L’antilibéralisme catholique : un triple malentendu (II)

Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)

Une tentative pour essayer de dissiper le malentendu à l’origine d’une tradition catholique antilibérale.

Par Florent Ly-Machabert

Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)
Saint Pierre de Rome (Crédit : WolfgangStuck, Creative Commons)

 

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Deuxième malentendu

Il a ensuite existé, historiquement, une forte critique authentiquement catholique, notamment papale, tout-à-fait justifiée, de pensées qu’on ne saurait toutefois qualifier que de pseudo-libérales, tant elles reflètent, pour la plupart, une curieuse incursion du libéralisme, à vocation profane, dans le champ de la théologie. Ainsi, ce que condamne en 1864 Pie IX, qui choisit par ailleurs le libéral Pellegrino Rossi comme Premier ministre, dans l’article 80 du Syllabus, c’est cette aberration d’un libéralisme théologique, que combattra d’ailleurs le catholicisme social. Pie IX déclarera ainsi à des pèlerins français du diocèse de Nevers le 27 juin 1871 : « Il y a dans ce pays – la France – un mal plus redoutable encore que la Révolution, que la Commune : c’est le libéralisme catholique. »

Ce que combat l’Église, c’est aussi ce que l’intellectuel catholique autrichien Erik von Kuehnelt-Leddihn appelle le Vieux-libéralisme, toxine née de l’échec du protestantisme, sorte de rationalisme religieux niant toute vérité transcendantale, de dangereux relativisme philosophique et de philosophisme licencieux vantant une liberté de conscience affranchie de la vérité, là où saint Jean-Paul II, dans Veritatis Splendor, rappelle que « la liberté de conscience est toujours et seulement dans la vérité ».

Aussi faut-il redire avec force que ce libéralisme théologique, farouchement antichrétien, et donc combattu à juste titre par l’Église, n’a rien à voir avec le libéralisme essentiellement politique défendu par les premiers libéraux, aristocrates et catholiques romains : Tocqueville, Lord Acton et, de façon plus complexe, Montalembert ; mais il n’a rien à voir non plus avec le libéralisme économique, dont le même saint Jean-Paul II a dit qu’il était, en parlant de l’économie libre, un « système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique ». Il insiste d’ailleurs aussi, toujours dans Centesimus Annus, sur la nécessité qu’un « contexte juridique ferme » encadre la liberté économique et la mette « au service de la liberté humaine intégrale ».

Troisième malentendu

Le troisième malentendu permettant d’aller aux sources de l’antilibéralisme catholique n’est hélas pas l’apanage des Chrétiens : il s’agit de l’ignorance généralisée des mécanismes de marché et d’une méconnaissance certaine des notions pourtant fondamentales de profit, de spéculation et de propriété privée. Les catholiques, comme d’autres, s’en tiennent, pour paraphraser Frédéric Bastiat, à ce qu’ils voient et font l’économie de l’effort de compréhension de ce qui ne se voit pas, c’est-à-dire de l’harmonie et des lois sous-jacentes aux phénomènes économiques. De là, tout un camaïeu catholique de positions intermédiaires, allant de l’économie de marché au planisme, en passant par le corporatisme, le coopératisme ou le solidarisme : seule une bonne compréhension du libéralisme économique permet toutefois de comprendre qu’il n’y a rien entre le plan et l’économie libre et que toute critique adressée aux planistes constitue ipso facto un argument en faveur du libéralisme.

Aussi les catholiques, familiers de la vanité des choses humaines, pourraient-ils renouer avec cette découverte de Friedrich Hayek que le christianisme exige la liberté dont il est en même temps un facteur très puissant et devraient-ils redécouvrir les vertus du libéralisme.

Intrinsèquement naturaliste, le libéral laisse en effet agir, au moins en partie, les causes et jouer les rapports de force, ce qui entre en résonance avec l’invitation stoïcienne puis chrétienne (notamment franciscaine) à « se vaincre soi-même » et non à dominer l’autre ou la nature. Fondamentalement perpétualiste, le libéral se fie à la permanence des lois naturelles, il loue la Vie et son ordre spontané, ce qui invite à rejeter tout messianisme temporel, incompatible avec le catholicisme romain. Enfin, l’individualisme libéral fait écho au caractère personnaliste de la théologie catholique qui est celle d’un salut personnel. De quoi largement dissiper ce long et regrettable malentendu à l’origine d’une tradition catholique antilibérale.