Syrie : peut-on transiger avec le Mal ?

Bachar el-Assad, painted portrait DDC_7893003 credits thierry ehrmann via Flickr ( (CC BY 2.0)

Faut-il transiger avec Assad pour faire plier l’État islamique ?

Par Drieu Godefridi1.

Bachar el-Assad, painted portrait DDC_7893003 credits thierry ehrmann via Flickr ( (CC BY 2.0)
Bachar el-Assad, painted portrait DDC_7893003 credits thierry ehrmann via Flickr ( (CC BY 2.0)

Le débat sur la question syrienne, d’autant plus brûlant chez  nous que des dizaines de milliers de réfugiés se dirigent vers l’Europe, rebondit ces derniers jours dans la presse. Des voix s’élèvent pour recommander de transiger avec le régime de M. Assad, de façon à faire plier l’État islamique (voy., par exemple, “We must compromise with evil in Syria”, Gideon Rachman, Financial Times, 22 septembre 2015).

On nous présente la question comme étant de savoir si le régime Assad est le moindre des maux en présence. Ce qui serait la condition d’une alliance éventuelle (sous-entendu : contre le « pire » des ennemis en présence). Outre qu’au delà d’un certain degré dans l’horreur, il paraît malaisé de discriminer, n’en déplaise à ces intellectuels qui persistèrent longtemps à présenter les victimes du communisme comme en quelque façon moins graves, voire plus nobles, que les victimes du nazisme, la question n’est pas du tout d’établir un tel classement dans l’abomination.

Non, la question est de savoir si, compte tenu d’un objectif préalablement fixé, à savoir rétablir la stabilité dans la région, une alliance avec le régime de M. Assad peut se concevoir, ou pas. Autrement dit : s’allier au régime Assad doit s’envisager si cette alliance paraît seule à même de rétablir la stabilité. Et cela même si le régime Assad était, en fait, le pire, et non le moindre, des maux en présence. C’est donc une erreur de raisonnement de n’envisager l’alliance avec le régime Assad que si l’on juge que celui-ci est le moindre des maux en présence.

Ce qui ne dispense pas d’examiner la question morale, laquelle se situe à un autre niveau : celui de l’objectif poursuivi. En l’occurrence, le rétablissement de la stabilité dans la région. Pendant de longues années, jusqu’au “printemps arabe”, la stabilité eut mauvaise presse. On nous expliquait que la stabilité ne pouvait être préférée à la liberté et à la démocratie, et que de toute façon la stabilité par l’autorité n’a qu’un temps.

Un point de vue certes tout à fait légitime. Toutefois l’actualité nous montre, une fois encore, le danger qu’il y a à se situer sur un plan directement et exclusivement moral, voire moralisateur. Ainsi que l’enseignait F.A. Hayek, dans les affaires humaines la comparaison ne doit jamais se faire entre une réalité donnée et la perfection, mais entre cette réalité et les alternatives concrètes possibles, au moins vraisemblables.

Or, il est désormais acquis que le « printemps arabe » fut et demeure le plus éprouvant des « cagnards » qu’aient jamais connu, à l’époque contemporaine, des pays tels que la Libye, l’Irak ou, oui, la Syrie. Cela quel que soit l’angle, économique, politique, moral, des droits élémentaires ou même simplement humanitaire, sous lequel on regarde les choses.

Du point de vue de ces pays et de leurs populations, il paraît peu douteux que le rétablissement d’une forme de stabilité, ne serait-ce que l’arrêt de la guerre, marquerait un progrès en soi. Fût-ce au prix d’une alliance, locale, temporaire et purement stratégique, avec un mal dont il importe peu de savoir s’il est le pire, ou le moindre.


Publié également par le quotidien l’Écho le 2 octobre 2015.

  1. Dernier essai paru : La loi du genre, Belles lettres, août 2015.