« Une condamnation à douze ans », de William Rickenbacker

Ce livre étonnant, en anglais, revient sur le système scolaire, qui est pour l’auteur plus pénitentiaire qu’éducatif.

Par Chris Campbell, depuis les États-Unis

51IesoTh5xL._SX323_BO1,204,203,200_En observant la parade d’imbéciles heureux et de junkies qui peuplent les rangs des manifestations d’Occupy Wall Street, on se demande ce qui ne va pas, chez ces gens-là. Ce sont généralement des jeunes. Ils n’ont pas d’emploi. La plupart n’ont pas vraiment l’air employable. Ceux qui le sont ne parviennent pas à trouver de poste à un salaire qu’ils sont prêts à accepter. Au lieu de cela, ils traînent en groupes à toutes les heures du jour et de la nuit en braillant des inepties et en s’imaginant être des radicaux.

Ils ne savent même pas contre quoi ils protestent, en tout cas pas précisément. Ils s’opposent à l’injustice, aux inégalités etc. mais quel est vraiment le sens de tout cela ? Cela ne signifie qu’une chose : « les gens, dans ces bâtiments ont de l’argent, et nous pas. Et ça ne nous plaît pas. » Pendant ce temps, ils se baladent avec des iPhones et des Androids dotés de bon gros abonnements financés par papa et maman, tout en cherchant à éveiller les consciences contre un système capitaliste qui est la raison pour laquelle ils peuvent toucher ces miracles du doigt aujourd’hui. Ils affirment être contre tous ces gens en costumes, mais exigent que d’autres gens en costumes aient davantage de latitudes pour réglementer, taxer, redistribuer, créer de l’inflation, interférer et planifier de manière centralisée.

Que se passe-t-il ? Regardons en face cette vérité insupportable, quasi taboue dans le monde d’aujourd’hui : ils ont été élevés par l’État. De 6 à 18 ans, ils ont été aux bons soins de l’État, dans un système qu’ils ont été forcés de rejoindre.

C’est un argument qui a été défendu pour la première fois dans un ouvrage publié en 1974 par William Rickenbacker, The twelve-year sentence. Ce n’est pas seulement l’un des meilleurs titres de l’histoire de l’édition : c’est un livre rare, qui ose dire ce que personne n’avait envie d’entendre. Il est vrai que les essais qui y figurent sont académiques et précis (le livre est le fruit d’une conférence universitaire), mais c’est le feu de la liberté qui brûle sous les notes de bas de page. Particulièrement intéressant : ce livre a été publié longtemps avant le mouvement pour l’instruction à la maison, longtemps avant qu’une partie de la population ne commence à voir ce qui était en train de se passer et ne décide de s’en détacher.

L’éclairage que jette cet ouvrage est le suivant : l’État a planifié la vie de vos enfants de manière centralisée, et vous a forcé, vous et vos enfants, à entrer dans le système. Mais, selon les auteurs, le système triche et vous vole. Il ne les prépare pas pour une vie de liberté et de productivité. Il les prépare à devenir esclaves de la dette, dépendants, bureaucrates et chair à canon en période de guerre.

Je pense à ce livre quand je vois les reportages télévisés sur les manifestations. Voilà le fruit du système. Voilà le troupeau qui s’est rassemblé au cours des années passées dans la « salle commune », assemblé pour des repas à la cantine, assis pendant des heures interminables devant un bureau, testé et retesté pour vérifier qu’il a bien absorbé ce que l’État souhaite qu’il sache.

Maintenant, sortis du système scolaire, ces jeunes aimeraient que leur vie ait du sens, mais ils ne savent pas lequel. Et ce n’est que le début. Ce système a produit des dizaines de millions de victimes. Elles n’ont rien dit tant qu’elles avaient un emploi, tant que l’économie croissait. Mais lorsque leur chance a tourné, elles se sont transformées en une meute assoiffée, à la recherche d’une figure paternelle pour les mener jusqu’à la lumière.

Pensez à la phrase « une condamnation à douze ans ». L’État les a pris à l’âge de six ans. Ils ont été assis à un bureau, à environ trente par salle. Des professeurs ont été payés pour les sermonner et les tenir occupés pendant que leurs parents travaillaient pour reverser 40% de ce qu’ils gagnaient à l’État afin de financer le système (entre autres choses) qui élève leurs enfants.

Et les choses se poursuivent ainsi pendant 12 ans, jusqu’à leurs 18 ans, lorsque l’État décide qu’il est temps pour eux d’aller à l’université, où ils restent pendant quatre années supplémentaires, cette fois aux frais de papa et maman.

Qu’ont-ils appris ? Ils ont appris à s’asseoir à un bureau et à rêvasser pendant des heures et des heures, cinq jours par semaine. Ils ont peut-être aussi appris à répéter les choses que disent leurs gardiens… je veux dire, leurs professeurs. Ils ont appris à contourner un peu le système pour avoir, en parallèle, quelque chose qui ressemble à une vie.

Ils ont appris à vivre le week-end, et à dire « enfin vendredi ! » Peut-être ont-ils acquis quelques autres talents : sportifs, musicaux, culturels, ce genre de choses. Mais ils n’ont aucune idée de comment transformer leurs connaissances ou leurs compétences limitées en une activité rémunératrice, dans un système de concurrence qui dépend fondamentalement de l’initiative individuelle, de la vivacité, du choix et de l’échange.

Ils ignorent tout de ce qui fait tourner le monde et construit des civilisations, à savoir, selon moi, essentiellement le commerce. Ils n’ont jamais travaillé une seule journée dans le secteur privé. Ils n’ont jamais reçu un ordre, jamais fait face à la dure réalité d’un bilan financier, jamais pris de risques, jamais, même, géré un budget. Ils n’ont été que des consommateurs, jamais des producteurs, et leur consommation a été financée par d’autres, soit par force (via les impôts), soit par des parents culpabilisés et endettés.

Il semble donc raisonnable qu’ils n’aient aucune sympathie, aucune compréhension pour ce qu’est la vie des producteurs de ce bas monde. À bas les classes productives ! Ou, comme ils le disaient dans les premières années de la révolution bolchévique : « Expropriez les expropriateurs » ou, sous Staline : « À mort les Koulaks ! » ou, sous Mao « Éradiquez les quatre vieilleries » (les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles habitudes et les vieilles idées). C’est sur le même ton que les jeunes nazis vociféraient contre les marchands qui, selon eux, manquaient « de sang et d’honneur ».

Ce qui est incroyable, ce n’est pas que ce système étatique produise des drones incapables de réfléchir. Le miracle, c’est que certains parviennent à s’en sortir et à vivre une vie normale. Ils s’éduquent. Ils trouvent un emploi. Ils deviennent des individus responsables. Certains finissent par faire de grandes choses. Il est possible de survivre à cette condamnation à 12 ans, mais l’existence d’un système d’éducation pénitentiaire reste une occasion perdue, et est imposée par la force.

On apprend aux Américains à aimer cette condamnation parce qu’elle est gratuite. Comment peut-on oser dire que l’école publique est gratuite ! Elle est tout sauf gratuite. Elle est obligatoire, c’est sa nature. Si vous cherchez à vous échapper, vous êtes absentéiste. Si vous refusez de lui apporter votre soutien, vous êtes coupable d’évasion. Si vous mettez vos enfants dans une école privée, vous payez deux fois. Si vous les éduquez à domicile, vous aurez sur le dos une meute de travailleurs sociaux.

On réforme sans cesse, mais personne ne parle d’abolition. Imaginez un peu : au 18ème et au 19ème siècle, ce système n’existait même pas ! Les Américains étaient le peuple le plus éduqué au monde, avaient des connaissances quasi-universelles, et ce sans plan centralisé géré par l’État, sans condamnation à douze ans. L’éducation obligatoire était impensable. Elle n’est arrivée que bien plus tard, à l’initiative des personnes qui nous ont aussi amené la Première guerre mondiale, la Fed et l’impôt sur le revenu.

S’échapper est très dur, mais même les prisons de haute sécurité ne sont pas impénétrables. Des millions ont déjà quitté les lieux. Des dizaines de millions sont encore là. Toute cette génération de jeunes est victime du système. Ce qui ne les rend pas moins dangereux, précisément parce qu’ils n’en sont pas conscients. C’est ce que l’on appelle le syndrome de Stockholm : beaucoup de ces enfants sont tombés amoureux de leurs gardiens de prison. Ils souhaitent leur donner plus de pouvoir encore.

Nous devrions fêter les prophètes qui ont prédit cette évolution. William Rickenbacker l’a vue arriver. Lui et les autres auteurs de son livre savaient ce qui se passait. Ils savaient raconter. Ils ont osé dire la vérité, dire l’indicible : le système est plus pénitentiaire qu’éducatif, et il s’effondrera lorsque les personnes qui en réchappent descendront dans la rue pour protester contre tout et contre rien.

Quarante ans après, ce livre n’a rien perdu de sa puissance. Il mérite une place parmi les grands documents de l’histoire qui ont demandé à ce que les gardiens de prisons libèrent leurs prisonniers.


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