Angela Merkel bouc émissaire idéal

Merkel credits lea leamm (licence creative commons)

Le bouc émissaire Merkel détourne l’attention populaire des vrais responsables de la crise.

Par Guy Sorman.

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Quand l’Europe tangue, Angela Merkel est le bouc émissaire idéal. Elle est allemande, elle est inflexible (avec un caractère qui rappelle Margaret Thatcher) et elle n’est pas de gauche. Par chance, elle est une femme, fille de pasteur et ancienne résistante sans faiblesse à la dictature soviétique, ce qui la protège contre des attaques personnelles trop indécentes. Sauf en Grèce, où certains caricaturistes la métamorphosent en Adolf Hitler, ce qui est ignoble.

On ne connaît que trop la fonction du bouc émissaire dans toute société : déporter la colère populaire contre les véritables responsables d’une catastrophe réelle. Dans l’affaire grecque par exemple, il est évidemment plus commode d’accuser Angela Merkel d’intransigeance que de s’interroger sur les origines de la crise financière de l’État grec, sur l’identité de ceux qui l’ont provoquée et plus encore sur l’identité de ceux qui en ont  personnellement profité. Pour connaitre cette vérité-la, on ne saurait compter sur les socialistes de Grèce et du reste de l’Europe : eux ne nous rappelleront pas que l’économie grecque est un désastre parce qu’elle est massivement nationalisée et extrêmement corrompue par les fraudeurs légaux (les armateurs et l’Église orthodoxe exonérés d’impôts) et le clientélisme politique.

On ne saurait pas plus compter sur tous ceux, banques françaises et allemandes en particulier, qui ont prêté imprudemment à l’État grec, sachant pertinemment qu’au cours de ses deux siècles d’existence, cet État de pacotille aura été plus souvent en faillite qu’il n’aura honoré ses dettes. Il est plus facile pour les prêteurs comme pour les débiteurs de s’indigner quand Angela Merkel exige du gouvernement grec un strict minimum de garanties concrètes, sachant que la Grèce honore rarement sa signature. Il est tout aussi grotesque d’accuser Madame Merkel d’imposer « l’austérité » à toute l’Europe alors qu’elle rappelle seulement que la base de toute croissance économique est la bonne gestion des finances publiques et le respect élémentaire des règles du marché. Ce terme d’austérité ne veut strictement rien dire.

Au risque de surprendre, nous affirmerons que tout au long de ce mélodrame grec, Angela Merkel n’aura cessé de soutenir les humbles contre les puissants. Les Grecs fortunés, la ploutocratie locale, la classe politique, la très prospère Église orthodoxe n’ont jamais souffert de la crise : soit parce que leurs fortunes sont ailleurs, soit parce qu’ils ne payent pas d’impôts, ou qu’ils en sont exonérés. Les plus modestes en revanche, ont tout perdu ou tout à perdre parce qu’ils sont les victimes depuis longtemps, de gouvernements incapables, corrompus, démagogiques ou absolument fantasques comme l’actuel. La seule protection qui subsiste pour les pauvres Grecs est l’appartenance de leur pays à l’euro et la permanence de quelques règles juridiques et économiques élémentaires qui protègent leur dignité et leur pouvoir d’achat.

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On a dit, entre autres, qu’Angela Merkel exigeait une réduction des retraites ! Elle n’a exigé à bon droit, ce fut aussi le cas en Espagne et au Portugal, qu’une modération de dépenses de l’État, dans le domaine militaire par exemple qui, en Grèce aura échappé à la crise de manière à préparer une prochaine guerre fantasmatique contre la Turquie, l’ennemi historique.

Plus généralement, Angela Merkel nous rappelle, en Grèce et ailleurs, ce qu’est l’Europe, ce qu’est l’euro, ce que sont des institutions véritables et en quoi ils nous protègent de la violence et de la misère. Imaginons un instant que l’euro ne soit pas géré par la Banque de Francfort, sur le modèle de l’ex banque fédérale allemande, cela fait bien longtemps que les gouvernements en Europe se seraient lancés dans ce que l’on appelle des « dévaluations compétitives », c’est-à-dire une guerre commerciale et monétaire, au prix d’une inflation dont les plus pauvres auraient été les victimes. L’euro, parce qu’il échappe à la mainmise des gouvernements, protège les Européens contre leurs propres dirigeants. L’euro est comme le socle de notre Constitution économique, qui comme toute Constitution, protège le citoyen contre l’État.

Sans doute aussi parce qu’Angela Merkel a connu ces Constitutions virtuelles de l’ère soviétique et des fausses lois qui protégeaient le Parti communiste contre ses sujets, est-elle la mieux à même de nous rappeler l’importance de véritables institutions européennes. Dieu merci, elle est inflexible comme le sont à ses côtés les gouvernants des nations d’Europe centrale qui furent colonisés par l’Union soviétique. Eux savent, ce qu’à l’Ouest ou au Sud, nous avons oublié : l’Union européenne est un combat, le respect des institutions est un combat, l’euro est un combat. Transiger avec les lois, avec les principes, avec les textes, conduit inéluctablement au chaos, à la guerre. L’Union européenne est actuellement cernée par une ceinture de feu qui passe par l’Ukraine, la Russie, la Turquie, la Méditerranée. Cette Europe est un havre de paix et de relative prospérité, même en Grèce, parce qu’elle est une Union politique, économique, militaire, certes imparfaite mais en quête de perfection.

Il est regrettable qu’Angela Merkel se trouve si seule, autant agressée alors que ce n’est pas l’Allemagne qu’elle défend, mais tous les Européens. Hommage donc à la chancelière allemande et à ceux qui en ce moment font preuve de ce même courage, Donald Tusk, le Président du Conseil européen, les dirigeants baltes, tchèques et slovaques. Eux ont fait corps avec elle, ils ont fait écran à la démagogie, à la barbarie, sans états d’âme, sans quête de popularité à tout prix, sans concessions aux mensonges : à eux tous, un grand merci.


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