Le libéralisme est à gauche et le socialisme est réactionnaire

Emmanuel Macron - Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Le libéralisme est de gauche quand la gauche est à gauche, c’est-à-dire progressiste mais non doctrinaire.

Par Guy Sorman.

Emmanuel Macron - Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0
Emmanuel Macron – Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

 

Le lecteur me pardonnera, je l’espère, de commencer cette chronique à la première personne plutôt que par un « on » majestueux et abstrait. En vérité, derrière le « on » ou le « nous », c’est toujours le « je » qui se cache : « je », malgré les apparences, est plus modeste que « on » ou « nous ». Il se trouve donc que j’ai été récemment interpellé par des lecteurs pour avoir pris des positions qui ne sont pas traditionnellement de droite, par exemple pour avoir houspillé le Pape, ou pour m’être prononcé en faveur de l’accueil sans réserve des immigrants du Proche-Orient, musulmans pour la plupart, ou pour ne pas m’être dressé contre le mariage homosexuel.

Eh bien, il me paraît que ces prises de position toutes personnelles sont cohérentes avec ce que l’on nomme d’ordinaire le libéralisme, une philosophie plus qu’une doctrine partisane et dont le nom apparut pour la première fois à la fin du dix-neuvième siècle, en Espagne : libéralisme, on le sait peu, est un vocable d’origine espagnole, avant de passer dans les langues française et anglaise. Cette philosophie libérale, à laquelle je me suis toujours identifié, est difficile à classer sur l’éventail partisan ordinaire qui va de droite à gauche. Au risque de surprendre, je classerai tout de même le libéralisme à gauche, là où il naquit originellement, parce qu’en opposition aux monarchies absolues, aux despotismes éclairés ou pas, et aux alliances malsaines entre l’État et l’Église. Le libéralisme, on va tenter de le justifier, est de gauche, parce que la gauche, depuis bien longtemps, n’est plus à gauche mais qu’elle est devenue un conservatisme ossifié.

Le libéralisme est évidemment de gauche et l’a toujours été, à condition que l’on s’entende sur le sens des mots plutôt que de se balancer des slogans à la figure. Le libéralisme tout d’abord : ce n’est pas une idéologie, ni un modèle déposé, ni une utopie née de l’imaginaire intellectuel mais une méthode expérimentale fondée sur l’observation du réel, au service d’une ambition. Cette ambition (et conviction) est qu’il est possible de vivre civilement en société, bien que nous soyons tous différents et que, dans cette société perfectible, chacun devrait pouvoir s’épanouir au mieux de ses capacités et de ses goûts en disposant du plus vaste choix possible, qu’il s’agisse de sa vie publique ou privée. Parvenir à cette liberté de choix exige une réflexion sur les institutions. Être libéral n’exige pas du tout de se dresser contre l’État mais de se montrer exigeant contre ses dérives bureaucratiques, voire totalitaires. Ceci explique que, de tradition, les libéraux sont favorables à la démocratie locale, parce qu’elle s’exerce sous le contrôle rapproché des citoyens ; l’État central inquiète quand il devient opaque, voire menaçant. État nécessaire donc, mais qu’il convient de surveiller pour que chacun prospère. Prospérité privée et publique : les libéraux intransigeants, qui ne sont jamais un parti politique, mais une fédération d’activistes francs-tireurs, sont favorables au libre choix de leur conjoint, homosexuel ou pas (je me demande même pourquoi l’État se mêle du mariage), de leur consommation de substances illicites ou pas, et de migrer quels qu’en soient les motifs. En économie, à quoi ses adversaires tentent de réduire le libéralisme, nous sommes favorables à l’économie de marché quand elle permet aux entrepreneurs d’innover et d’élargir la liberté de choix. Nous sommes contre le capitalisme s’il consacre le règne des monopoles, publics ou privés.

Le libéralisme, ainsi défini, est-il bien de gauche ? Oui, si l’on considère qu’être de gauche est un pari sur la perfectibilité de la société et l’acceptation de sa diversité : les libéraux sont sans conteste des progressistes. Mais quand la gauche devient le placage forcé d’une idée, totalitaire, le marxisme par exemple, sur la société qui n’en veut pas, le libéralisme n’est pas de gauche. Si la gauche est une posture prétentieuse qui rejette comme ennemis de classe tous ceux qui n’adhèrent pas à l’Idée et au pouvoir du moment, le libéralisme n’est pas de gauche.

Quand la gauche n’est plus capable d’autocritique, le libéralisme dont l’autocritique est l’essence, n’est plus de gauche. Le libéralisme est de gauche quand la gauche est à gauche, c’est-à-dire progressiste mais non doctrinaire, et modeste. Le libéralisme est modeste ou il n’est pas. À aucun moment, les libéraux n’envisagent de connaître par avance la solution ultime à tous les défis de la société et du monde : leur démarche reste toujours expérimentale.

Au total, la confusion politique et idéologique qui règne actuellement en Europe et qui favorise la renaissance des utopies les plus archaïques, comme le tribalisme (catalan, écossais, hongrois) et le quasi-fascisme (Front national en France, Ligue du Nord en Italie, Jobbik en Hongrie…), provient en grande partie de la confusion des étiquettes : les électeurs devraient avoir le choix, clair, entre des politiques libérales et progressistes et des politiques conservatrices et bureaucratiques. Mais, horrible malentendu, la gauche socialiste, qui est réactionnaire, passe pour progressiste et parvient à faire passer les libéraux pour des passéistes. On comprend que l’électeur en reste confondu. Peut-être les libéraux sont-ils coupables de ne pas savoir mieux s’expliquer et de laisser la pseudo-gauche s’approprier scandaleusement l’idée même de progrès.


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