Les grandes banques sont-elles diaboliques ?

Ce mythe d’une méchanceté surhumaine est contre-productif au discours libéral.

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Les grandes banques sont-elles diaboliques ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 12 octobre 2015
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Par Gabriel Lacoste

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Mes opinions sont anarchistes, libérales et capitalistes. Je rallie de nombreuses personnes sur un grand nombre de thèses, mais vient inévitablement ce moment où je bute sur une question épineuse qui m’isole. Le libre-marché des lois, la supériorité d’un filet de sécurité entièrement volontaire, l’école 100 % privée en sont des exemples. Mes compatriotes plus conservateurs brandissent le drapeau de la liberté jusqu’à un certain point, mais rendus là, ils hésitent ou battent en retraite. Parfois, ce sont mes alliés plus révoltés qui attaquent dans des directions que je désapprouve. C’est le cas lorsque je discute avec un libertarien légèrement parano fan de X-Files, convaincu que les attentats du 11 septembre étaient programmés par la CIA, puis que le FMI est à la solde d’une secte occulte de francs-maçons. Poursuivant ma métaphore du combat militaire, je les trouve beaucoup trop téméraires, fondant sur l’ennemi en ne suivant aucune logique. C’est alors que je soupire.

Un moyen de confronter les représentants de cette frange « émotive » et « ésotérique » du mouvement libéral est de questionner la nature morale des grandes banques actuelles. Selon eux, elles sont profondément vicieuses, incarnant le mal dans sa forme la plus pure. Ils touchent alors une corde sensible à l’extrême-gauche, flottant d’une sympathie envers Ron Paul à un profond respect pour Bernie Sanders. Fondamentalement, tous ces gens croient que le mal doit avoir une origine intentionnelle, qui se situe tout en haut de la pyramide sociale. Le reste de l’humanité en est victime plutôt que partie prenante.

C’est le contrôle de la monnaie par des autorités centrales (FMI, Réserve fédérale américaine, Banque Européenne, etc.) qui constitue le nerf de cette guerre. Face à une argumentation montrant comment ce type de monopoles cause des dysfonctionnements dans le système de nos échanges, nous en concluons trop rapidement que les décideurs le font volontairement. Ils savent comment tout cela est nuisible, mais ils le font, par extrême cupidité. Ils nous détruisent consciemment en arborant un rictus à la monsieur Burns ou en adoptant la posture sévère de l’homme à la cigarette.
Contre cette mentalité, la réponse la plus simple est de nier l’existence de la télépathie. Ce qui se passe dans la tête d’un grand banquier, je n’en ai aucune idée, à moins d’être pourvu d’une faculté supra-naturelle miraculeuse.

Pour surmonter cette difficulté, le rasoir d’Occam est utile. De deux explications, celle qui suppose le moins de choses est probablement la meilleure. Au lieu d’en appeler à une vilenie surhumaine, il est beaucoup plus simple de penser que ces décideurs disposent d’informations biaisées du monde de par la position qu’ils y occupent. Ils ne sont pas omniscients, mais faillibles et ils échouent à comprendre les effets de leurs actions. Pourquoi ? Parce qu’ils agissent dans un environnement qui renforce énormément leur aveuglement, puis qui pénalise leur lucidité. Tout cela suit la même logique que celle du chien de Pavlov. Cette idée ne suppose rien d’extraordinaire. Y ajouter une volonté diabolique est complètement superflu pour rendre compte de ce qui s’y passe.

Il faut surtout réfléchir au-delà de la logique du gentil et du méchant. Il est assez clair, par exemple, que de remettre entre les mains d’une autorité centrale les films que nous allons visionner risque de nous donner un produit coûteux de faible qualité. Au fond, les décideurs ne sauront pas nos préférences, ne décideront pas avec le même souci d’économie et n’auront pas de compétition.  Ce ne sera pas dû à leur méchanceté, mais à des caractéristiques nuisibles du système à l’intérieur duquel ils opèrent. Ce ne sera pas de la faute des méchantes productions hollywoodiennes mais ce sera dû au caractère idiot de ce mode d’organisation. L’impulsion toxique ne viendra pas plus des « riches » réalisateurs que des « pauvres citoyens ordinaires ». Les illusions des uns et des autres, puis les intérêts qui s’y entremêleront s’alimenteront mutuellement.

Ce qui serait vrai du cinéma l’est des grandes banques actuellement. Nous avons peur de déposer ou d’investir chez des étrangers. Nous sommes effrayés à l’idée de magasiner1 notre monnaie comme nous le faisons de nos vêtements ou de nos appareils électroménagers. Nous y craignons la fraude, l’erreur et le chaos dans des proportions extrêmes. Nous ne croyons pas qu’échangés librement, ces services fonctionneraient. Ce fond d’anxiété collective est calmé par le fantasme d’une autorité familiale, solidaire, qui veille sur nous. Voilà pourquoi il y a des banques centrales. Cela n’a rien à voir avec une conspiration judéo-satanique mondiale. C’est quelque chose qui sort de nos propres entrailles.

Ensuite, il faut comprendre comment les sociétés humaines sont faites de réseaux d’interdépendances. Si une grande banque tombe, beaucoup de personnes tombent avec elle. C’est pourquoi les États les renflouent lorsqu’elles sont acculées à la faillite et non parce que des politiciens sournois reçoivent une enveloppe brune au détour de deux corridors, à l’abri des caméras. La triste vérité, c’est que pour nous libérer du fardeau des grandes banques et des États-Providences, nous allons devoir, un jour où l’autre, accepter de tomber avec eux. Il faudra alors assumer notre erreur, combattre nos peurs, puis apprendre. Ce fait est difficile à accepter.

Ce mythe d’une méchanceté surhumaine est contre-productif au discours libéral, car il stimule l’agressivité des masses et l’hostilité des élites envers elles. Il détourne les énergies des uns et des autres dans des culs-de-sac violents plutôt que dans des solutions pacifiques centrées sur nos besoins. De plus, il discrédite tous ceux qui, parmi nous, essaient d’en défendre les valeurs de façon crédible et respectable.

  1. En québécois, « magasiner » signifie « faire des courses », « faire les magasins »
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  • « nous allons devoir, un jour où l’autre, accepter de tomber avec eux » : cette issue n’est pas inéluctable. C’est sans doute ce qu’essayent de nous faire croire les parasites qui vivent grassement de la spoliation des Obèses pour nous inciter à leur accorder un temps de survie supplémentaire. Mais il y a moyen de les laisser sombrer corps et âme, parce que c’est leur destinée, sans qu’ils nous entraînent avec eux.

  • « Ce mythe d’une méchanceté surhumaine est contre-productif au discours libéral, car il stimule l’agressivité des masses et l’hostilité des élites envers elles. »

    Malheureusement, il faut aussi ajouter qu’en situation de crise le mythe prospère et l’agressivité est décuplée. Il devient urgent de sortir de la crise car ni les masses (à cause de la crise) ni les élites (à cause de leurs postures antagonistes) ne peuvent être raisonnées et le phénomène ne peut que s’auto entretenir et s’amplifier.

  • Très bon article, mais j’ai un peu peur que cette voix de la sagesse ne résonne dans le désert tant l’incompréhension des mécanismes financiers est grande.

    Parfois, je me demande si les gaulois craignaient autant l’orage que nos contemporains ne craignent « le monde de la finance » …

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