Quel libre-arbitre face à la pression sociale ?

liberté de choix

Chacun peut travailler à une meilleure connaissance de soi et à une prise de recul vis-à-vis des pressions sociétales ou parentales pour parvenir à être davantage en accord avec soi.

Par Yves Noat

liberté de choix
liberté de choix

La modernité a profondément bouleversé les rapports de l’individu à la société. L’explosion d’internet, des réseaux sociaux et l’omniprésence des médias dans l’environnement de chaque individu, poursuivi jusque dans le métro par les distributeurs de journaux ‘gratuits’, posent de nouveaux problèmes en termes d’autonomie et de liberté individuelle. Envahi par des flots d’images qui nous dictent à la fois comment il faut vivre et ce qu’il faut être, l’individu court le risque d’être conditionné et d’être guidé par toute autre chose que son désir véritable.

Comment échapper aujourd’hui, par exemple, à la pression consumériste ou à l’influence des divers stéréotypes de l’homme ou de la femme qui ont « réussi » ? Comment ne pas se laisser « contaminer » par la mise au pinacle incessante de l’ego-narcissique, du succès médiatique ou de l’argent ? C’est bien l’indépendance d’esprit, la liberté de penser et de vivre en adéquation avec ses désirs – et non ceux imposés par la société – qui est aujourd’hui malmenée.

Cette problématique est exacerbée chez les adolescents, âge où le besoin d’appartenance à la tribu est prépondérant, et qui sont donc particulièrement sensibles aux influences du groupe. Nombre d’entre eux se soumettent ainsi aux normes de leur entourage pour échapper à l’exclusion, voire dans certaines circonstances dramatiques à la persécution.

Mais les adultes ne sont pas plus immunisés vis-à-vis de l’assujettissement par le groupe car le besoin d’appartenance et de liens à la communauté des hommes, identifié par Abraham Maslow, reste à tout âge l’un des besoins fondamentaux de l’être humain.

La question de l’autonomie de l’individu vis-à-vis de l’autorité et des pressions de la société n’est certes pas nouvelle, comme le témoigne la pièce antique de Sophocle où l’héroïne, Antigone, est confrontée à un choix existentiel entre l’obéissance au roi Créon, incarnant les lois de la cité, et la voie de sa conscience. L’enjeu soulevé est à chaque fois celle de l’existence – voire de la survie – du sujet au sein du groupe (familial, professionnel, social). Cela sous-entend une pensée et une conscience personnelle : l’individu a la capacité de juger et de choisir par lui-même et n’est pas consigné dans des schémas de reproduction.

Les oeuvres littéraires et cinématographiques foisonnent sur ce thème, tels les romans de Georges Orwell 1984 ou encore La ferme des animaux. Dans les années 1950, le cinéaste Billy Wilder racontait avec humour dans son film La garçonnière l’histoire d’un homme partagé entre un amour véritable et une ambition illusoire dictée par les stéréotypes du succès. Plus récemment, le film à succès Les femmes du sixième étage de Philippe Le Guay place le personnage principal, joué par Fabrice Luchini, dans une situation critique où il doit choisir entre une reproduction familiale sclérosante et une émancipation salutaire. Enfin, la société de consommation naissante et sa dictature de l’avoir a été dénoncée dès les années 1970 par le psychanalyste Érich Fromm, qui en a souligné les dangers pour l’individu .

Le problème de la soumission questionne l’inter-relation de l’individu, avec ses valeurs, ses convictions, face à l’autorité ou aux normes du groupe. Dans un langage psychanalytique, la soumission est un mécanisme de défense, en réponse à un conflit interne opposant deux instances psychiques, le moi et le surmoi, en étroite relation avec le ça. Qui n’a jamais ressenti un tiraillement, lorsqu’une partie de nous-même nous somme d’obéir tandis qu’une autre partie, notre moi profond, inconscient, plus libre, se rebelle ? En effet, deux forces sont à l’œuvre. Il y a d’un côté la voix de nos désirs et nos besoins véritables et d’autre part les pressions plus ou moins conscientes de l’environnement, que l’on peut qualifier de pathologiques ou dysfonctionnelles lorsque celles-ci sont aliénantes et tendent à couper l’individu de son moi profond pour le rendre autre que lui-même, pour le mettre à l’écart de son destin et le réduire à une “sous-mission”.

Il y aussi les injonctions, plus pernicieuses, héritées de notre propre histoire, qui sont mortifères si elles nous éloignent de la vie et de nous-mêmes. Que disent nos mots et nos actes ? Sommes-nous dans une parole, dans une vie authentique, ou quelqu’un parle t-il à travers-nous ? Si les compromis sont nécessaires pour vivre et composer intelligemment avec le principe de réalité, il est dangereux de franchir la limite brûlante qui sépare compromis et compromission, car c’est l’identité même de l’individu qui est en jeu.

Il est intéressant de se pencher sur les pathologies actuelles car celles-ci révèlent quelque chose des travers de notre époque. Au temps de Freud, l’hystérie était répandue, ce qui s’explique par le puritanisme de la société viennoise de l’époque et la répression des pulsions sexuelles qui y avait cours. C’est d’ailleurs par cette névrose, voire grâce à elle, que la psychanalyse est née, en particulier par le travail pionner de Breuer qui a pour ainsi dire inventé la cure par la parole? « the talking cure », comme l’avait dénommée une de ses patientes, Anna O., dont Freud a compris toute la portée et qu’il a par la suite développé avec le succès que l’on connaît.

De nos jours, le pervers-narcissisme est une pathologie qui fait couler beaucoup d’encre. Nous ne parlerons ici que des « personnalités narcissiques » qui en viennent à causer du tort du fait de leur ego débordant, ceux que l’on pourrait appeler des « narcissiques-pervers » plutôt que des « pervers-narcissiques ».

Quel lien avec notre propos ? Dans sa forme pathologique, le narcissisme est une forme de soumission, à laquelle l’omniprésence de l’image et de la représentation dans notre environnement proche donne un terreau propice. L’individu est assujetti à une recherche vaine de valorisation aux yeux des autres. Il cherche à tout prix à créer et entretenir une image factice de lui-même, souvent très déconnectée de sa véritable identité, au point d’en perdre toute conscience personnelle. C’est la partie perverse, entendue au sens où l’individu n’éprouve pas de culpabilité dans l’expression de son agressivité, ce qui peut l’amener à nuire, persécuter ou détruire autrui pour parvenir à ses fins. Il y a en ce sens une absence de pensée véritable dans cette pathologie. La conscience de l’autre est amputée ou tout au moins provisoirement occultée. L’individu est désincarné, coupé de ses ressentis humains fondamentaux. Il « est agi » plutôt qu’il n’agit lui-même.

D’où l’importance d’une prise de recul, d’un retour sur soi à laquelle nous invite la devise de la pythie « connais-toi toi-même », reprise par Socrate qui en a fait un chemin de sagesse. La façon de faire « accoucher les esprits » du philosophe, la maïeutique, avait déjà un petit avant gout analytique. De fait, la connaissance de soi et l’autonomie qui en résulte est tout l’enjeu de la cure psychanalytique.

Cet aspect n’est pourtant pas visiblement garant de son succès… En effet, dès sa naissance à Vienne au début du XIXième siècle, la psychanalyse a suscité de vives critiques et autres indignations, en révélant l’enfant comme un « pervers polymorphe » ou encore le sens caché de nos lapsus, de nos actes manqués et de nos rêves . Elle faisait ainsi descendre l’homme de son piédestal, lui qui pensait encore tout contrôler du haut de sa raison supposée toute puissante…

Un siècle a passé et la théorie freudienne est tout autant décriée, parfois bafouée, aujourd’hui. Pour quelles raisons ? D’une part parce que la psychanalyse n’est pas bien comprise. Les nombreux clichés et autres images d’Épinal largement véhiculés par le cinéma y contribuent car ils ne donnent en effet de la théorie freudienne et de sa pratique qu’un aperçu assez éloigné de la réalité.

D’autre part, elle sort du schéma habituel de la consommation. On ne franchit pas le seuil du cabinet pour s’approprier quelque chose mais bien plutôt pour reconquérir l’être, qui ne s’achète pas. La psychanalyse sort donc du cadre imposé aujourd’hui, de la petite boîte du consumérisme dans laquelle le monde « moderne » voudrait tout vouloir caser. Enfin et surtout, parce qu’elle permet l’émergence éclatante du sujet dans une société de plus en plus « normalisante » et écrasante pour l’individu. En un mot, la psychanalyse gêne parce qu’elle s’oppose à la pensée unique, à l’uniformisation, parce qu’elle consacre l’être et non l’avoir.

La résistante allemande Sophie Scholl, qui a lutté contre le régime nazi au côté de son frère Hans Scholl et d’autres camarades étudiants au sein du mouvement « La rose blanche » avait pour devise une parole de son père : « Un esprit fort, un coeur tendre » . En termes psychanalytiques, cette phrase pourrait s’interpréter comme l’individuation, i.e. l’intégration de deux composantes essentielles de la psyché, l’animus et l’anima. Grâce à cette connexion intime à elle-même, Sophie Scholl a ainsi réussi à échapper à l’influence mortifère de la propagande nazie et penser librement. Elle s’est engagée courageusement pour résister à un régime barbare, dans l’espoir de faire perdurer et vivre des valeurs humaines porteuses d’un sens dépassant la survie de son existence individuelle.

Tout le monde n’est pas un héros mais chacun peut toutefois travailler à une meilleure connaissance de soi et à une prise de recul vis-à-vis des pressions sociétales ou parentales pour parvenir à être davantage en accord avec soi, pour, selon les mots de Lacan, « ne pas céder sur son désir » et être à même de faire vivre ses valeurs dans le monde, autrement dit pour exister pleinement et librement. Cela a aussi un certain sens sur le plan collectif, les besoins du groupe ou encore ceux de la planète se substituant alors à ceux de l’individu. C’est tout le défi d’une vie « insoumise », i.e. autonome et vécue en pleine conscience.