Capitalisme : essai sur le mot

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Le capitalisme est-il par essence libéral ?

Par Loïc Floury.1

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Il est une tendance récente dans l’histoire des idées, mais de plus en plus répandue en pratique, que de confondre, voire même d’assimiler et de prendre pour synonyme, les termes capitalisme et libéralisme. En théorie, ces deux mots n’ont historiquement rien en commun, en témoigne l’histoire de l’invention du capitalisme, bien qu’un rapprochement puisse être tenté. En pratique, ils s’avèrent tous les deux frappés d’une falsification historique : l’un et l’autre sont régulièrement associés à des évènements, faits ou phénomènes dont ils ne sont nullement la cause.

L’invention du capitalisme. Qu’est-ce que ce mot ? Historiquement il faut distinguer deux temps : à l’origine, l’invention du terme capitalisme se fait afin d’imputer au libéralisme les conséquences du socialisme avant que la Doctrine libérale ne redéfinisse le terme afin qu’il puisse désigner un système économique à part entière, lequel peut, mais pas nécessairement, être l’expression du libéralisme économique.

Comme le résume parfaitement Fernand Braudel2 :

« [Le terme capitalisme] a été traqué avec acharnement par les historiens et les lexicologues. Selon Dauzat, il apparaîtrait dans l’Encyclopédie (1753) mais avec un sens très particulier : état de de celui qui est riche ». Malheureusement, cette affirmation semble erronée. Le texte invoqué reste introuvable. En 1842, le mot se trouve dans les Enrichissements de la langue française de J-B Richard. Mais c’est sans doute Louis Blanc qui, dans sa polémique avec Bastiat, lui donne son sens nouveau lorsqu’il écrit en 1850  : « (…) ce que j’appellerai ‘capitalisme’, [et il emploie les guillemets], c’est-à-dire l’appropriation du capital par les uns à l’exclusion des autres ». Mais l’usage du mot reste rare. Proudhon l’emploie quelquefois, et de façon juste : « la terre est encore la forteresse du capitalisme », écrit-il, c’est toute une thèse. Et il définit le mot à merveille : « régime économique et social dans lequel les capitaux, source de revenu, n’appartiennent pas en général à ceux qui les mettent en oeuvre par leur propre travail ». Cependant, dix ans plus tard, en 1867, le mot est encore ignoré de Marx. En fait, ce n’est qu’au début de notre siècle qu’il jaillit dans sa pleine force des discussions politiques, comme l’antonyme naturel de socialisme. Il sera lancé dans les milieux scientifiques par le livre éclatant de W. Sombart, Der moderne Kapitalismus (…) Assez naturellement, le mot non utilisé par Marx s’incorporera au modèle marxiste, au point que l’on dit couramment : esclavagisme, féodalisme, capitalisme, pour désigner les grandes étapes distinguées par l’auteur du Capital. Donc, un mot politique. D’où peut-être le côté ambigu de sa fortune. Longtemps exclu par les économistes du début du siècle – Charles Gide, Canwas, Marshall, Seligman ou Cassel –, il ne figurera dans le Dictionnaire des sciences politiques qu’en 1926 ; il entrera dans le Dictionnaire de l’Académie Française en 1932 seulement, avec cette définition cocasse : « Capitalisme, l’ensemble des capitalistes ». La nouvelle définition de 1958 est à peine plus adéquate : « régime économique dans lequel les biens [ pourquoi pas les moyens ? ] de production appartiennent à des particuliers ou à des sociétés privées ». En fait, le mot qui n’a cessé de se charger de sens depuis le début de notre siècle et la Révolution russe de 1917, inspire manifestement une sorte de gêne. Un historien de qualité, Herbert Heaton, voudrait l’exclure purement et simplement : « de tous les mots en isme, le plus tapageur a été le mot capitalisme. Il a malheureusement réuni en lui un tel salmigondis de sens et de définitions que, (…) tel l’impérialisme, il est maintenant à retrancher du vocabulaire de tout savant qui se respecte . » Lucien Febvre lui-même aurait voulu l’éliminer, estimant qu’il avait trop servi. Oui, mais si nous écoutons ces conseils raisonnables, le mot disparu nous manque aussitôt. Comme dit Andrew Shonfield (1971), une bonne « raison de continuer à l’employer, c’est que personne, pas même les plus sévères de ses critiques, n’a proposé un meilleur terme pour le remplacer ».

En réalité, et comme l’affirme Michel Leter3,

« Le grand paradoxe du capitalisme est qu’il n’a pas été conçu par ceux qui sont censés plaider sa cause (…) Bien que les histoires du capitalisme ne se comptent plus, on ne trouve pas la moindre trace d’un économiste classique qui ait employé le terme capitalisme et qui l’ait adopté comme étendard de la défense des libertés individuelles. Aujourd’hui, il est communément admis par l’Université que le capitalisme est un « système » reposant sur « l’idéologie » libérale. Or, aucun des deux grands dictionnaires d’économie politique d’inspiration libérale publiés en France au XIXe siècle, celui de Charles Coquelin (1852) et celui de Léon Say (1900) n’attestent le vocable. Le fameux Palgrave Dictionary of Economics, qui fit autorité dans le monde anglo-saxon, n’est pas plus résolu à apporter sa caution lexicographique au capitalisme. Le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse qui, ironie du sort, paraît en 1867, la même année que le livre I du Capital de Marx, consacre une vingtaine de colonnes à la définition du capital, et seulement quelques lignes à celle du capitalisme, qualifié de néologisme : « CAPITALISME s.m (ka-pi-ta-li-sme – rad. Capitaliser ). Néol. Puissance des capitaux ou des capitalistes (…) ». Comment, dès lors qu’il n’a aucun théoricien ni adepte dans le camp libéral au siècle de la révolution industrielle, le capitalisme a-t-il pu être présenté comme un système économique ? (…) D’où vient que ceux qui sont historiquement censés avoir été les promoteurs d’un système aussi redoutable aient montré si peu d’ardeur à le défendre ? La raison en est pourtant élémentaire : le mot n’a pas été conçu par les libéraux. Claude Jessua a résumé la genèse du capitalisme en une phrase : « le terme de capitalisme a été forgé au XIXème siècle par des socialistes français comme Proudhon, Pierre Leroux ou Blanqui, qui désignaient ainsi le système économique et social de leur temps, système qu’ils espéraient voir remplacer à plus ou moins long terme par le socialisme ». Très vite, sous la plume des doctrinaires, ce néologisme a acquis une connotation péjorative, associé qu’il était aux notions d’injustices et d’exploitation, au point que les auteurs libéraux lui ont substitué des expressions qu’ils estiment plus neutres, telle que « économie de libre-entreprise » ou « économie de marché » ». En fait, les libéraux classiques, particulièrement ceux de l’école française, n’ont pas eu besoin de « substituer » au capitalisme ces dernières notions car elles n’en sont pas l’équivalent (…) Voilà un nouveau paradoxe du capitalisme : s’il fallait l’inventer, ce n’est pas pour magnifier le capital mais pour glorifier le socialisme. Un idéal ne se démontre pas et, si l’idée de capitalisme s’est imposée avec autant de vigueur, ce n’est pas tant pour ses manifestations que parce l’intangible, insaisissable, il pouvait aisément tenir lieu du mythe fondateur de la poétique socialiste ».

Réappropriation positive du terme

capitalisme v communisme rené le honzecMais la doctrine libérale, notamment américaine, ne tardera pas à se réapproprier le terme capitalisme afin de le magnifier4 ; pour Tom Gordon Palmer, le capitalisme est le « système de production coopérative et d’échange libre qui est caractérisé par la prédominance de tels actes et qui se réfère non seulement aux marchés où sont échangés des biens et services et qui ont existé depuis des temps immémoriaux, mais au système d’innovation, de création de richesses, et de changement social qui a apporté à des milliards d’êtres humains une prospérité qui était inimaginable pour les générations précédentes »5. C’est là l’idée de « capitalisme de libre-marché »6 telle que défendue par les libéraux contemporains, par opposition à d’autres formes de capitalisme, qualifiés de « dirigistes » ou « de connivence ». En effet, si la définition usuelle du capitalisme est celle d’un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et de l’accumulation du capital7, force est de constater que c’est bien là toute la faiblesse du mot. De fait, cette définition n’a aucune signification politique en ce que le rôle de l’État n’y est pas précisé : tous les pays, à l’exception de quelques uns, peuvent être ainsi être qualifiés de capitalistes, faisant ainsi dire à Robert Heilbroner que « les régimes capitalistes prennent des formes très diverses, depuis les régimes libéraux de l’Europe du Nord jusqu’au régime répressif de l’Union Sud Africaine, mais tous, même ceux qui se disent socialistes, conservent toujours le capital comme élément dominant de leurs structures sociales »8. Est-il alors encore nécessaire de démontrer l’importance de préciser le sens du mot capitalisme ? La précision ne va cependant pas ici avec la concision : il semblerait que le capitalisme seul ne suffise pas pour en dévoiler un contenu précis. Capitalisme libéral, dirigiste ou de connivence, tous ont au minimum deux points communs : préciser le sens du mot d’une part, défendre le capitalisme pur de toutes les accusations dont il est victime d’autre part. Et cette forme pure est vraisemblablement libérale car sémantiquement, libéralisme économique et capitalisme peuvent être rapprochés sur la base de la définition minimaliste précitée :

1°) Par ce qu’elle entend la propriété privée des moyens de production, caractéristique essentielle de l’économie de marché

2°) Par ce qu’elle affirme l’accumulation du capital. Or, la présence de l’État étant directement corrélée à celle de l’impôt, lequel est une entrave à l’accumulation du capital, la stricte sémantique laisse à penser que l’accumulation du capital ne saurait être possible qu’en présence d’un impôt modéré, et donc d’un État strictement limité à ses fonctions régaliennes.

Capitalisme et libéralisme

Est-ce à dire que le capitalisme est par essence libéral ? Comme le résume Serge Schweitzer, « définir le capitalisme consiste d’abord à régler le problème des contours. Il n’est pas seulement un système économique, c’est-à-dire l’économie de marché, car il englobe une épistémologie et une ontologie qui ne s’épuisent pas dans le seul espace des relations marchandes. Il ne faut pas non plus le confondre avec le libéralisme, philosophie politique et morale qui, à l’inverse, est plus englobante que le capitalisme »9. L’idée est simple : si la plupart des pays jugés comme étant les plus libéraux sont capitalistes, l’inverse n’est pas vrai, la liberté étant une condition nécessaire mais pas suffisante au capitalisme. Et s’ils sont compatibles, libéralisme et capitalisme peuvent en réalité s’opposer10.

Plus précisément, ils ne sont contraires que dans une seule hypothèse : lorsque le politique s’ingère dans l’économique. Car c’est évidemment cette ingérence qui est à l’origine des formes impures – connivence, dirigisme – de capitalisme. Autrement dit, si tout libéral peut être qualifié de capitaliste sur le fondement de la propriété privée11, tout capitaliste ne peut être qualifié de libéral en ce que le terme capitaliste n’indique rien quant au respect de la séparation des pouvoirs. D’où l’intérêt de préciser le sens du mot capitalisme en ne l’employant jamais seul : le capitalisme est de libre-marché, de connivence ou dirigiste, sachant que le premier est d’essence libérale (car propriétariste), alors que les deux derniers sont par nature antilibéraux (car non respectueux de la séparation des pouvoirs politiques et économiques). À défaut, parler seulement de capitalisme laisse place à la falsification historique et à la fraude intellectuelle12.

Une falsification historique, si capitalisme et libéralisme sont à distinguer, les termes ont cependant un point en commun : ils sont régulièrement associés à des événements, faits, ou phénomènes dont ils ne sont nullement la cause. La falsification est alors d’autant plus grande que, comme nous venons de l’évoquer, les termes sont régulièrement assimilés l’un à l’autre. Pour Philippe Seigneur, en effet, « il est constant de voir attribuer au capitalisme des mérites, dans l’ordre du mal, qui ne lui reviennent pas en propre, comme s’il avait pour mission d’assumer les péchés du monde, y compris ceux de ses devanciers et même de ses adversaires »13 ; tandis que pour Pascal Salin, à cause de la méconnaissance fondamentale de la pensée libérale, « le débat sur le libéralisme repose en fait sur un immense malentendu (…) il est en effet étonnant et même tragique de constater qu’on attaque le libéralisme en lui attribuant des caractéristiques qui lui sont totalement étrangères »14. Si bien que, pour Revel, la critique économique du capitalisme est une « falsification de l’histoire »15, mais la formule s’entend, à notre sens, de deux façons différentes.

Il s’agit tout d’abord d’une falsification de l’histoire passée, en ce sens que Jean Baechler dénonçait déjà l’erreur consistant à attribuer au capitalisme des phénomènes économiques, des comportements humains, des fléaux sociaux ou des forfaits politiques précédant l’apparition du système16. Mais il s’agit également d’une falsification de l’histoire présente en ce sens que la caractéristique de l’époque contemporaine consiste précisément à attribuer frauduleusement les causes des crises économiques au libéralisme et/ou au capitalisme. Le raisonnement est tout entier contenu dans la formule de Pascal Salin lorsque celui-ci affirme que « contrairement à l’opinion dominante, les causes principales de la crise proviennent de l’interventionnisme étatique »17. Pour l’ancien Président de la Société du Mont-Pèlerin en effet, « les politiques économiques sont la principale source d’instabilité économique » , et c’est donc à tort que les crises actuelles sont dites « crises du capitalisme » et/ou imputables au libéralisme du fait que l’époque contemporaine n’est ni libérale18, ni même, par voie de conséquence, « capitaliste » au sens du « capitalisme de libre-marché ». La crise des subprimes en est un exemple particulièrement éloquent, puisque ce sont justement des politiques économiques visant à faciliter l’accès à la propriété immobilière via l’abaissement des standards de crédit qui sont à l’origine de la crise19.

Cette falsification de l’histoire passée et présente se formule autrement chez Michel Leter :

« dans l’ensemble constitué par la poétique romantique, le mythe du capitalisme se singularise par deux figures, l’hypotypose et l’hypallage. Ces dernières sont les figures de prédilection du socialisme, car elles permettent dans un premier temps de donner à voir de façon frappante ce qui n’existe pas (hypotypose) et dans un second temps d’inverser la réalité (hypallage). Nous définirons l’hypallage comme la figure de style qui consiste à inverser dans une proposition donnée les propriétés de certains mots pour les attribuer à d’autres. Si j’évoque une descente à ski et que je dis ‘la vallée fonçait vers moi à grande vitesse’, je fais une hypallage. Si je dis en suivant les keynésiens que ‘le capitalisme financier est à l’origine de la crise des subprimes de 2008’ (…) je commets une autre hypallage (…) Avec l’hypallage, la figure de prédilection de cette poétique [anticapitaliste] est l’hypotypose. Pour Fontanier,  ‘l’hypotypose peint les choses d’une manière si vive et si énergique qu’elle les met en quelque sorte sous les yeux, et fait d’un récit ou d’une description une image, un tableau ou même une scène vivante’. Dans la poétique socialiste, l’hypotypose a pour fonction de donner à voir ce qui n’a pas lieu »20.

Quelle que soit sa formulation, le raisonnement est le même. De fait, l’anticapitalisme comme l’antilibéralisme s’expliquent par un biais de perception, auquel se mêle une paresse intellectuelle certaine. En effet, si la plupart des individus sont enclins à imputer au capitalisme comme au libéralisme la plupart des crises économiques, c’est évidemment parce que cela conforte la mauvaise opinion qu’ils en ont, mais également parce que cette explication cède à la facilité, voire au simplisme. Sur le plan strictement dialectique, avoir recours à un bouc émissaire conceptuel est bien évidemment plus facile que tenter une analyse rigoureuse.

  1. Cet article constitue un extrait quelque peu amendé de Loïc Floury, « De la liberté : de l’esthétique au rejet du libéralisme » in Laure Meesemaecker (sous la direction de), Usages de la beauté, Presses Universitaires de l’ICES, 2015, pp.35-115.
  2. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme – Tome II : Les jeux de l’échange, Armand Colin, 1979, pp. 205-206. Mais comme le note Robert Heilbroner à ce propos, « Dans l’immense panorama de la vie économique que dessine Fernand Braudel, le « doyen » des historiens français, et qui va à la fin du Moyen-Âge à l’époque moderne en passant par la révolution industrielle, l’auteur dans son premier volume, ne mentionne le capitalisme qu’en passant ; dans le deuxième volume il explique le sens des mots capital et capitaliste, mais pas du capitalisme ; et dans le troisième, il parvient à éviter une définition précise de ce mot : le capitalisme semble n’être qu’une masse confuse d’activités commerciales et d’échanges, mais il ne figure nulle part au sens d’un système ou d’un ordre social clairement défini. » in Robert Heilbroner, Nature et logique du capitalisme, Economica, 1986, p.15.
  3. Michel Leter, Le Capital – L’invention du capitalisme, Les Belles Lettres, 2015, pp.259-265.
  4.  Voir, à titre d’exemple, Ludwig von Mises, L’action humaine, Institut Coppet, 2011,1949 ; Milton Friedman, Capitalisme et liberté, Leduc, 2010, 1962 ; Ruth Grant, The Incredible Bread Machine : A Study of Capitalism, Freedom, and the State, Op. Cit. ; Ayn Rand, Capitalism : the Unknown Ideal, New American Library, 1966 ; George Reisman, Capitalism : A Treatise on Economics, TJS Books, 1996 ; Thomas DiLorenzo, How Capitalism Saved America : The Untold History of Our Country, from the Pilgrims to the Present, Crown Forum, 2005 ; Johan Norberg, Plaidoyer pour la mondialisation capitaliste, Op. Cit. ; Pascal Salin, Revenir au capitalisme – Pour éviter les crises, Odile Jacob, 2010 ; Tom Gordon Palmer (sous la direction de), La moralité du capitalisme : ce que vos professeurs ne vous diront pas, Students For Liberty – Atlas Economic Research Foundation, 2012, 2011.
  5. Tom Gordon Palmer (sous la direction de), La moralité du capitalisme, Op. Cit., p.1.
  6.  Ou, selon l’expression anglo-saxonne, de « capitalisme de laissez-faire ».
  7. La définition est quasi-unanime car minimaliste, mais Heilbroner, dans un style très marxisant que lui-même reconnaît (« Pour celui qui, pour la première fois, abordera la vision globale du capitalisme que contiennent ces pages, la pensée de Marx apparaitra comme ayant à elle seule l’influence la plus forte et la plus générale. Celui qui est plus familier avec cette pensée (…) notera par contre la distance et les différences qui séparent ma vision personnelle de celle de Marx et la pensée marxiste aujourd’hui » ; Robert Heilbroner, Nature et logique du capitalisme, Op. Cit., p.9), affirme que le capitalisme est « ordre social dans lequel une certaine sorte de nature donne naissance à une logique historiquement unique » (Ibid.,p.17), sachant que « la forme sociale du capitalisme, au même titre que toutes les autres à l’exception de la société primitive, est au fond un système de domination de classe et de soumission de masse. Ce qui distingue le capitalisme n’est pas le fait de son caractère hiérarchique, mais la forme unique que revêt celui-ci : la recherche de la puissance et de la domination se sublime dans un désir d’accumuler le capital, et la subordination se manifeste par l’acceptation des règles de marché et de propriété » (Ibid, p.116). Le lien effectué entre capitalisme et économie de marché, contestable dans la formulation d’Heilbroner, peut cependant être affirmé par le biais de la sémantique, cf infra.
  8. Robert Heilbroner, Nature et logique du capitalisme, op. cit., p.116.
  9. Serge Schweitzer, « Capitalisme » in Guillaume Bernard, Jean-Pierre Deschodt & Michel Verpeaux (sous la direction de), Dictionnaire de la politique et de l’administration, Op. Cit., p.17.
  10. Valérie Charolles, Le libéralisme contre le capitalisme, Fayard, 2006.
  11. « Le capitalisme est le système socio-économique qui correspond à la philosophie politique du libéralisme, qui prône l’inviolabilité de la propriété privée » (Matthieu Laine, (sous la direction de), Dictionnaire du libéralisme, Op. Cit., p.119).
  12. Jean-François Revel résumait déjà le propos à sa manière en dénonçant « la confusion entre libéralisme politique et économique, économie de marché et capitalisme, laissez-faire et « jungle » sans loi (…) Il peut très bien y avoir (…) un capitalisme sans marché. Le privé sans le marché, le privé protégé de la concurrence par un pouvoir complice et rétribué, c’est même le rêve de beaucoup de capitalistes. Ce fut le système pratiqué pendant des décennies en Amérique Latine, capitalisme qu’à tort on qualifia de « sauvage » alors qu’il était admirablement organisé pour servir les intérêts d’une oligarchie. » Jean-François Revel, La grande parade – Essai sur la survie de l’utopie socialiste, Plon, 2000, pp.68-69.
  13.  Philippe Seigneur, « La critique économique du capitalisme, une falsification de l’histoire », podcast audio de l’Institut Coppet en date du 31 mars 2013 http://www.institutcoppet.org/2013/03/31/podcast-audio-institut-coppet-la-critique-economique-du-capitalisme-une-falsification-de-lhistoire-1976-par-jean-francois-revel-mp3/
  14. Pascal Salin, Libéralisme, Op. Cit., p.2
  15. Jean-François Revel, La tentation totalitaire, Le livre de poche, 1976. p.210.
  16. Jean Baechler, Les origines du capitalisme, Gallimard, 1971, p.60.
  17. Pascal Salin, Revenir au capitalisme, Op. Cit. p.11.
  18. Pascal Salin, intervention lors de la XXXIIe université d’été de la Nouvelle Économie à Aix-en-Provence des 21-24 août 2011
    Au sens des développements contenus dans la version complète de notre article cité supra.
  19. Toute l’histoire des subprimes s’explique par l’analyse du marché électoral américain. En effet sur le plan politique, la question des travailleurs pauvres américains s’avère particulièrement délicate aux États-Unis : après le calamiteux New Deal (Alfred Sauvy, De la rumeur à l’histoire, Bordas, 1985, pp.168-¬185 ; Serge Schweitzer « Le caractère mythique du New Deal : paradis artificiel et enfer des dealers » in Guillaume Bernard & Pierre-Jean Deschodt (sous la direction de), Mythes et Polémiques de l’Histoire – Volume II, Studyrama, 2009, pp. 274¬-280 ; Florin Aftalion, Crise, Dépression, New Deal, Guerre, Economica, 2012) plusieurs ouvrages (essentiellement John Kenneth Galbraith, The Affluent Society, Mariner Books, 1998, 1958 ; Michael Harrington, The other America : Poverty in the United States, Macmillan, 1962) contribuèrent à introduire la question dans le débat politique. En 1964, la « guerre contre la pauvreté » est déclarée par Lyndon Baines Johnson (Lyndon Baines Johnson, « War on Poverty », discours sur l’état de l’Union du 8 janvier 1964) mais ce dernier déchantera vite : les multiples programmes « anti-pauvreté » mis en œuvre seront rapidement critiqués, la pauvreté ne baissant pas à la hauteur des espoirs et le débat politique glissant progressivement vers les risques liés aux effets désincitatifs de l’aide, ainsi que son coût jugé excessif. La question est remise en jeu dès 1980, avant d’être à nouveau très présente dans les débats des années 1990 sur le niveau du salaire minimum. L’enjeu électoral est de taille : selon Business Week, 28 millions de travailleurs, soit un quart de la population active américaine, seraient dans cette situation (Michelle Colin & Aaron Bernstein, « Working…And Poor » in Business Week du 30 mai 2004). Mais les statistiques officielles se montrent moins pessimistes – et sans doute plus réalistes au regard des critiques adressées aux chiffres de Business Week par Thomas Sowell – en estimant à 7,4 millions le nombre de travailleurs pauvres en 2003 (soit 5,3 % de la population active), pour un total de 35,9 millions de pauvres. Réservoir électoral majeur, les Américains jugés « pauvres » ont alors fait l’objet d’une « affirmative action » avec le Community Reinvestment Act (CRA). Voté en 1977 sous la présidence de Jimmy Carter puis renforcé par Bill Clinton en 1997, les banques américaines se voient dans l’obligation d’abandonner le « redlining », c’est-à-dire le fait pour les acteurs financiers de tracer des lignes rouges sur une carte et de se montrer plus exigeants dans les conditions des prêts accordés aux particuliers et entreprises se trouvant à l’intérieur des zones ainsi délimitées. De fait, l’abandon du « redlining » conduisit à prêter à des agents économiques considérés préalablement insolvables en raison de cette pratique. De ce point de vue, le CRA ne faisait que compléter l’Equal Credit Opportunity Act de 1974, lequel prévoyait de lourdes sanctions aux institutions financières coupables de discrimination raciale, de couleur de peau, de religion, d’origine nationale, de sexe, de statut marital ou d’âge. Deux institutions entrèrent alors en jeu : Fannie Mae (Federal National Mortgage Association) créée en 1938 par l’administration Roosevelt puis privatisée par l’administration Johnson en raison des difficultés qu’elle posait quant au financement de la guerre du Vietnam, et Freddie Mac (Federal Home Loan Mortgage Corporation) créé par le gouvernement Nixon en 1970. Leur but était simple : émettre des obligations à taux bas (du fait de leur garantie fédérale), lesquelles alimentaient en liquidités un marché de prêts immobiliers à taux réduits accessibles aux familles les moins aisées. Fannie et Freddie demeuraient cependant des organismes ambigus en termes de statuts : privés, elles n’en restaient pas moins des Governement Sponsored Enterprise (GSE) ; en vertu de leur tutelle publique et de leur rôle social, elles bénéficiaient d’une garantie implicite du Trésor américain dont elles ont fait profiter les banques sujettes à l’application du CRA. De fait, ces dernières ne prenaient aucun risque : pour reprendre la formule de Vincent Bénard, « les bénéfices étaient privatisés, les pertes collectivisées » (Vincent Bénard, « Subprimes : marché accusé, État coupable » in Le Figaro Économie du 8 septembre 2008). Évidemment, rien de cela n’eut été possible sans une politique monétaire accommodante : sur ordre de l’Administration Bush et sous la direction d’Alan Greenspan, la Fed commença par baisser son taux directeur près de onze fois, le laissant ainsi s’effondrer de 6,5 à 1,75% en 2001, avant que ce dernier n’atteigne la barre symbolique des 1% en juin 2002, soit le plus bas niveau depuis 1954. L’afflux de liquidités fut sans précédent : le taux de refus des prêts conventionnels était de 14 % en 2002, soit la moitié du taux de 1997. À court terme, le succès fut vif : l’administration Bush réussit à accroître le nombre d’accédants à la propriété de 69,2 % grâce aux garanties publiques : en 2008, Freddie Mae et Fannie Mae possédaient ou garantissaient environ pour 5 200 milliards de dollars du marché américain des hypothèques (dont un nombre record accordé aux individus issus des minorités, Fannie Mae s’étant engagée à hauteur de 440 milliards de dollars pour ces derniers), évalué à environ 12 000 milliards de dollars au total. Mais même à court terme, la formation d’une bulle immobilière fut observée. La croissance des prix immobiliers fut supérieure ou égale à 10 % en Californie, Floride, et dans les États du Nord-Est au cours de l’année 2002. Un premier signal d’alarme fut cependant donné dès 2003 : le président général de Freddie Mac, Richard Syron, reçut une note de son responsable de la gestion des risques, David Andrukonis, sur le fait que son institution finançait des prêts risqués menaçant la stabilité financière de la société. Selon lui, ces prêts « seraient susceptibles de causer un énorme risque financier et sur la réputation de l’entreprise et du pays » (« would likely pose an enormous financial and reputational risk to the company and the country » Charles Duhigg « At Freddie Mac, Chief Discarded Warning Signs » in The New York Times du 5 août 2008), mais ce dernier resta ignoré. Sont alors observées des hausses de prix record de plus de 25 % par an dans le secteur immobilier dans des États tels que l’Arizona, Hawaii ou encore le Nevada sur la période 2004-2005. En parallèle de la bulle immobilière, l’inflation était là, variant entre 4 à 8% selon les sources. Par voie de conséquence, vint alors la décision de la Fed de rehausser ses taux directeurs au delà des 5% dès 2006. L’effet de cette hausse fut immédiat : le marché du crédit immobilier s’arrêta net, si bien qu’en août 2006, l’indice de la construction neuve était en baisse de 40 % par rapport à l’année précédente. Pris à la gorge en raison de la hausse de leurs mensualités devenues trop élevées, des millions d’américains revendirent leurs biens immobiliers afin de rembourser leur créance. À demande constante, toute hausse brutale de l’offre se traduit mécaniquement par une baisse des prix : la bulle éclata en même temps que les défauts de paiement se généralisèrent. De fait, pendant trente et un mois consécutifs, le taux d’intérêt réel – c’est-à-dire corrigé de l’inflation – à court terme avait été négatif pendant plus de deux ans. D’où l’incroyable développement du marché des subprimes à partir de 2001 : estimé à 200 milliards de dollars en 2002, celui-ci sera réévalué à 640 milliards de dollars en 2006, soit 23 % du total des prêts immobiliers souscrits. En 2007, le taux de non-remboursement de ces crédits s’élevait aux alentours de 15 % : suite aux directives du Department of Housing and Urban Development (DHUD), 52 % des hypothèques garanties par Freddie Mac et Fannie Mae en 2005 provenaient de ménages gagnant moins que le revenu médian de leur région et 22 % de ces prêts étaient accordés à des ménages gagnant moins de 60 % du revenu médian. En août 2007, plus d’un million de défauts de paiements furent constatés, mais chaque défaillance ne mena pas à la faillite de l’emprunteur. Le président de la Commission bancaire du Sénat américain, Christopher Dodd, estima alors qu’un à trois millions d’Américains pourraient perdre leur logement à la suite de cette crise. En réalité, seulement deux tiers des foyers menacés de saisies (soit 4,3 millions) purent candidater à un plan de refinancement et 800 000 d’entre eux ont trouvé une solution amiable avec les institutions financières. Sur ces 4,3 millions de candidats, 2,1 millions furent déboutés ou restèrent menacés de saisie tandis que 1,1 million perdirent effectivement leur bien. Au total, plus de 2,4 millions d’expulsions ont été mises en œuvre depuis 2008, touchant ainsi plus de 5 millions de personnes in Sylvain Cypel « Et l’immobilier, monsieur Obama ? » in Le Monde du 28 août 2012. Sur le thème des subprimes et l’irresponsabilité du capitalisme de libre-marché et du libéralisme, voir également Pascal Salin, Revenir au capitalisme, Op. Cit. ; Thomas Woods, Débâcle, Valor, 2010.
  20. Michel Leter, Le Capital – L’invention du capitalisme, Op. Cit., pp.266-269.