Accident en Gironde : l’écœurante compassion spectacle

Face aux explosions de compassion forcée qui suivent certaines tragédies, une réaction personnelle, émotionnelle, forte.

Face aux explosions de compassion forcée qui suivent certaines tragédies, une réaction personnelle, émotionnelle, forte.

Par Henri Dumas.

On n’arrive pas à mon âge sans avoir traversé d’énormes chagrins, sans avoir côtoyé le malheur. Il y a trente ans, nous avons perdu un fils de dix-huit ans dans un accident de moto, dans lequel sa responsabilité n’était pas engagée puisqu’il était passager. Je n’ai rien à dire sur la violence de l’ouragan qui vous détruit ce jour-là. Ce n’est pas racontable. Mais je peux parler de la compassion, de l’invasion des autres alors que l’on n’a besoin que de solitude.

À cette époque j’étais en pleine ascension. Au service de la famille que j’avais créée, je m’efforçais de trouver un espace valorisant et sécurisant pour elle. Le jour de l’enterrement, le prêtre, mon ancien aumônier de lycée, a cru bon de dire publiquement que les choses matérielles d’ici bas ne pouvaient pas servir de protection contre les desseins du seigneur. En réalité, il profitait de ce drame pour oser un parallèle entre ce qu’il croyait être chez moi de la cupidité et l’aveuglement du hasard. Je n’ai rien dit mais je l’ai haï, et je n’ai pas changé d’état d’esprit depuis. Sa compassion artificielle et publique cachait une âme jalouse, odieuse.

Ce même jour, la cérémonie attira une foule dans laquelle se trouvaient probablement des personnes sincères que je ne connaissais pas, mais il y en avait aussi bien d’autres que je connaissais suffisamment pour pouvoir être sûr que leur compassion était feinte. Leur présence fut un poids supplémentaire à mon chagrin, un irrespect pour moi et pour mon fils. Je n’ai pas oublié cette épouvantable émotion.

Compassion spectacle

Alors, quand je vois les pantins qui nous servent d’hommes d’État abuser depuis hier de la compassion spectacle, je me dis qu’ils ne respectent pas les victimes, qu’ils ne nous respectent pas, qu’ils ne respectent rien.

S’ils nous respectaient, s’ils respectaient les victimes et leurs proches, ils auraient à cœur que leur compassion soit discrète, sincère mais invisible, laissant aux proches le calme nécessaire pour faire face à un tel déchainement de chagrin.

Que dire de ministres qui survolent les lieux du drame en hélicoptère ?

Que dire d’un Président de la République, en déplacement dans un pays qui voit mourir le long de ses côtes des milliers d’hommes et de femmes désespérés, qui prend son air de grande compassion pour mettre en première ligne un accident de la circulation ? Aussi épouvantable qu’il soit, il n’est pas à l’échelle des malheurs politiques de la planète.

Que dire de ces radios qui débitent en continu du vent en prenant l’air effondré, alors qu’elles ne font que viser leur audimat ?

Que dire enfin de tous ces sauveteurs, qui n’ont rien à sauver puisque malheureusement tout le monde est mort, qui arrivent en surnombre ?

Au terme de tout cela, saurons-nous seulement qui est vraiment responsable de ce carnage ? Pourquoi il existe encore ces routes secondaires mortifères ? Comment deux réservoirs de fuel ont pu s’embraser aussi rapidement et aussi violemment ?

Toutes ces choses que la compassion spectacle a pour but de dissimuler.

C’est le moment de le dire : trop c’est trop.


Sur le web.