Les nouveaux monstres latino-américains et le pape François

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

Le Pape François en personne vient de faire montre d’une complaisance surprenante envers un régime castriste.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)
Le Pape François au Vatican (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

Avec la vivacité intellectuelle et le trait d’esprit qui plaçaient l’Italie de l’après-guerre au sommet du cinéma mondial, une triade de metteurs en scène de ce pays – Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola – produisirent en 1977 un succès de box-office intitulé Les nouveaux monstres. À travers une douzaine de sketches, le film mettait à nu l’hypocrisie de la société italienne de l’époque, en particulier de ses intellectuels et des membres du clergé.

La charge contre le clergé catholique fut des plus mordantes. Un des tableaux dépeignait les manigances d’un curé hypocrite passé maître dans l’art de jouer avec les sentiments de ses ouailles. Un jour où son prestige, voire sa réputation, étaient sur le point de s’écrouler, le rusé pasteur d’âmes utilisa la messe dominicale pour prononcer un sermon émouvant suivi d’une procession du Saint Sacrement pendant laquelle des enfants de chœur répandaient de l’encens et les paroissiens entonnaient le Tantum ergo, un captivant chant en latin.

La manœuvre fut une réussite : les fidèles s’agenouillaient au passage du Saint Sacrement, baissant la tête et faisant le signe de la croix, certains ayant même laissé échapper des larmes de leurs yeux devant tant de beauté. Par ce tour de magie, les vilenies du prélat furent oubliées.

À l’instar de l’Italie du film, l’Amérique latine de nos jours a engendré ses nouveaux monstres. Ils pullulent dans le domaine de la politique. On peut leur donner le qualificatif de nouveaux, car il ne s’agit plus de dictateurs militaires comme au siècle passé, lesquels n’hésitaient pas à tuer leurs opposants, ni de hauts dignitaires de l’Église catholique qui avaient vilement soutenu ces dictateurs-là. Mais sans pour autant aller jusqu’à l’assassinat systématique des opposants, les nouveaux monstres n’en méritent pas moins l’exécration.

Ces personnages de notre temps appartiennent à la gauche radicale latino-américaine : Hugo Chávez (Venezuela), Daniel Ortega (Nicaragua), Néstor et Cristina Kirchner (Argentine), Evo Morales (Bolivie), Rafael Correa (Equateur), et dans sa variante clownesque, l’actuel président du Venezuela, Nicolás Maduro, histrion erratique et sans éclat.

Pour eux, il n’y a qu’une idole qui compte : Fidel Castro, chaînon encore vivant entre les despotes d’hier et les gouvernants arbitraires d’aujourd’hui.

Ils n’hésitent pas – certains plus que d’autres – à déformer, voire à prostituer, des valeurs pour lesquelles tant de Latino-américains se sont battus, souvent au prix de leur vie. Justice sociale, respect de la souveraineté nationale, liberté d’expression et d’association, autant de principes brandis par ces figures de la gauche radicale, avant de les enfreindre une fois arrivés au pouvoir.

Invoquant le principe de la non-ingérence dans les affaires d’un autre pays, les épigones du castrisme sont parvenus à détruire l’indépendance de la justice, harceler la presse indépendante, pourchasser ou emprisonner l’opposition, et truquer les élections, sans que d’autres gouvernements et des institutions du sous-continent ne daignent bouger le petit doigt pour demander le respect des normes internationales en matière de droits de l’homme.

Et à l’instar des dictatures militaires que cette même gauche radicale avait combattues, se perpétuer au pouvoir est devenu l’objectif prioritaire et ultime des nouveaux monstres de la politique latino-américaine.

Tout cela amène le directeur pour l’Amérique latine de l’ONG Human Rights Watch, José Miguel Vivanco, à dénoncer la tendance, cultivée par les gouvernements de la gauche radicale latino-américaine, « à justifier ou à minimiser les restrictions aux libertés publiques selon l’idéologie » du régime qui impose celles-ci.

Parmi les complices éminents des nouveaux monstres au pouvoir, on doit signaler l’actuelle présidente du Brésil, Dilma Roussef. Après avoir subi dans sa propre chair les tortures infligées par la dictature militaire qui avait sévi dans son pays de 1964 à 1985, Mme Roussef a montré une indolence totale envers la souffrance des prisonniers politiques qui sont dans les geôles de Cuba et du Venezuela.

Castro enfant de choeur rené le honzecLes nouveaux monstres comptent également dans leurs rangs de hauts prélats de l’Église catholique. Naguère, des membres du clergé s’étaient ralliés au fascisme et au franquisme, les préférant au libéralisme économique au nom de la doctrine sociale de l’Église, énoncée entre autres dans l’encyclique Quadragesimo Anno du Pape Pie XI. Aujourd’hui, c’est le tour du cardinal cubain Jaime Ortega – pour des motivations inavouées qui font l’objet de bien des spéculations – de ménager par tous les moyens le régime castriste et de taire, occulter ou minimiser les crimes de celui-ci.

Pour compléter le tableau, le Pape François en personne vient de faire montre d’une complaisance surprenante envers un régime castriste dont la cruauté n’a rien à envier à celle du tristement célèbre Augusto Pinochet.

Après avoir prétendu qu’il n’était même pas au courant des dizaines d’arrestations de dissidents qui avaient essayé de lui parler de droits humains durant sa récente visite à Cuba, comment le Pape François pourra, dans ses futurs sermons, critiquer un Ponce Pilate qui, comme lui à l’égard des dissidents cubains, se lava les mains face au martyre de Jésus ?

Pourquoi le Pape François, durant son séjour aux États-Unis, sut plaider pour l’abolition de la peine de mort, condamner le commerce des armes, critiquer les prisons de ce pays et défendre les sans-papiers, mais n’ouvrit pas la bouche face aux violations systématiques des droits de l’homme à Cuba, refusant même de s’entretenir avec un seul dissident, ou de demander la libération des prisonniers politiques, lors de son séjour dans l’île des frères Castro ?

Comment expliquer ce deux poids, deux mesures sans l’attribuer au fait qu’aux États-Unis on peut formuler des critiques sans courir aucun risque, alors qu’à Cuba, n’importe quelle phrase controversée peut déclencher une réaction redoutable de la part du régime ?

Il faut reconnaître qu’en matière de complicités papales, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Rappelons en guise d’exemple que Pie XI –celui-là même qui avait promulgué l’encyclique Quadragesimo Anno sur la doctrine sociale de l’Église – n’hésita pas à bénir les troupes de Mussolini qui partaient pour l’Abyssinie (ancienne Éthiopie) tuer des Africains ayant comme seules armes leurs lances et leurs boucliers. Aujourd’hui, c’est aux dissidents cubains, ayant pour uniques armes la parole et le courage, d’endurer l’indifférence papale.

Or, tout bien pesé, ce n’est pas plus mal que l’indifférence du Pape François envers la répression à Cuba ait été totale. Car s’il avait daigné ne serait-ce que serrer la main de tel ou tel dissident, histoire de sauver la face moyennant un service minimum, lui et ses porte-parole auraient pu riposter plus aisément aux critiques qui lui sont et lui seront faites à ce sujet. Mais de par un tel agissement, les arguments pour se défendre brillent et brilleront par leur absence – comme fut le cas pour Pie XI après sa fâcheuse bénédiction des troupes mussoliniennes.