix ? Où est sa responsabilité ? Quand Charles Beigbeder dit « Pour ma part, je préfère me définir comme un libérateur enraciné », ce dernier mot signifiant un ancrage dans une France définie allusivement par un « fonds commun civilisationnel » judéo-chrétien, c’est bel et bien son choix. Et de fait, il utilise le « je ». Mais en aucun cas son choix, qui instaure une frontière philosophique et historique à ce que la France doit être, ne saurait être imposé aux autres. Ce qui ne veut nullement dire que ce ne sera jamais le choix des autres.

Charles Beigbeder commence son opération de déformation et de limitation du libéralisme en disant que le mot en tant que tel est tellement dévoyé qu’il serait préférable de l’abandonner tout à fait. À vrai dire, il contribue lui-même à entretenir la confusion, tant son article est un exemple de détournement par le bas de la tradition libérale. Il fait une distinction, qui n’a pas lieu d’être, entre les libéralismes philosophique, politique et économique, pour rejeter violemment le premier, ou, plus exactement, pour critiquer la définition erronée qu’il a forgée du premier pour mieux le rejeter. Selon lui, le « libéralisme philosophique postule l’équivalence de tous les choix de vie », sans limites ni hiérarchie des valeurs. On comprend sa lecture négative puisqu’il aimerait voir s’imposer en France un certain mode de vie basé sur le « fonds commun civilisationnel » évoqué ci-dessus.

Contrairement à ce qu’il croit, le libéralisme ne revendique pas le moindre relativisme moral. Confiant dans les capacités de réflexion et de création des individus, il laisse à chacun la possibilité de décider pour lui-même, en toute responsabilité, à partir du moment où les droits naturels et inaliénables des individus, à savoir la vie, la liberté et la propriété, sont respectés. Pour le libéralisme, il n’existe qu’un seul agent moral capable de dire le bien et le mal, c’est l’individu. Aucune entité collective, aucun groupe n’a de légitimité à déterminer la morale pour ses membres, l’État moins que tous les autres. Cela ne signifie pas pour autant que la morale n’existe pas. Les droits naturels existent, mieux, ils préexistent à toute idée d’État, ce dernier n’ayant qu’une seule fonction vitale, les faire respecter.

Ainsi, la France pourrait très bien être une nation très solide en se basant sur le respect des droits naturels, sans exiger en plus un fonds commun civilisationnel pour en faire partie. Aujourd’hui, on assiste d’autant plus à une demande d’identité nationale que l’État, censé faire respecter les droits naturels, a abandonné nombre de ses missions régaliennes pour s’occuper de favoriser telle catégorie de citoyens au détriment de telle autre. La position de Charles Beigbeder apparait plus comme une réaction conjoncturelle à un dévoiement de l’État, à la fois présent partout avec partialité sur les fins sociales souhaitables (cigarettes, éoliennes, Éducation nationale, viandes rouges, taxis, Air France etc.) et absent de sa seule vraie mission, celle de faire respecter par tous l’État de droit en France (émeutes des gens du voyage, zones de non-droit en banlieue, laxisme pénal etc.). Non, M. Beigbeder, le libéralisme ne s’attache pas « à détruire l’homme et la nation ». Il voit la nation comme une association d’hommes libres, qui ont tout loisir de s’intéresser à leur héritage historique, philosophique et culturel, selon les choix de leur conscience.

Le libéralisme ne peut se découper en tranches

Avec le mot conscience, nous en arrivons à la branche politique du libéralisme. Charles Beigbeder se dit attaché aux grandes libertés publiques que sont les libertés de la presse, d’expression, de culte, de réunion etc. afin de tenir en respect les tentations de l’État de museler toute opinion dissidente. Et de citer tous les procès (au propre comme au figuré) qui sont faits à Nadine Morano ou Éric Zemmour pour leurs propos ou leurs écrits. On ne saurait être plus d’accord sur ce sujet. C’est pourquoi, en dépit de la cohérence revendiquée par M. Beigbeder à la fin de son article, on s’étonne de lui voir refuser la personnalité morale aux individus comme il le faisait à propos du libéralisme philosophique, pas assez enraciné à son goût dans une conception identitaire de la France.

Le libéralisme économique, à propos duquel Charles Beigbeder vante à juste titre la supériorité du marché pour offrir les meilleurs produits au meilleur prix, souffre du même constat. Pourquoi les individus seraient-ils capables d’entreprendre, de choisir leur activité professionnelle, d’innover et d’échanger, mais par contre seraient inaptes à choisir leurs autres modes de vie, tels que religion, vie de famille, alimentation, temps de travail et temps de loisir etc. ? Exemple typique : pourquoi faudrait-il absolument « sanctuariser le repos dominical, marqueur temporel fondamental de notre civilisation » ? Que Charles Beigbeder se repose tant qu’il veut le dimanche et qu’il en profite pour lire tant qu’il le souhaite des ouvrages philosophiques sur les méfaits du libéralisme ou sur les bienfaits d’un encadrement patronal et patriotique des modes de vie. C’est son choix et personne ne cherche le moins du monde à le contester. Mais de grâce, qu’il laisse ses congénères organiser leur vie à leur convenance. Ils ont aussi une conscience.

Le libéralisme ne peut se découper en tranches. Si l’individu est capable de faire des choix dans le domaine économique, il est aussi capable d’en faire dans les autres domaines. Libéraliser en partie l’économie pour assurer une croissance de la richesse tout en bridant toutes les autres activités humaines n’est pas un libéralisme enraciné, c’est un totalitarisme d’affaires au profit d’une conception de la nation, sans doute rassurante, mais figée et contredite par les évolutions historiques que la France a connues. Le seul terme de judéo-chrétien, qui contient en lui-même deux traditions, montre bien que l’évolution se fait dans l’échange et l’ajout, pas dans la conservation chimiquement pure d’un seul élément initial. Du reste, les traditions juive et chrétienne furent elles-mêmes des traditions de désenracinement, de libération du choix individuel, par rapport aux rites entièrement codifiés des sociétés traditionnelles.

L’enracinement proposé par Charles Beigbeder est en complète opposition avec ses propos sur le libéralisme politique. Il circonscrit la liberté individuelle aux seules activités économiques, lesquelles sont de plus soumises aux règles (repos dominical) civilisationnellement acceptées par M. Beigbeder. Il tend à mettre l’homme au service de l’enrichissement d’une nation définie autoritairement par ce qu’elle est dans l’histoire au jour d’aujourd’hui, en fait même plutôt par ce qu’elle était avant 1960. Qualifier cet enracinement de libérateur est un euphémisme qui ne sert que ceux qui pensent comme lui et qui se sentent assez fort pour ériger un État sur la base de cette conception. Dans ce cas de figure, il y a fort à parier que le libéralisme économique serait très rapidement étouffé par les prétentions « civilisationnelles » de l’État tutélaire et identitaire. À cet égard, les remarques positives (même reformulées) de Charles Beigbeder sur le Front national ne sont pas pour nous rassurer.

En complément de cet article : lire l’analyse plus doctrinale de Damien Theillier


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