Élections régionales : le changement, c’est pas maintenant !

muppet show credits Andy Moore (licence creative commons)

Les élections régionales se préparent, et la droite comme la gauche sont dans l’impasse.

Par Nathalie MP.

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Les élections régionales des 6 et 13 décembre prochain approchent à grands pas, dans un contexte de forte impopularité du gouvernement, de poussée du Front national, d’une opposition de droite tout en égos et sans véritable programme, et de probable abstention record, fréquente pour ce type d’élection. Que faire, mon Dieu que faire, se lamentent nos hommes politiques sur tous les tons. Vote obligatoire, front républicain, souverainisme anti-européen et fermeture des frontières, voici les thèmes agités sans cohérence devant des Français hagards, sur fond de dégringolade des comptes publics, de croissance en berne et de  montée ininterrompue du chômage. Pourtant, le sondage Odoxa publié par Le Parisien dimanche 27 septembre dernier, en plus de fournir un premier aperçu des forces politiques en présence, donne la marche à suivre : loin des thèmes anti-immigration sur les racines blanches ou judéo-chrétiennes de la France, la solution à nos déprimes de cinquième puissance mondiale fatiguée est avant tout économique. 

Le mois finalement arrêté pour le prochain scrutin régional, généralement consacré aux courses et préparatifs des fêtes de Noël, est inédit pour des élections et laisse craindre une forte abstention dans un contexte de forte abstention, surtout pour des élections qui, contrairement à la présidentielle ou aux municipales, mobilisent peu les Français en général : 54 % d’abstention au premier tour des régionales de 2010, 57 % lors des européennes de mai 2014 et enfin 50 % pour les départementales de mars 2015. Ce choix curieux résulte des différentes réformes apportées récemment à notre découpage territorial ainsi qu’au calendrier général des élections, mais n’a pas vraiment de sens si l’on veut ramener les Français vers les urnes autrement que par l’absurde idée de la coercition.

Il y a du reste fort à parier qu’au soir du premier tour, tous les hommes politiques se lamenteront à tour de rôle de la forte abstention et réaffirmeront avec force qu’il importe de redonner aux Français le goût de la chose politique. Ce sera d’autant plus ridicule, qu’ils auront eu toute la campagne antérieure, voire même toute leur carrière politique, pour le faire, mais c’est devenu une sorte de marronnier des soirées électorales : c’est promis juré, à partir de maintenant, vous allez voir comme nous allons œuvrer pour vous et uniquement pour vous et comment nous allons être proches de vos préoccupations.

Cependant, même peu attractives, même mal placées, ces élections méritent toute notre attention car ce sont les dernières avant la grande échéance qui est dans toutes les pensées et arrière-pensées de nos hommes politiques, l’élection présidentielle de mai 2017. Elles risquent en effet de fixer durablement les rapports de force et les thèmes dominants des débats politiques à venir d’ici 2017. Et c’est là qu’il ne faudrait pas se tromper d’enjeu, bien que, de mon point de vue, ça n’en prenne pas vraiment le chemin.

En décembre donc, nous sommes appelés à élire les conseils de nos nouvelles régions. D’un découpage de 26 régions en 2010, dont 22 en Métropole, nous passons à 17 régions, dont 13 en Métropole. Et d’un panorama politique régional presque entièrement socialiste, où seules l’Alsace, la Guyane et la Réunion étaient restées à droite en 2010, il devient de plus en plus probable que nous allons aboutir à une carte de France nettement plus bleue. Le bleu carrément marine n’est pas exclu dans les régions Nord-Pas de Calais-Picardie et PACA, les duels ou triangulaires de seconds tours s’y annonçant particulièrement serrés. La débandade socialiste parait acquise, annoncée qu’elle est par toutes les élections intermédiaires depuis les présidentielles de 2012, par la faible popularité du président Hollande, du gouvernement et du parti socialiste, ainsi que par l’enquête Odoxa que je mentionnais plus haut.

Avant de parler des résultats de ce sondage, il convient de signaler qu’il porte sur un échantillon représentatif de 929 personnes et que dans ce cas, un pourcentage observé de 20 % donne lieu à une marge d’erreur de 2,5 %. Cela veut dire que le pourcentage réel se situerait dans un intervalle compris entre 17,5 % et 22,5 %. En conséquence, quand les pourcentages du sondage sont proches, l’ordre d’arrivée des partis n’est pas garanti.

Premier enseignement, 27 % des personnes interrogées n’ont pas exprimé d’intentions de vote. Si ce chiffre est censé représenter l’abstention possible, ce serait incontestablement un bon résultat. Pourtant, ce type d’élection nous a plutôt habitués à des 50 %, à tel point que compte tenu de la date insolite de ce scrutin, les listes électorales ont été ré-ouvertes jusqu’au 30 septembre afin de limiter la non participation.

Deuxième enseignement de ce premier sondage national, le rapport de force politique est extrêmement favorable à la droite parlementaire :

  • L’union de la droite LR, UDI, Modem émarge à 35 %.
  • Le Front national est crédité de 26 %.
  • Le Parti socialiste et ses alliés tombent à 23 %.
  • Les verts, le Front de Gauche et l’extrême gauche montent à 12 % (grâce au FDG car EELV s’effrite).
  • Divers droite : 4 %, dont 3 % pour le parti Debout la France de Nicolas Dupont-Aignan.

Par rapport au résultat du premier tour des précédentes élections, à savoir les départementales de mars 2015, le Front national et la droite parlementaire confortent leurs positions, le PS perd du terrain au profit de l’extrême gauche, et Nicolas Dupont-Aignan devient significatif. L’union de la gauche que Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, aimerait imposer par référendum n’emballe ni les Français ni les socialistes et ne résoudra pas forcément les problèmes du PS qui ne peut espérer atteindre plus de 35 % en additionnant tout ce qui se trouve à sa gauche, d’autant que les reports de voix des petits partis d’extrême-gauche ne se font pas toujours au bénéfice du PS.

En conséquence, les résultats en terme de régions s’annoncent sous forme d’une grande vague bleue qui a une haute probabilité de finir marine dans le Nord-Pas de Calais-Picardie et dans la région Paca où se présentent respectivement Marine Le Pen et Marion Maréchal-Le Pen. Au premier tour, la première recueillerait 36 à 37 % des suffrages exprimés contre 26 % pour Xavier Bertrand (LR) et de 19 % à 21 % pour Pierre de Saintignon (PS et alliés), environ 30 % des personnes interrogées ne se prononçant pas.  Elle l’emporterait facilement dans une triangulaire au second tour. Dans la région du sud, selon un sondage Ifop de juillet, le Front national arriverait en tête au premier tour, mais le résultat final reste indécis entre l’union de la droite (35 %), le FN (33 %) et l’union de la gauche (32 %).

Le troisième et dernier enseignement que je vois pour l’instant, le plus important, découle directement de l’analyse du vote Front national. Le parti de Marine Le Pen a un programme souverainiste et collectiviste qui prône la force de l’État contre les « puissances d’argent » en tous points similaire à ce qu’on trouve à la gauche de la gauche, la question de l’immigration constituant la seule grande différence. À vrai dire, la confiance dans les capacités de l’État à assurer la prospérité et le bonheur éternel d’un pays et de ses habitants est largement partagée par la plupart des grands partis politiques français, quelques faibles degrés de libéralisme apparaissant épisodiquement à droite, et même parfois au Parti socialiste, mais surtout dans la bouche d’Emmanuel Macron et assez peu dans les faits, sauf cas folklorique des lignes d’autocars.

On pourrait ainsi s’imaginer que le vote FN est particulièrement important dans les territoires sujets à une forte immigration, où la confrontation quotidienne de cultures différentes rend la vie et les rapports humains difficiles. Or le sondage Odoxa nous apprend que que loin d’être l’apanage de Roubaix, Tourcoing ou Lille-Sud, pour parler de ce que je connais, il est surtout le fait des zones rurales, telles que celles du département du Pas-de-Calais, qui ne sont pas véritablement confrontées aux problèmes posés par l’intégration des immigrés. Il est le fait de populations plus pauvres que la moyenne, appartenant plus au monde ouvrier que la moyenne et étant plus au chômage que la moyenne. Derrière les intentions de vote élevées des jeunes pour le FN, il serait illusoire de ne voir que le vote de jeunes parce qu’ils sont jeunes et plein d’avenir. C’est avant tout le vote de jeunes parce qu’ils sont jeunes et sans avenir. Dans l’ensemble, c’est un vote de protestation contre les partis qui sont ou qui furent au pouvoir et qui ne s’intéressent pas assez aux difficultés économiques des gens modestes. Économiques.

Le refus de l’immigration, avec ses corollaires souverainistes que sont la fermeture des frontières et la sortie de l’Europe et de l’euro, est moins le résultat d’une expérience directe que le dernier espoir d’une protection contre la déchéance économique. La question de l’immigration n’est pas forcément vécue au quotidien comme une menace. Mais à travers les grands événements de l’actualité, attentats de janvier, guerre de Daesh, afflux de réfugiés et de migrants en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient, elle prend une importance vitale, instrumentalisée qu’elle est, autant par Marine Le Pen qui s’en sert comme bouc-émissaire dont la disparition réglera tout, que par ses opposants les plus farouches qui n’ont de cesse de mépriser quiconque s’inquiète des transformations sociales de la France. Instrumentalisée aussi par une partie de la droite qui pense, à tort, mieux combattre le Front national, ou plus exactement mieux capter ses voix, en lui courant après sur ce terrain.

On a eu droit à un calamiteux exemple de ces deux pôles politiques dans la vidéo ci-dessous (3′ 01″). Nadine Morano, invitée samedi 26 septembre dernier de l’émission (tout aussi calamiteuse) « On n’est pas couché », explique que la France est un pays de race blanche qu’elle ne souhaite pas voir devenir musulman. En face, Ruquier, Salamé et Moix font de leur mieux pour lui faire comprendre qu’elle est raciste et fasciste.

 

Selon moi, ces débats sont sans intérêt car intégralement destructeurs. Ils n’apportent rien à la cohésion sociale, et ils ne règlent certainement pas les problèmes quotidiens des Français qui sont avant tout économiques. Le chômage est une plaie immense qui fait douter de tout. Je pense sincèrement, je l’ai déjà dit plusieurs fois, que si l’on voulait bien accepter de régler la question économique, on règlerait dans la foulée pas mal de problèmes politiques et sociaux. Une personne en mauvaise santé a plus de mal qu’une autre à encaisser ou simplement gérer les transformations extérieures qui viennent s’immiscer dans sa vie. Il en va de même pour la France.

Au lieu de changer radicalement de politique, le gouvernement compte lutter contre le chômage en renforçant le contrôle des chômeurs et en faisant la promotion d’un dispositif complètement inopérant, le contrat de génération, prouvant une fois de plus qu’il ne connait que le petit bout de la lorgnette pour faire de la politique. En ce domaine, le grand bout consisterait à libéraliser le marché de l’emploi pour redonner aux entreprises des facilités d’embauche. Il consisterait aussi à adopter une politique de baisse effective des dépenses publiques afin de pouvoir opérer une baisse effective des charges sociales des entreprises. On en est tellement loin que Michel Sapin a annoncé la semaine dernière que la phase II du Pacte de responsabilité (plan de baisse de charges contre emplois) serait décalée de plusieurs mois.

D’ici 2017, si l’on parle en terme d’élections, immédiatement si l’on parle sans langue de bois, nos hommes politiques auraient tout intérêt à se rappeler la formule de Bill Clinton : « It’s the economy, stupid ! » Et quand on dit économie en voulant des résultats, on dit libéralisme, what else ?

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