Quand Poutine s’affranchit des règles du droit

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Que faire devant les atteintes de Poutine au droit international ?

Par Michel Faure.

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)
Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Les arrestations – ou, pour être plus précis, les kidnappings – du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov et d’un jeune activiste, également ukrainien, Alexandre Koltchenko, en Crimée, en mai 2014, par des forces russes d’occupation, sont une injure au droit international. Leur transfert en Russie, leur emprisonnement sans procès pendant plus d’une année, puis leur condamnation, le 25 août, à deux longues peines de prison (20 ans pour Sentsov, 10 ans pour Koltchenko) par un tribunal de Rostov sur le Don, une ville russe proche de la frontière ukrainienne, constituent une atteinte aux droits de l’homme et la confirmation que la justice russe reste la marionnette du Kremlin.

La Crimée est un territoire européen envahi, occupé et annexé par une force étrangère. Cette annexion n’a jamais été reconnue ni par l’Union européenne ni par les Nations Unies. Sentsov et Koltchenko sont ukrainiens, et non pas russes, comme voudraient le faire croire les juges de Rostov. Manifestement, Vladimir Poutine a décidé de s’affranchir des règles du droit et la justice russe se tient au garde à vous, héritière d’une longue tradition de soumission à l’autorité du pouvoir central – depuis les tsars jusqu’à Poutine en passant par Staline – et de la faiblesse des droits individuels. Que faire ?

Rien. D’où notre tristesse et notre frustration. Que faire, en effet, face au pays le plus vaste de la planète, qui couvre un huitième des surfaces habitables de la terre, et détient encore actuellement, selon le dernier rapport annuel du SIPRI, 7500 armes nucléaires, dont 1780 seraient immédiatement opérationnelles (à titre de comparaison, les États-Unis disposent d’un arsenal de 7260 armes nucléaires, le Royaume Uni de 215 et la France de 300) ? Déclencher la troisième guerre mondiale n’est pas une option.

Une guerre « diplomatique » (pardon pour cet oxymore) qui mêlerait négociations et sanctions ? Ces dernières rendent l’occident plus impopulaire encore en Russie, suscitent la création de productions nationales de substitution aux produits qui ne sont plus importés, tandis que les entrepreneurs européens perdent un grand marché. Quant aux négociations, Poutine n’est pas demandeur. Il n’a rien à nous dire. Il menace ou agit, et c’est nous, et non lui, qui aimerions lui parler pour tenter d’abaisser les tensions.

L’isoler diplomatiquement s’avère très compliqué, d’abord parce que la Russie domine de nombreuses associations régionales et joue son rôle au sein d’une multitude d’organisations internationales. Elle est l’un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’Onu, membre du G20, du Conseil de l’Europe, de l’Organisation de sécurité et de Coopération en Europe (OSCE), de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Certaines crises régionales ne peuvent être dénouées sans l’aval de Moscou (l’Iran, la Syrie, notamment).

Enfin, espérer un changement politique en Russie semble pour le moment une illusion. L’opposition, quand elle n’est pas tétanisée, est brutalement réprimée. En mars dernier, Boris Nemtsov, un réformateur qui fut vice-premier ministre, a été assassiné, comme le furent avant lui l’avocat fiscaliste Sergueï Magnitsky, la journaliste Natalya Estemirova, ou Anna Politovskaya, autre journaliste et militante des droits de l’homme. Personne n’a élucidé ces crimes politiques de façon crédible. De nombreux autres opposants croupissent en prison et ceux encore en liberté osent rarement s’exprimer. Par ailleurs, Poutine jouit d’une popularité certaine que suscitent son autorité et son nationalisme. Ses aventures ukrainiennes ont rencontré l’approbation d’une bonne partie de la population, si l’on en croit des sondages locaux.

Dès lors, face aux abus, aux enlèvements (Eston Kohver, un agent estonien, enlevé par les services russes dans son pays, a été condamné récemment à 15 ans de prison, tandis que l’on attend le procès de Nadia Satchenko, pilote de l’armée ukrainienne, kidnappée elle aussi dans son propre pays), l’Europe reste sans voix et sans moyen. Des protestations sont émises, des sanctions mises en place, mais aucune action décisive ne semble possible. Face à Poutine, nous voici abasourdis, attristés et frustrés.