Nucléaire et morale

Centrale nucléaire (Crédits Alpha du centaure, licence Creative Commons)

Décryptage de la peur du nucléaire.

Par Michel Gay

Centrale nucléaire (Crédits Alpha du centaure, licence Creative Commons)
Centrale nucléaire (Crédits Alpha du centaure, licence Creative Commons)

 

Depuis prés de 30 ans, la dramatisation des conséquences des accidents des centrales nucléaires de Tchernobyl (1986), puis de Fukushima (2011), est théorisée par une mouvance partisane dont l’objectif obsessionnel n’est autre que l’abandon pur et simple du nucléaire civil.

Usant sans vergogne d’un cynisme médiatique efficace, les artisans de la mystification ne reculent devant aucune outrance, ni aucun mensonge scientifique, pour installer l’effroi de la radioactivité dans la conscience collective.

Les catastrophes nucléaires prophétisées depuis des décennies ne prendraient qu’un caractère pathétique si l’aspiration au désastre qui la sous-tend ne la rendait méprisable. Les prodigalités énergétiques et environnementales de nos 58 réacteurs nucléaires de production d’électricité en France ne semblent pas en mesure d’ébranler ces activistes prêts à enfourcher n’importe quel cheval de bataille, pourvu que perdure la vindicte antinucléaire. Cette dernière a néanmoins dû se résigner à un déclassement du pire devant la sûreté de nos installations nucléaires. De fait, les théoriciens de l’apocalypse doivent désormais se contenter de pis-aller argumentaires comme : « l’épuisement rapide des réserves d’uranium » ou « l’accumulation irresponsable de produits radioactifs ». La nouvelle cible des déchets devient le péril héréditaire et l’infamie absolue alors que la solution pérenne et sûr existe (projet Cigéo) et qu’elle attend d’être votée depuis plusieurs années.

Pour les adeptes d’un « rousseauisme » puéril en vogue, une immanente déontologie du vivant interdit à l’Homme de tirer parti de certaines facettes de Dame Nature. Ils considèrent que la transmission d’une planète viable aux générations futures est au prix d’une dénucléarisation totale de la civilisation. Ils se sont fixés pour mission de faire triompher coûte que coûte cette « exigence morale ». Peu leur importe que les contrôles et la quantification rigoureuse de la radioactivité en garantissent durablement la maîtrise.

Ainsi, cette radioactivité serait plus redoutable pour le genre humain qu’Arsenic, Cadmium et autre Osmium, dont la toxicité est éternelle. Des milliers de tonnes de ces produits sont dispersées annuellement dans l’Éden végétal et aquatique de leur descendance, sans que ces oracles du malheur ne s’en émeuvent plus que ça.

De qui ces prédicateurs du malheur peuvent-ils bien détenir leur habilitation à statuer sur la préservation de l’espèce ?

Ils arrivent néanmoins à émouvoir le gotha médiatique complaisant, particulièrement quelques grands prêtres radiophoniques et télévisuels. Escortés de quelques médecins dissidents de la science officielle, ces antinucléaires patentés se sont employés, non sans professionnalisme, à saisir aux tripes une démocratie d’opinion dont la générosité est bien connue avec tous les accablés de la Terre.

Ce maccarthysme d’un nouveau genre, mâtiné de révolution culturelle, a mis en scène la destruction méthodique d’une vie, celle du fameux professeur Pierre Pellerin1 qui avait indiqué que le nuage radioactif de Tchernobyl n’aurait pas de conséquences sanitaires en France et ne nécessitait pas de mesures particulières. In fine, la tribune de l’Histoire lui a rendu pleinement justice. Elle ne s’est pas contentée de le laver des extravagantes accusations dont les médias, toujours prompts à effrayer, l’accablaient, mais elle a aussi réhabilité son éminente compétence. Elle a révélé qu’il avait eu raison contre une démagogie et une idéologie aujourd’hui encore influentes jusque dans les instances gouvernementales et européennes. Ce surréaliste procès de l’expertise contestée par le dogme et l’idéologie rappelait les mœurs sociales d’un autre temps.

Cette propagande usée trouve de moins en moins preneurs, mais sa diffusion antérieure a durablement marqué la mentalité française susceptible sur son prestige et sur sa contribution historique à la défense de toutes les libertés. Aujourd’hui, une nouvelle communauté d’hérétiques apparaît : les partisans de « l’atome civil », distingués dans l’opprobre par le qualificatif de « nucléocrates ». L’image maudite du parti de « l’anti-nature » encombre la conscience collective au point d’encourager l’excommunication populaire.

Prétendre susciter une empathie médiatique en valorisant les remarquables bâtisseurs de nos centrales nucléaires ne manquerait pas d’apparaître indécent, voire obscène, à nombre de nos compatriotes. Les inviter à se commettre – fût-ce au nom de la liberté fondamentale de pouvoir accéder à l’énergie – avec les tenants d’une cause aussi contestable que le nucléaire civil insulte littéralement leur sens moral ! Cependant, descendre dans la rue pour la sauvegarde de la laïcité leur semble relever des plus nobles exigences républicaines.

Conçoit-on, aujourd’hui, un moderne Zola dénonçant cette hostilité trop bien orchestrée ? Imagine-t-on des journalistes français fustigeant le trop consensuel landerneau médiatique sur ce sujet ?

Ce serait déjà le signe d’une rassurante rigueur déontologique, et ce serait aussi un heureux présage pour le renouveau des mœurs politiques et de la morale civique… que les Français appellent de leurs vœux.

  1.  Professeur à la faculté de médecine Paris Descartes (1962-1992) et directeur du Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI) jusqu’en 1992. Décédé en mars 2013.