Le krach de crédibilité du consensus de Beijing

La crédibilité du modèle économique chinois a du plomb dans l’aile.

Par Fabio Rafael Fiallo.

chine credits Darbigt Maersk (licence creative commons)

À l’orée du siècle présent, un nouveau credo économique suscitait l’enthousiasme et la sympathie de nombreux mouvements politiques auto dénommés « progressistes » et autres faiseurs d’opinion. Il se prétendait une alternative sérieuse aux politiques dites néolibérales, lesquelles avaient pignon sur rue après l’effondrement du modèle soviétique et misaient sur les forces du marché – par opposition au dirigisme d’État – en tant que moteur idoine de croissance et de prospérité.

Le nouveau credo s’inspirait de la formidable expansion économique enregistrée dans la Chine d’après-Mao, où, sous l’égide de Den Xiaoping, le Parti communiste avait instauré un « socialisme de marché » qui, tout en permettant la liberté d’entreprendre (contrairement à l’époque maoïste), accordait à l’État le rôle de guide et un droit d’ingérence pratiquement illimité dans le domaine économique.

D’après les admirateurs du nouveau modèle chinois, le développement économique dans les pays émergents serait mieux assuré par un régime fort, autoritaire, qui subordonnerait les forces du marché aux directives du pouvoir central. Toujours selon cet argumentaire, l’indépendance des pouvoirs, le débat contradictoire et le jeu de l’alternance – en un mot les piliers d’une démocratie véritable – ne seraient que des valeurs « occidentales » inappropriées aux conditions et aux besoins des pays émergents.

Ayant le cas chinois comme cadre de référence, la nouvelle doctrine reçut le nom de « Consensus de Beijing » – et ce, pour mieux se démarquer des politiques « néolibérales » qui, elles, formaient l’ossature économique du soi-disant « Consensus de Washington », appelé ainsi du fait que ces politiques avaient été promues par le Fonds monétaire international, dont le siège se trouve dans la capitale américaine, ainsi que par le département du Trésor des États-Unis.

Inutile de dire que le Consensus de Beijing trouva grâce aux yeux de gouvernants prêts à utiliser la manière forte pour garder les rênes du pouvoir. Il produisit vite des émules en Amérique latine, en premier lieu dans le Venezuela d’Hugo Chávez, ainsi que dans la Russie de Vladimir Poutine.

Comme ces deux pays tirent en grande partie leurs recettes de devises de l’exportation de produits de base (pétrole, gaz naturel), les régimes en place profitèrent du spectaculaire boom des matières premières qui vient récemment de s’achever.

Or, le dirigisme économique inhérent au Consensus de Beijing ne fit rien pour mettre la formidable hausse des revenus des exportations au profit de la diversification et de la modernisation de l’économie de ces pays. Une telle hausse servit essentiellement à accroître les dépenses publiques pour financer des programmes sociaux teintés de clientélisme et de démagogie et, non moins important, à créer des réseaux d’influence grâce auxquels put prospérer la corruption.

De même qu’en Chine les entreprises publiques se devaient de se soumettre aux directives du gouvernement, ainsi les entreprises qui au Venezuela et en Russie gèrent la production et l’exportation de leurs principales ressources naturelles (PDVSA, Rosneft) se voyaient contraintes de transférer une bonne partie de leurs revenus à leurs gouvernements – au détriment de la modernisation et de l’expansion de la capacité de production de ces entreprises.

Toujours est-il que, une fois fini le boom des matières premières, le Venezuela et la Russie voient leur modèle économique se fissurer et la croissance s’essouffler, voire prendre des valeurs négatives.

La situation a acquis des magnitudes catastrophiques au Venezuela, où la pénurie des biens de consommation essentielle et l’hyperinflation ont mené à une crise sociale sans précédent. Le pays est entré en récession en 2014, laquelle dépasserait le 7% en 2015. Les progrès réalisés dans les premières années du chavisme en matière de lutte contre la pauvreté se sont vus réduits à néant : le pourcentage des foyers pauvres aurait atteint 48,4% en 2014, contre 44% en 1998, année de l’arrivée de Chávez au pouvoir.

En Amérique latine, des pays qui misent sur les effets bénéfiques des forces du marché sont ceux qui enregistrent les taux de croissance les plus élevés dans la région : la Colombie, le Pérou, l’Uruguay (en dépit du discours populiste de l’ancien président José Mujica) et, premier entre tous, le Chili.

Quant à la Russie de Vladimir Poutine, c’est un « capitalisme de copinage » peu productif, et étroitement lié au pouvoir, qui s’y est instauré. Le tissu industriel et le secteur des services ne parviennent pas à se développer et moins encore à devenir compétitifs sur le plan international. D’où la vulnérabilité de l’économie russe, qui se trouve aujourd’hui en récession.

L’effritement du Consensus de Beijing n’aurait pas été complet sans les déboires actuels de l’économie qui l’avait inspiré, c’est-à-dire celle de la Chine.

L’interventionnisme d’État y a développé et protégé des entreprises inefficaces, se trouvant dans certains cas au bord de la faillite, et poussé les banques à leur octroyer des prêts difficilement recouvrables. Cet interventionnisme a eu pour effet d’affaiblir les institutions financières et d’empêcher la « destruction créatrice » des entreprises – c’est-à-dire l’élimination, par le jeu du marché, d’entreprises non performantes au profit de firmes plus productives.

Des chercheurs chinois ont chiffré les investissements improductifs, non rentables, à 6,8 trillions de dollars depuis 2009, représentant certaines années (en 2009 et 2013) presque la moitié du total des investissements du pays.

En octobre de l’année passée, l’hebdomadaire The Economist mettait en doute la soutenabilité de la croissance chinoise du fait que celle-ci n’était pas étayée par des gains de productivité significatifs. De tels gains ont en effet été si exigus qu’ils n’arrivent guère à préserver la compétitivité des exportations chinoises face à la concurrence d’autres pays émergents, où la main d’œuvre est meilleure marché qu’en Chine.

Afin de booster la demande interne et ainsi parer au ralentissement des exportations, l’État s’est mis à injecter des liquidités à un rythme hallucinant : la masse monétaire en Chine est passée de 7 trillions de dollars en 2008 à 20 trillions à la fin de 2014, une augmentation plus forte que dans tous les autres pays dans leur ensemble. Or, l’expansion de la masse monétaire aura servi à doper les marchés boursiers plutôt qu’à accroître la demande interne.

Soutenue artificiellement par le gouvernement, la capitalisation boursière avait doublé entre juin 2014 et juin 2015. Tout naturellement, la bulle financière n’attendait qu’à éclater. D’où la chute de la bourse depuis le mois de juin.

Le gouvernement chinois a essayé alors d’enrayer une telle chute par tous les moyens imaginables : interdisant les ventes d’actions à découvert, restreignant les introductions en bourse, poussant les banques à prêter aux investisseurs et aux entreprises en difficulté, criminalisant la spéculation et, dernier mais non le moindre, dépensant 200 milliards de dollars dans le rachat d’actions. En vain.

Avec les revers subis par les politiques mises en place, les technocrates chinois ont perdu beaucoup de l’aura de compétence dont on les avait entourés. Et pourtant, à vrai dire, le problème ne se trouve pas dans une question de compétence, mais dans l’incapacité intrinsèque de tout modèle économique basé sur le dirigisme d’État à faire mieux que les forces du marché dans l’allocation des ressources et des investissements.

Un krach financier est somme toute un phénomène surmontable. Après avoir touché le fond, les bourses peuvent reprendre l’ascenseur.

Ce qui, en revanche, s’avère irrattrapable une fois perdue, c’est la crédibilité d’un modèle économique. Et c’est justement cela, un krach de crédibilité, qu’a subi irréversiblement le Consensus de Beijing.

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