Rebsamen, George W Bush et le travail bien fait

François Rebsamen (Crédits Philippe Grangeaud-Solfé Communications, licence Creative Commons)

François Rebsamen partira avec le sentiment du travail bien fait. Sen-ti-ment.

Par Baptiste Créteur.

François Rebsamen (Crédits Philippe Grangeaud-Solfé Communications, licence Creative Commons)
François Rebsamen (Crédits Philippe Grangeaud-Solfé Communications, licence Creative Commons)

Le 1er mai 2003, alors que les Français célébraient la fête du travail en ne travaillant pas, George W. Bush, Jr annonçait la fin des « opérations de combat majeures ». Derrière lui, sur le porte-avions USS Abraham Lincoln au large de San Diego, flotte une banderole triomphante : « Mission accomplie ».

La guerre en Irak a fait la plupart de ses victimes civiles et militaires après cette date. En 2008, George Bush déclarait que cette banderole faisait passer le mauvais message ; en 2009, il en parlait comme d’une erreur.

De son discours et son attitude transpirait cependant le sentiment du devoir accompli, du travail bien fait. Comme dans celui de Barack Obama en mai 2011 quand il annonçait, avec gravité et triomphe, la mort d’Oussama Ben Laden. Difficile d’affirmer aujourd’hui que le monde semble plus sûr et paisible, que les mouvements terroristes sont moins nombreux, plus faibles ou moins menaçants. Ils sont au contraire bien plus inquiétants ; le terrorisme s’érige désormais aussi bien en État monstrueux qu’en loup dressé.

Le succès, la victoire, le triomphe sont si incertains que Dwight Eisenhower et Richard Nixon avaient respectivement préparé un discours en cas d’échec du débarquement en Normandie et de l’expédition des premiers hommes sur la lune. L’optimisme et l’espoir qui guident leur décision  d’envoyer des hommes vers l’ennemi et la lune, et potentiellement vers la mort, ne les dispense pas de la responsabilité qu’ils doivent en éprouver à chaque instant.

François Rebsamen, lui, ne s’embarrasse pas de telles précautions. Sans trompettes ni tambours, sans fleurs ni couronnes, il quittera ses responsabilités de ministre du Travail avec le sentiment du travail bien fait. Pour redevenir maire de Dijon – ambition, quand tu nous tiens. Même dans les regrettables circonstances de cette succession, rares sont ceux qui abandonneraient leurs responsabilités en des temps si difficiles s’ils étaient en mesure d’améliorer la situation.

Et pour cause. François Rebsamen aura, mois après mois, vu augmenter le nombre des chômeurs. Malgré les promesses, les mesures, les moyens. Rien n’y fait. Plus rien ne semble marcher. La courbe ne s’inverse pas. Dijon l’appelle.

Mais alors, pourquoi se donner un tel satisfecit ?

  • « C’est d’autant plus frustrant que j’ai contribué, au nom du gouvernement, à mettre en place un certain nombre de dispositifs facilitant la vie des entreprises sans pour autant diminuer les droits des salariés. »
  • « On ne cesse d’innover, de prendre des dispositions nouvelles. Dans la loi sur le dialogue social que j’ai fait voter en juillet […] »
  • « […] c’est une loi de progrès social qui a été adoptée par la majorité de la gauche et qui comporte nombre d’avancées pour les salariés. »
  • Vous n’avez pas le sentiment d’un gâchis ?
    « Non, car je pars avec le sentiment d’avoir bien fait mon travail et avec l’estime des partenaires sociaux. »

Le bon sentiment du travail bien fait, et avec l’estime des partenaires sociaux en prime ! Quel talent. Quel bilan. Une loi votée, bel exploit ! Avoir bien fait son travail, soigneusement rangé les dossiers dans leurs chemises cartonnées, toujours salué ses collaborateurs chaleureusement, signé les papiers dans les temps. Quel plaisir ! Quel bonheur de voir un travail aussi bien fait !

C’est ainsi que nous avons un président audacieux – pour ses réformes microscopiques et ses engagements non tenus. Un gouvernement méritant – des claques. Un peu de sérieux. La France est sur la voie du déclin. Elle s’écroule. Des décennies d’enrichissement s’effritent peu à peu alors que s’érodent des millénaires d’héritage. Nous sommes tous responsables, mais ceux qui l’imposent ont une responsabilité plus grande que ceux qui le subissent.

Nos sénateurs, députés, ministres, présidents, élus le sont plus que les autres. Ils ont construit les dernières années de leur vie autour de la politique, de leurs élections, de leurs mandats, et de leur pouvoir. Très rares sont ceux qui comprennent les déséquilibres actuels assez bien pour anticiper ce qu’il se prépare. Très rares sont ceux à avoir la présence d’esprit de rédiger un discours de la défaite, même avant les échéances les plus cruciales pour eux – les élections. Il faudrait cependant que cela soit dit, explicité, expliqué.

Les impôts et taxes pèsent plus sur l’activité économique que ne génère la dépense publique. Les normes, lois et réglementations créent plus d’effets indésirables et de complexité que de sécurité. L’entretien de l’appareil d’État et la protection des corporations coûtent très cher. La préservation du statu quo nous prive des progrès qui pourraient stimuler à nouveau notre économie, certes au prix d’une transition. Une justice qui ne punit pas les coupables et ne protège pas les innocents ne peut être juste, et la seconde chance donnée aux criminels ne doit pas être une chance de recommencer. Les droits individuels sont plus sacrés que la démocratie.

Maintenant, monsieur Rebsamen, expliquez-nous en quoi vos discussions courtoises avec les partenaires sociaux et votre loi parmi tant d’autres permettront aux entreprises d’embaucher et aux demandeurs d’emploi d’en trouver un. Expliquez-nous comment la hausse du chômage, le résultat exactement opposé à votre objectif et celui du gouvernement, vous permet de partir avec le sentiment du travail bien fait. Expliquez-nous, à l’instar des élèves de terminale au bac de cette année, si la politique échappe à l’exigence de vérité. Si vous n’y parvenez pas – et aucun esprit raisonnable et logique ne s’y risquerait – rédigez avec sincérité votre discours de défaite, et cessez de vous moquer de nous.