Chine : les statistiques cachaient le crash

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Chine : les statistiques cachaient le crash

Publié le 27 août 2015
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Par Yves Montenay.

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Qu’elles sont belles les statistiques chinoises ! Une croissance de 7 à 10% par an ! Pourtant, l’immobilier puis la bourse ont plongé. Ces statistiques étaient regardées de près car la Chine pèse lourd dans les entreprises et sur l’activité mondiale. Les importations chinoises déterminent le prix des matières premières et ont donc un fort impact sur l’économie africaine, australienne et bien d’autres.

Notre connaissance chiffrée de la Chine a certes progressé : nous sommes passés d’une longue période d’ignorance crasse, puis d’analyses délirantes (le pays rêvé des maoïstes occidentaux alors que le pays s’enfonçait dans la famine et les désordres), pour aboutir aujourd’hui à une période d’admiration justifiée, mais exagérée. Les statistiques vous dis-je !

Un moteur de croissance à bout de course

Il y a un an et demi, pour réagir à cette admiration, j’avais publié :  « Quand la Chine s’effondrera ». Je me fondais sur des mécanismes économiques généraux, pas sur des statistiques, et montrais que la très forte croissance chinoise était la conséquence d’un état transitoire : le rattrapage. En effet, suivre le modèle de développement occidental comme l’ont fait les voisins de la Chine, dont trois sont chinois (Singapour, Taïwan et la Corée) est facile : le niveau technique est quasiment offert : 1 000$ pour un ordinateur qui résulte du travail de centaines de milliers d’ingénieurs et techniciens pendant des dizaines d’années, tandis que les modes d’organisation des entreprises et des États sont dans le domaine public.

Pour se développer, il suffit donc de maintenir l’ordre public, de généraliser l’éducation, d’ouvrir le pays et laisser les entrepreneurs entreprendre. La Chine l’a partiellement fait, contrairement à l’Inde et à certains pays africains. Quand un enfant de paysans produisant peu, mais alphabétisés, devient ouvrier d’un sous-traitant d’Apple en travaillant 70 heures par semaine, il n’est pas étonnant d’avoir une croissance qui paraît extraordinaire.

Mais on voit les limites du système : une fois la campagne vidée, ce moteur de croissance s’arrête, le rattrapage se termine, et il faut trouver autre chose. D’ailleurs, les Chinois sont en train d’en prendre conscience, car, après l’immobilier, la bourse chinoise vient de perdre 30% en quelques jours. Pourquoi la plupart des statistiques étaient-elles en retard sur la réalité ?

Des statistiques « à la Churchill »

Ce grand homme disait : « Je ne crois que les statistiques que j’ai truquées moi-même ».

Les statistiques sont un outil indispensable, mais peu fiable. Il y a à cela des raisons générales, valables pour toute la planète : les PIB n’ont pas grande signification, car ils sont l’agrégation des comptabilités d’entreprises (de qualité variable) et du travail des administrations évalué au coût de revient (!). Ces acteurs comptabilisent en investissement ce qui est en réalité un gâchis, comme un gratte-ciel inoccupé ou un TGV vide, pour prendre des exemples qui se multiplient. De plus, ils ne comprennent pas d’autres facteurs importants, comme la pollution. Sans parler de la difficulté à collecter des données fiables.

Et en Chine, comme dans beaucoup d’autres pays, les statistiques sont politiques : il faut à tout prix afficher 7% de croissance en 2015, ce qui est déjà moins que les années précédentes. Donc chaque échelon administratif gonfle les chiffres fournis par l’échelon inférieur pour se faire bien voir (ou cacher une bourde). C’est un phénomène qui a toujours été massif dans les pays communistes, mais aussi ailleurs : même en démographie, où les statistiques sont beaucoup plus simples qu’en économie, il a fallu diviser par deux la population du Nigeria, chaque province ayant gonflé le chiffre de sa population pour avoir une plus grande part de la manne pétrolière fédérale !

Les experts des questions chinoises sont conscients de cette « imperfection » statistique, et cherchent des recoupements, par exemple avec la consommation d’électricité dont l’évolution est beaucoup moins spectaculaire. Mais là aussi il faut interpréter : cette consommation n’est pas forcément liée à la croissance si celle-ci vire vers les services ; elle confirme aussi indirectement que certains actifs, bien que comptabilisés dans la croissance, ne consomment pas et sont donc inutilisés.

Je signale l’excellent numéro 3144 de « La Chine dans l’impasse », Problèmes économiques daté de la deuxième quinzaine de juin 2015 et dont j’ai tiré les quelques chiffres ou constats de cet article. Cette revue est extrêmement sévère, mais curieusement, les risques élevés qu’elle décrit ne mèneraient qu’à une croissance chinoise de 5% au lieu de 7%. Je pense que la réalité peut s’avérer bien pire. Je persiste donc à penser que l’observation des mécanismes généraux est plus pertinente que les statistiques économiques, car ils sont puissants à long terme et très difficiles à modifier.

Trois données de fond

Ainsi, trois problèmes aggravent cette fin du rattrapage chinois, la démographie, la qualification et la pollution. Ils sont fondamentaux, d’autant qu’ils ont une grande inertie.

1. La démographie

Là aussi, le flou existe, mais il est bien moindre que pour les autres données. La population chinoise commence à diminuer, et de façon économiquement négative, car l’augmentation du nombre de retraités est supérieure au nombre de jeunes qui les remplacent, et ça ne fera que s’accentuer ; la génération des 50-55 ans, celle dont la composante « ouvrière » prend sa retraite à 55 ans est de 124 millions de personnes, tandis que le nombre des 20-25 ans (donc les nouveaux actifs d’aujourd’hui ou demain) ne sont que 110 millions et seront moins de 100 millions dans 10 ans.

Les remèdes sont simples, mais politiquement difficiles :

  • Arrêter la politique de l’enfant unique, qui n’a été qu’atténuée, car l’administration qui la met en œuvre est puissante et tient à son pouvoir de chantage sur les parents ; mais même si elle était effective maintenant, il faudrait attendre plus de 20 ans pour que ces bébés supplémentaires arrivent sur le marché du travail.
  • Reculer l’âge de la retraite, alors que les gouvernants craignent par-dessus tous les problèmes sociaux.

Cette diminution de la population active qui s’amorce nous mène à une deuxième question

2. La qualification

Quand il y a moins d’actifs, la croissance ne peut durer que si elle s’améliore. Certes, elle progresse avec la multiplication impressionnante des établissements de formation d’ingénieurs et de techniciens, qui s’ajoute à l’apport des entreprises étrangères et à la diffusion des nouvelles technologies. Mais il faut que cette qualification progresse suffisamment vite pour compenser les hausses de salaire (10 à 20% par an depuis 15 ans), car d’autres pays sont maintenant plus compétitifs pour les opérations courantes.

Et surtout il faut une pyramide complète des compétences, avec notamment des créatifs et des scientifiques de haut niveau. Or nombre d’entre eux ont le goût et le besoin de la liberté intellectuelle, et parfois politique, surtout chez les jeunes. Ces futurs créatifs et scientifiques ne reviennent donc souvent pas de leurs études à l’étranger, tandis que ceux qui restent sont souvent stérilisés par la répression intellectuelle. Bref, la Chine n’a pas imité complètement le modèle occidental, qui comprend notamment la démocratie et la libre confrontation des idées.

3. La pollution

À laquelle on peut associer une nourriture qui devient malsaine et souvent dangereuse. Elle a déjà des conséquences multiples telles que des émeutes, des coûts importants pour la limiter, une mauvaise image du pays et une raison supplémentaire pour les cadres de le quitter, s’ajoutant à l’absence de liberté et à la crainte des sanctions pour corruption. Sans évoquer les investisseurs et cadres étrangers qui se feraient plus rares à Pékin et dans les zones les plus polluées.

Je répète qu’il s’agit de facteurs puissants, mais de long terme. À court terme, beaucoup d’éléments positifs ou négatifs peuvent accélérer ou retarder la catastrophe. La baisse des prix du pétrole est un ballon d’oxygène pour la Chine, tandis que les gigantesques mauvaises créances, contrepartie des investissements douteux, sont un boulet. La question qui taraude la planète est celle d’un ralentissement important de l’économie chinoise, qui me paraît inévitable, voire d’un effondrement, qui me paraît possible. La réponse n’est pas dans les chiffres, mais dans l’examen attentif des mécanismes en jeu : allez parler aux Chinois avant de plonger dans les statistiques.

Sur le web

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  • Entre Contrepoints, le New York Times et d’autres je suis content de voir que la vérité sur les statistiques chinoises manipulées soit mise au jour, c’était gavant d’entendre parler de 7% ou 7,5% de croissance depuis des années alors que c’était faux..Il aura fallu attendre que ce soit trop gros pour être caché pour qu’on le révèle enfin mais mieux vaut tard que jamais. Le reste de l’article est très vrai également. A noter que je ne crois pas à un effondrement chinois même avec ce qui se passe aujourd’hui, mais à une croissance qui sera désormais modérée et diminuera avec le temps, il n’y aura plus de surchauffe et le pays devra s’habituer à une nouvelle réalité..Comme le dit le New York Times on ne s’attend plus par exemple qu’à une croissance annuelle de 1,4% de la production d’acier, soit des niveaux plutôt européens.

  • Dans l’immédiat ce qui m’intéresse est de voir l’effet que l’accélération de ce ralentissement aura sur les différents pays, surtout le Brésil et la Russie. Le Brésil par exemple a vu ses exportations vers la Chine chuter d’environ 25% sur les 7 premiers mois de l’année en rythme annuel, hors il s’agit de son 1er partenaire commercial..Et la croissance brésilienne chutera d’environ 2% cette année selon les estimations, qu’arrivera-t-il si les exportations baissent davantage ? Quel va être l’effet de la forte baisse des prix des matières premières en Août ? L’an prochain ? Bref ça va être intéressant, surtout que ces pays pourraient à leur tour consommer moins de produits chinois, rendant la baisse du yuan inutile (déjà le cas en partie vu que les monnaies asiatiques baissent davantage). L’effet sur la Russie sera aussi intéressant car le pays est déjà en crise économique..

  • Entre le ralentissement et l’effondrement, il y a de la place pour une banale récession, le temps de découvrir les actifs sans valeur ou pour le moins survalorisés. Selon l’ampleur de la purge, la récession peut durer longtemps. Elle se transformera en effondrement si le pouvoir refuse les adaptations nécessaires pour accompagner l’évolution économique et sociale de la population chinoise, notamment la mutation du régime vers l’Etat de droit, une forme de démocratie et peut-être une certaine autonomie régionale.

    Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de signes positifs en la matière, alors qu’on observe les mensonges statistiques systématiques (l’inflation miraculeusement métamorphosée en croissance), les manipulations de la monnaie ou des marchés, les mensonges éhontés proférés lors des catastrophes ou encore les tentatives d’agitations patriotiques liées à des revendications farfelues de souveraineté sur les eaux internationales bordant la Chine. Soutenir des revendications farfelues à l’international, de même que recourir à l’arbitraire de plus en plus violent pour les affaires internes, sont des attitudes typiques des pouvoirs aux abois, des pouvoirs qui se délitent.

    On note au passage que les gouvernements des pays occidentaux ayant recours aux politiques discrétionnaires monétaires (QE, ZIRP…) ou budgétaires (déficits publics, statistiques traficotées plus ou moins à la marge…) ne valent pas tellement mieux. Ces politiques sont des mensonges. Le mensonge, même paré des oripeaux d’une apparence de légalité, reste un travestissement de la réalité se terminant inéluctablement en crise.

    Sinon, la baisse du prix des MP n’est pas un soutien en période de récession mais seulement lors de la phase de reprise.

    • bonjour,

      Si vous étiez statisticien que feriez vous pour redresser la France d’abord ?

      • Le monde est grand, tout ramener à la France n’est pas sain.

      • Un statisticien ne peut pas redresser un pays, il peut juste donner des chiffres assez juste pour donner une image fidèle de la réalité.
        Pour ce qui est de la France, le statisticien pourrait déjà
        1) abandonner la ridicule convention selon laquelle la production publique vaut ce qu’elle coute ni plus ni moins, et faire un réel travail d’évaluation, au prix du marché et en détail (sans se contenter de méchantes moyennes entre des secteurs performants et des secteurs de gaspillage), de
        * la production publique
        * les actifs publics aliénable (pas la Joconde ni Chambord…)
        * les dettes publiques
        2) arrêter de scruter le peuple au profit du pouvoir, pour se mettre à scruter le pouvoir au profit du peuple
        A titre d’exemple, au lieu de faire des statistique de revenus, il ferait mieux de faire des statistique de distributions de subventions, avantages HLM, niches fiscales, etc.

      • Si j’étais statisticien (en fait je le suis, mais pas en économie), je pense que la solution consiste à trouver la manière la plus parlante et la plus neutre de présenter les statistiques. La première chose est donc de mettre au panier tous les indicateurs définis en commun avec les politiciens, et de revenir à des quantités les plus proches des montants nets perçus ou payés par les uns et les autres.

        • absolument d’accord. L’INSEE et la recherche en statistiques peut donner des chiffres plus près de la réalité.

    • Ici au pérou, pays minier exportateur de cuivre notamment vers la chine, le dollar a très fortement augmenté de même que l’euro. Manque de devise et spéculation provoquent la montée des cours, alors même que les QE ont fait explosé la quantité de monnaie sur les marchés. l’impact va être important dans beaucoup de pays en développement, avec un fort impact sur la croissance mondiale

  • Ils ont dévalué le Yuan de 3%, alors qu’à mon avis il a besoin d’une réévaluation de 30%.
    Ceci explique aussi cela.
    Et tout cet argent que tout le monde se prête à 1% voir moins, un argent sans bonne rémunération, ce n’est pas fait pour encourager les investisseurs. L’immobilier ne rapporte plus, les immeubles achetés il y a 7 ans valent encore le même prix. Les placement ne rapportent rien.. Les fonds de pensions et tous les investisseurs en stand-by.
    Enfin on peut se raccrocher à l’or qui n’est pas encore à 1 700USD/Once..

  • étude pollution sols
    1 septembre 2015 at 10 h 41 min

    On arrive au bout d’un système, il est en train de s’effondrer

  • Les commentaires sont fermés.

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