Quand la science s’égare (2)

Fioles_vdmois5-48 (CC BY-NC-ND 2.0)

2ème épisode de la série qui remet en perspective les progrès scientifiques.

Par le Minarchiste

Fioles_vdmois5-48  (CC BY-NC-ND 2.0)
Fioles_vdmois5-48 (CC BY-NC-ND 2.0)

La science a été au cours de l’histoire une source incroyable de découvertes fascinantes et d’inventions stupéfiantes. Il arrive cependant qu’elle s’égare dans un labyrinthe où elle est déroutée par des considérations politiques, des egos trop imposants et des personnalités trop influentes. Quand on place quelques exemples de ces errances en perspective, on se rend compte qu’il est malsain de faire aveuglément confiance en la science et d’adopter les politiques qu’elle nous suggère sans poser de questions.

Les études pharmaceutiques

J’avais publié un article en 2013 sur le livre Bad Pharma de Ben Goldacre (ici) décrivant les abus scientifiques de l’industrie pharmaceutique. Seulement la moitié des résultats d’essais cliniques sont publiés, et ceux dont les résultats sont négatifs ont deux fois plus de chances de ne pas l’être. Une étude a recensé des essais cliniques pour 12 médicaments produits par différents manufacturiers et a mis en évidence que des 75 études faites sur ces 12 médicaments, seulement 51 ont été publiées dans la littérature académique. Des 24 non publiées, le taux de résultats positifs était de 51%, alors que pour les 51 études publiées il était de 94% !

Souvent, les études cliniques mesurent l’impact d’un médicament sur une mesure auxiliaire (proxy). Par exemple, un médicament supposé réduire le risque d’attaques cardiaques pourrait être évalué par rapport à sa capacité à faire baisser la pression sanguine. Le problème est que parfois l’amélioration du proxy n’optimise pas l’objectif principal. C’est notamment le cas du doxazosin, un médicament très dispendieux ayant remplacé le chlorthalidone une fois son brevet expiré. Le gouvernement a financé une étude ayant démontré que doxazosin faisait bien pire que chlorthalidone quant au risque d’attaque cardiaque, au point que l’étude a dû être interrompue prématurément car trop nuisible aux patients). Pourtant, ce médicament continue d’être prescrit allègrement grâce au marketing efficace de Pfizer.

Souvent, le choix des patients participant à une étude permet d’obtenir un résultat plus favorable. En 2007, une étude a été menée sur 179 véritables asthmatiques, vérifiant s’ils auraient été admissibles à des essais sur des médicaments contre l’asthme : seulement 5% à 6% d’entre eux auraient été acceptés pour ces essais cliniques par les pharmas ! Les patients choisis pour ces essais ne sont donc pas représentatifs de la population visée par le traitement mais ils permettent de mettre davantage en valeur l’efficacité du médicament. Aussi, une bonne façon de le faire, bien qu’à faible efficacité consiste à scinder l’échantillon de patients en sous-groupes pour vérifier si, par chance, l’un des sous-groupes affiche de meilleurs résultats. Par exemple, un médicament pourrait n’avoir montré aucun bienfait pour l’ensemble de l’échantillon, mais avoir semblé attester d’une certaine efficacité chez les asiatiques entre 45 et 55 ans.

Les pharmas peuvent aussi jouer sur les doses pour faire valoir leur nouveau produit comparativement à un concurrent établi. Lorsque le brevet du médicament antipsychotique risperidone a expiré, les concurrents ont tenté de démontrer que leur nouvel antipsychotique était supérieur à risperidone pour s’accaparer une part de marché. Cependant, leurs essais utilisaient une dose de 8 mg de risperidone, dose beaucoup trop élevée et susceptible de causer des effets secondaires, faisant paraître plus adapté le médicament concurrent.

Les biais de publication

Si on élargit le spectre à la science en général, et non seulement aux médicaments, les choses sont encore pires. Daniele Fanelli de l’Université d’Édinbourg a analysé 4.600 articles publiés dans des journaux scientifiques. Il a découvert que la proportion de résultats négatifs publiés a diminué de 30% en 1990 à seulement 14% en 2007. En revanche, le nombre de rétractions a été décuplé au cours des 10 dernières années, mais ne représente toujours que 0,2% des 1,4 million d’articles scientifiques publiés annuellement dans des journaux scientifiques.

En 1998, Fiona Godlee, l’éditrice du prestigieux British Medical Journal, Fiona Godlee, a envoyé un article contenant huit erreurs délibérées concernant l’élaboration de l’étude, l’analyse des données et l’interprétation des résultats, à 200 scientifiques qui révisent les articles du BMJ avant publication. Aucun d’entre eux n’a identifié les huit erreurs, seulement une moyenne de deux.

Par ailleurs, bien moins de la moitié des études publiées dans les journaux scientifiques peuvent être répliquées avec succès (certains parlent même de moins du quart). Les résultats de ces études sont carrément invalides, mais demeurent toutefois dans le savoir collectif et influencent le consensus scientifique sur une question donnée. On réalise donc que bien des chercheurs obtiennent un Ph.D et un lucratif titre de professeur, alors que leurs résultats n’ont pas été vérifiés. Ces chercheurs arrivent aussi parfois à influencer les politiques publiques …

Le graphique suivant est fort intéressant. Imaginez 1000 hypothèses dont 100 sont véridiques. La puissance du test est de 80%, donc il produit 20 faux négatifs (en vert foncé), mais il produit aussi 45 faux positifs. On se retrouve donc avec un test qui nous montre 125 hypothèses comme vérifiées, dont 45 sont de faux positifs, soit 36%. Maintenant, considérez que des études ont démontré que les tests utilisés dans les articles publiés ont une puissance de 21% en moyenne ! Dans notre exemple, si on abaisse la puissance de 80% à 40%, on obtient que plus de la moitié des résultats sont de faux positifs… On constate donc que plus de la moitié des résultats positifs publiés dans les journaux scientifiques sont des faux positifs. (voir ceci et ceci)

minarchiste econ_false-positivies

Les erreurs statistiques commises par les médias dans l’interprétation de résultats scientifiques sont souvent immenses, mais les articles publiés n’y échappent pas non plus. Prenons une erreur simple mais fréquente : la signification statistique des différences. Par exemple, vous découvrez que la substance XYZ a un effet de 30%, statistiquement différente de zéro. Vous concluez donc avoir découvert quelque chose d’intéressant. Par contre, le placebo démontre un effet de 15%, non-significatif. Le test qu’il faut alors effectuer avant de conclure quoi que ce soit est de tester si la différence entre le placebo et XYZ est significativement différente de zéro (il est probable dans cet exemple qu’elle ne le soit pas).

Une étude de Sander Nieuwenhuis a vérifié 157 articles publiés dans 5 prestigieux journaux scientifiques de neuroscience pendant 2 ans pour lesquels cette erreur aurait pu être commise. Ce fut le cas pour la moitié d’entre eux (voir ceci). C’est d’ailleurs cette erreur que commettent les réchauffistes quand ils affirment que 2014 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée (nous le verrons plus loin)…

Les antioxydants

Dans son ouvrage « Bad Science », le scientifique Ben Goldacre démonte plusieurs mythes, dont celui des suppléments d’antioxydants. Manger des baies ou des carottes plutôt que des frites et du gâteau au chocolat sera certainement bon pour vous, mais n’allez pas croire que c’est parce que les antioxydants qu’elles contiennent viendront vous protéger des radicaux libres qui causent le cancer ! Cette théorie ne fut qu’une fausse bonne idée.

En 1981, l’épidémiologiste Richard Peto a publié une étude dans Nature démontrant que les gens ayant un niveau élevé de bêta-carotène (un antioxydant) développaient moins de cancer. Par la suite, en Finlande, une étude portant sur 30.000 personnes à risque de cancer pulmonaire a démontré que le groupe recevant des suppléments de bêta-carotène et de vitamine E a eu une incidence plus élevée de cancer qu’avec le placebo. Puis, l’étude CARET visait à administrer des suppléments de bêta-carotène et de vitamine A à un groupe expérimental, contre un placebo pour le groupe de contrôle composé de 18.000 personnes fumeuses ou exposées à l’amiante au travail pendant 6 ans. L’étude fut interrompue avant la fin car le groupe expérimental comportait 46% plus de décès du cancer du poumon que le groupe de contrôle.

Il est vrai que les antioxydants jouent un rôle important dans la prévention du cancer en réagissant avec les radicaux libres susceptibles d’endommager les cellules. Mais ce que ces expériences ont démontré est que l’absorption anormalement élevée d’antioxydants par l’alimentation ne permet pas de prévenir le cancer. C’est ce qu’a récemment confirmé la méta-analyse de la Cochrane Collaboration : les suppléments d’antioxydants augmentent le risque de décès. Pourtant, une industrie entière est née de cette théorie invalidée par l’expérimentation, et elle n’est pas près d’être éradiquée.

L’effet placebo

L’effet placebo en lui-même est fascinant. Il existe de nombreux exemples de chirurgies pratiquées sans anesthésie, en utilisant l’effet placebo. On sait aussi suite à des expérimentations, que deux pilules de sucre font mieux qu’une seule pour guérir les ulcères gastriques. Les pilules roses sont plus efficaces que les bleues. Pour contrer certains maux, une injection d’eau saline fait mieux qu’une pilule de sucre, car la méthode est plus « dramatique » et suggère donc une efficacité accrue. Plus le rituel de traitement est élaboré, plus le placebo sera efficace.

Par ailleurs, le placebo sera plus efficace si on dit au patient qu’il coûte $10 l’unité, contrairement à celui qui vaut $2,50. Certaines opérations fantaisistes pratiquées aux genoux, et pour soulager les angines fonctionnent aussi. Le chirurgien pratique une petite incision et fait semblant de pratiquer une intervention alors qu’il n’en est rien ; mais le patient se sentira tout de même mieux ! Les grosses machines paraissant sophistiquées provoquent aussi leur effet placebo. Il existe aussi le phénomène du diagnostic-placebo. Si un médecin admet qu’il ignore pourquoi son patient a mal, ce dernier se sentira mieux deux semaines plus tard dans 39% des cas, mais s’il lui dit faussement qu’il se sentira mieux d’ici quelques jours, ce sera le cas pour 64% après deux semaines.

L’exemple le plus extrême d’effet placebo est une expérience menée par le Dr Stewart Wolf. Deux femmes souffraient de nausées et vomissements chroniques. Il leur dit avoir un traitement efficace et leur administra de l’ipecac par sonde gastrique ; les deux patientes virent leur état s’améliorer. À noter : l’ipecac est un vomitif !

Tubes_doses _sans_ marque_Y_Geoffray (CC BY-ND 2.0)
Tubes_doses _sans_ marque_Y_Geoffray (CC BY-ND 2.0)

Le problème avec l’effet placebo est qu’il permet aux vendeurs de thérapies « bidon » de faire croire que leurs produits sont efficaces, comme par exemple les substances homéopathiques, dont l’inventeur, Samuel Hahnemann est un Allemand. Sa théorie était que si on pouvait trouver une substance engendrant des symptômes similaires à une maladie déterminée, cette substance pourrait la guérir. Par exemple, il estima qu’après avoir ingéré une grosse dose de cinchona bark, il ressentait des symptômes qu’il attribuât à la malaria. Le deuxième volet de sa théorie, encore aujourd’hui au coeur de l’homéopathie, est que la dilution de cette substance en décuple les effets. Pour accomplir la dilution parfaite il faut frapper la fiole de verre contenant ladite substance sur une surface dure, mais élastique (comme une planche de bois recouverte d’un coussin de cuir rembourré de crin).

La dilution typique des produits homéopathiques est de 30CH, ce qui signifie que le produit final est une dilution par 1060 de la teinture mère. Imaginez une sphère d’eau dont le diamètre est la distance entre la terre et le soleil contenant une particule : c’est ça une partie par 1060 ! Tout ce qui reste est essentiellement une petite pilule de sucre. Certains diront que l’homéopathie fonctionne car ils ressentent du bien-être après un tel traitement. En fait, les deux explications à ce résultat sont l’effet placebo (que les homéopathes exploitent magistralement) et le retour à la moyenne (le moment où vous irez chez l’homéopathe est vraisemblablement celui où votre mal sera à son apogée, et ne pourra que diminuer par la suite).

Aucune étude méthodologiquement fiable n’a pu démontrer l’efficacité de l’homéopathie comparée à un placebo (voir la méta-analyse Shang et al dans The Lancet). Et notez que l’acupuncture entre dans cette catégorie. Pourtant cette industrie continue de perdurer…

___

Sur le web