Plaidoyer pour Nadine Morano

UEMEDEF11 Nadine Morano 1059 credits françois von Zon via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)

Le procès médiatique de Nadine Morano est celui de l’ensemble de la classe politique !

Par Frédéric Mas.

UEMEDEF11 Nadine Morano 1059 credits françois von Zon via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)
UEMEDEF11 Nadine Morano 1059 credits françois von Zon via Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)

Non vous ne rêvez pas, je prends la plume pour défendre Nadine Morano. Plus exactement, la classe politique et médiatique instruit son procès en sorcellerie : elle a donc droit à un avocat, même commis d’office comme votre serviteur. Devant les jurés, je plaide autant la bêtise politique que la mauvaise foi de ses ennemis à gauche (et aussi à droite). Il ne faut pas voir dans les propos de ma cliente la moindre malice, elle en est totalement dépourvue, pour le meilleur et pour le pire. Par contre, en montant en épingle cette maladresse, ses détracteurs démontrent une nouvelle fois leur hémiplégie morale.

Dans une émission de télévision, Nadine Morano a expliqué que la France était un pays de « race blanche », paraphrasant ainsi le général de Gaulle, pour qui cette caractéristique était essentielle à l’identité de la France (les lecteurs attentifs auront compris que de Gaulle parle de la France des années 1960). Bien entendu, afin de « faire le buzz », l’expression a été sortie de son contexte, et des ribambelles d’experts autoproclamés se sont bousculées devant les micros pour se scandaliser du racisme de la politicienne.

Nadine Morano plane depuis des années

Dois-je rappeler ici que Nadine Morano a choisi la profession de politique ? Est-ce sur Contrepoints qu’il faut rappeler qu’il ne faut pas vraiment être Einstein pour entrer dans la carrière ? Que les qualités demandées pour l’accession aux postes au sein d’un parti sont considérées dans la plupart des métiers honnêtes comme des vices dégradants ? La politique a de tout temps été symbolisée par le minotaure, l’homme au front de taureau. Madame Morano a sans doute des qualités, mais elle suit les travers de sa profession, et son analyse social-historique du monde témoigne pour elle. Qu’on se souvienne de ses propos tenus en 2009 sur les Musulmans en France : « Moi, ce que je veux du jeune musulman, quand il est français, c’est qu’il aime son pays, c’est qu’il trouve un travail, c’est qu’il ne parle pas le verlan, qu’il ne mette pas sa casquette à l’envers ». Comment prendre au sérieux quelqu’un qui comprend la société française d’aujourd’hui avec les outils conceptuels de la culture télévisuelle des émissions de jeunesse des années 1980 ? Comment estimer le jugement d’un individu qui puise dans les pubs pour Saupiquet pour comprendre l’islam en France et les clips de Benny B pour rendre compte des travers de la jeunesse de ce pays ?

La politique, c’est jurassik park

Aujourd’hui, en 2015, Nadine Morano fait d’un propos du général de Gaulle de la fin des années 1960, tenu en off comme on dirait aujourd’hui, une grille d’analyse suffisamment fiable pour décrire la France contemporaine. Certains se demanderont ce qu’elle a pu faire ces cinquante dernières années, si elle était isolée sur une île au milieu du Pacifique pour ne pas voir les transformations d’aujourd’hui. En d’autres termes, le caractère multiracial de la population française, le « fait du pluralisme » dont parle Rawls dès les années 1970 pour les États-Unis, mais qui s’applique tout autant à la France d’aujourd’hui, lui a totalement échappé. Elle s’étonne donc d’avoir suscité le scandale et froissé la sensibilité de nombreux compatriotes. À notre avis, elle ne feint pas : la profession politique l’a tellement éloignée des réalités quotidiennes que c’est avec peine qu’elle placerait la France sur une carte. Comme l’ensemble de la classe politique française, Nadine Morano semble avoir perdu le contact avec la société civile depuis la fin des années 1980. Au regard de son opinion éclairée sur la question religieuse, sur la sociologie contemporaine ou encore l’histoire de France, il va sans dire que ses réflexions en matière de génétique des populations ne méritent pas vraiment un poste au Collège de France.

Des médias complaisants

Maintenant, tournons-nous vers les médias : au regard de ces défauts, pourquoi inviter Nadine Morano sur un plateau de télévision, sinon pour exciter les passions basses de nos concitoyens ? Pourquoi tendre le micro à tous les indignés quand on sait qu’à gauche, on tient aussi ce genre de propos, sans susciter autant d’indignation ? Et puis à l’extrême gauche, la racialisation du débat est devenu un fonds de commerce tout à fait acceptable politiquement et médiatiquement. Cette ferme des animaux politiques, où certains sont plus égaux que d’autres, souffrent tous la même maladie identitaire, est devenue l’alpha et l’omega du débat public français. Vous voulez susciter un peu d’animation au sein d’une émission de télé un peu nulle ou sur une chaîne de radio de seconde zone ? Jouez la carte identitaire, qu’elle soit raciale, religieuse ou culturelle.

La criminalisation des opinions

Messieurs les jurés, n’accablez donc pas trop madame Morano. Elle est le pur produit de son milieu, la classe politique française : obsolète, totalement coupée des réalités du monde d’aujourd’hui, elle favorise les plus aptes à se mouvoir dans les querelles d’appareil et le maquis bureaucratique français plus qu’à gouverner et réfléchir sur la longue durée. Ses adversaires se sont saisis de ses propos les plus stupides pour apparaître le temps d’un instant plus moraux et plus profonds qu’ils ne le sont réellement. Le public, dont la conscience morale intermittente oublie rapidement l’ignominie constitutive de la profession politique, s’est emporté, comme il le fait toujours quand la question identitaire revient sur le tapis. Plus encore, la législation française pénalise les opinions stupides (racisme, antisémitisme) ce qui a comme effet pervers de les comprimer au sein de la société, de les porter hors du regard de nos institutions pour les confiner dans les foyers sans les faire disparaître pour autant. Elles réapparaissent sous d’autres noms, plus brutales encore, et suscitent en contrepartie des vocations d’indicateurs de police, des professionnels de la dénonciation, des entrepreneurs du pénal chargés de réprimer et même d’étendre le domaine des opinions jugées non conformes.

Messieurs les jurés, pour Nadine, pour la France, je propose un stage de réhabilitation au ministère de Madame Taubira, ce qui, j’en suis sûr, serait un pas symbolique de plus en direction du vivre-ensemble au sein de la profession politique.