Alain Finkielkraut : le spectateur (forcément) engagé

Dans le dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut, on assiste à la formulation d’une pensée qui s’énonce avec une acuité nouvelle.

Par Jean Sénié

Alain Finkielkraut - La seule exactitudeLe dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut a donné lieu, comme c’est désormais souvent le cas lorsque le philosophe fait paraître un ouvrage, à une énième controverse. De nombreuses recensions de l’ouvrage ont eu lieu, dans un sens laudatif ou dépréciatif. L’auteur a été invité à la télévision et à la radio où il a pu parler de son livre, même si trop souvent ces moments se sont transformés en foire d’empoigne. C’est d’ailleurs le problème majeur que rencontre aujourd’hui l’académicien. Régulièrement sa pensée ne fait l’objet que d’une lecture superficielle ou idéologique qui en gomme les aspérités, les questionnements et même les doutes. Or c’est faire mauvais sort à son livre que de se contenter de regarder les émissions où il en est question. Lire Alain Finkielkraut, c’est avant tout prêter à l’autre le crédit de tenir un propos raisonnable qui prend le temps de dérouler sa pensée.

Comme son titre le suggère, il s’agit de faire un effort pour ressaisir le réel et, plus précisément, l’événement dans toute son étrangeté. La tâche est difficile puisque trop souvent obnubilée par celui-ci, surgissent des comparaisons qui viennent en obscurcir le sens. Il faut ainsi savoir gré à Alain Finkielkraut de s’atteler à cet effort d’« estrangement » actuel1. Ainsi, même si de nombreux désaccords peuvent apparaître, et en un sens il est nécessaire qu’ils adviennent pour le débat (p. 192), il faut prêter attention à son appel à la finesse (p. 11).

Du « style » comme argument rhétorique

Trop souvent, afin de se dédouaner d’une lecture critique, il est écrit que l’ouvrage fait preuve de style, d’humeur et d’une bonne composition. L’exemple souvent cité en est le récit de l’anniversaire de Philip Roth. Pourtant ce commentaire, pertinent, sert périodiquement à évacuer un des mérites de l’analyse d’Alain Finkielkraut qui est d’apporter une plus-value littéraire à notre compréhension de l’événement. Fervent défenseur du caractère heuristique de la littérature2, il démontre, une fois de plus, combien celle-ci peut éclairer l’histoire sous un jour nouveau. Passant de Milan Kundera à Charles Péguy, de Philip Roth à Bernanos, il essaie de dévoiler l’inédit de la situation de la France.

Loin d’y voir comme certains une pure coquetterie esthétisante, ou pire, le cache-misère d’une pensée se rétrécissant, ces apports vivifient constamment la réflexion. C’est d’ailleurs une rigueur louable que d’essayer, autant que faire se peut, de rendre compte, au cours de ses chroniques hebdomadaires à la Radio communautaire juive et mensuelles à Causeur, des événements grâce au prisme littéraire.

C’est aussi une rigueur qui parcourt toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut. Si obsession il y a c’est bien celle-là, à savoir de toujours mettre en avant ce que la littérature, et plus généralement les humanités, apportent. Il n’est pas besoin de revenir sur le rapport entre humanités et liberté pour voir que l’homme autonome est aussi un homme des humanités, un homme ayant accompli son humanité. On peut évidemment discuter de l’accès aux humanités et de leur transmission. Pour l’académicien, cette accession passe principalement par un rapport de transmission verticale. On peut se demander si, à l’heure d’internet, cette position est encore tenable. Il n’en demeure pas moins que toute défense des humanités est bienvenue, en ce qu’elles constituent le terreau de toute liberté.

De l’Ancien et du Moderne

Il n’est pas nécessaire de revenir en détails sur les thèmes de l’ouvrage que trop de commentaires ont abordé de manière dédaigneuse sur le ton de la lassitude, voire de la sénilité. Le leitmotiv était que le philosophe, forcément vieillissant et une attaque ad hominem ne gâchant rien, se cantonnait à ses thèmes de prédilection, c’est-à-dire l’école, l’immigration, Israël et le « devoir de mémoire » ou encore la défaite de la culture au profit du culturel. En un sens, il est vrai que l’auteur continue de les traiter. Il cherche, aujourd’hui comme alors, à comprendre des événements comme ceux du 7 et du 11 janvier 2015 qui interrogent, de manière générale, la culture française.

En revanche, sont davantage passés inaperçus les passages sur l’Europe, sur son lien avec la Gauche, ou encore sur son rapport avec le capitalisme. Or, c’est là que l’auteur est passionnant, à un niveau comparable à celui qu’il déploie dans ses analyses littéraires. On observe, en effet, une prise de position tendant vers le souverainisme. D’aucuns ont évoqué le patriotisme tranquille de l’auteur. Il est indéniable qu’il y a dans La seule exactitude une prise de position pour la République et pour le souverainisme qui s’affiche clairement. Ainsi, si on partage le constat du philosophe sur les difficultés présentes de l’Europe et surtout de l’Union européenne, on a l’impression à le lire que, même s’il s’en défend, la solution reste la défense de la République française. De même, l’auteur a beau répéter qu’il est le dernier mohican d’une gauche qui s’est en grande partie trahie elle-même, on aimerait tout au moins qu’il creuse ce qui apparaît à le lire de plus en plus comme un paradoxe. À moins de considérer que la seule vraie ligne de fracture est l’économie.

On assiste ainsi à la formulation non pas d’un système mais d’une pensée qui s’énonce avec une acuité nouvelle. Il serait tentant de n’y voir qu’un pur et simple repli. Ce serait, bien entendu, succomber à la facilité et refuser de voir la part d’interrogations que les textes portent en eux. Chez Alain Finkielkraut le dialogue est toujours là, la conversation ne demandant qu’à s’engager. Le seul dommage est que ses adversaires, en devenant ses détracteurs, aient décidé de le rompre.


Sur le web.

  1. Alain Finkielkraut, Le Mécontemporain : Charles Péguy, lecteur du monde moderne, Paris, Gallimard, 1992.
  2. Voir aussi Alain Finkielkraut, Un cœur intelligent, Paris, Stock, 2009.