« Libéralisme et liberté d’expression », ouvrage collectif remarquable

Un ouvrage concis et clair, se démarquant des délires de l’émotion et de la passion.

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« Libéralisme et liberté d’expression », ouvrage collectif remarquable

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 12 juillet 2015
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Ce livre collectif constitue la somme des travaux d’un « Observatoire des droits et libertés individuels en France » constitué à l’initiative de l’Institut Turgot et fait suite à la formidable mobilisation pour la défense de la liberté d’expression en réponse aux tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher de la porte de Vincennes à Paris. Or, cette liberté d’expression fait précisément l’objet de deux attaques, dénonce Patrick Simon (Avocat au Barreau de Paris), l’une sanguinaire des barbares responsables des tueries en question, l’autre insidieuse du législateur restreignant le libre arbitre et induisant un recul des libertés individuelles. C’est de cette seconde problématique que traite cet ouvrage collectif.

Soulignant la supériorité de la Constitution américaine qui garantit la liberté d’expression contre les ingérences de l’État (son prédateur le plus dangereux) sur le « légicentrisme » à la française qui peut en limiter l’exercice dans les cas prévus par la loi, Jean-Philippe Feldman (lui aussi Avocat à Paris) relève que la France se trouve régulièrement condamnée par la Cour européenne pour des violations à la liberté d’expression. La tolérance au risque ayant fort diminué dans les sociétés contemporaines, l’État dont le rôle est perçu comme étant de protéger l’individu se transforme d’État de droit en État sécuritaire dont le seul bénéfice pour l’individu est de se sentir – prétendument, comme en attestent les attentats – en sécurité.

En effet, les services de sécurité n’empêcheront jamais les attentats. Mais pourquoi ? Plus de 60% du budget de l’État est consacré à soigner, loger, nourrir et éduquer ses ressortissants, indique Jean-Philippe Delsol, ne laissant qu’une fraction de ce montant (18% du budget de l’État ou 3,5% du PIB) pour l’exercice des fonctions régaliennes de justice, de défense et de sécurité. Pire, l’État est devenu si intrusif que, d’une part, le sens de l’individu se perd et, d’autre part, l’accoutumance à cette drogue de la perfusion étatique est telle que l’on en redemande toujours plus. En résultent un dévoiement de la liberté (l’État prétend mieux savoir que le peuple ce qui convient à celui-ci) et l’instauration d’une pensée unique. « On a le droit de tout dire, écrit l’auteur de Pourquoi je vais quitter la France, sauf quand c’est Zemmour ou Dieudonné qui le disent. »

Cette tendance à restreindre la libre expression au nom de l’intérêt général ne risque-t-elle pas, se demande Damien Theillier, de se transformer en outil politique afin de réduire toute opposition au silence ? Se référant à Popper, le Président de l’Institut Coppet relève qu’une société ouverte reste le moyen le moins inefficace de ne pas se tromper, les gouvernements n’ayant pas le privilège d’édicter la vérité de manière infaillible.

Pierre Bessard, économiste et journaliste suisse, remarque toutefois que la liberté d’expression, comme les autres droits fondamentaux, ne vaut que si elle s’accompagne d’un sens de la responsabilité et de la retenue dans son usage. La mise en scène d’illustrations insultantes, même si elles ne peuvent être pénalement répréhensibles, se situe à l’opposé d’un exercice responsable de la liberté d’expression qui ne constitue pas une caution à faire n’importe quoi, n’importe où et dans n’importe quelles circonstances.

À cet égard, la récupération de l’émotion collective sous la bannière Je suis Charlie à la suite des attentats islamistes de Paris restera un coup de génie digne des annales de la psychologie sociale, s’exclame Gilles Dryancour. Il consista à anesthésier l’inquiétude des multitudes confrontées à la survenance du tragique dans un État supposé disposer des attributs divins pour éradiquer le mal. Le Président de l’Institut Turgot prône tout au contraire les vertus « catallactiques » d’une société de liberté dans laquelle les valeurs s’instituent spontanément à partir des libres échanges économiques et sociaux.

Ce sont précisément les effets pervers d’une étatisation de la société au travers de lois sanctionnant le discours et le psyché et non des actes que dénoncent Philippe Nemo et Drieu Godefridi, auteurs d’ouvrages de référence dans lesquels ils étayent leurs critiques, La régression intellectuelle de la France pour l’un, De la violence de genre à la négation du droit pour l’autre (tous deux parus chez Texquis à Bruxelles). Avec les lois mémorielles et celles basées sur la théorie du genre, l’on en revient à l’irrationalité et à l’obscurantisme des temps antérieurs à l’avènement de la science, aux temps où l’on condamnait pour des idées.

Considérant le principe de précaution instaurant une responsabilité objective, indépendamment du fait de savoir si le responsable ainsi désigné par la loi a commis une faute, comme le point d’orgue d’une perversion du droit, Henri Lepage, sous la direction duquel cet ouvrage a été réalisé, estime que la dégénérescence juridique est un processus engagé depuis le début du XXe siècle. Il a altéré tous les concepts fondamentaux d’une société de liberté, que ce soit pour la notion d’égalité, le sens de la liberté ou la catégorie des « droits fondamentaux ». Nous sommes passés dans un tout autre univers, dans lequel la loi constitue un instrument mécanique de contrôle social et l’attribution d’une culpabilité, un simulacre de justice.

Dans la postface de ce remarquable ouvrage sur la liberté d’expression, Ejan MacKaay, professeur de droit émérite de l’Université de Montréal, pose, face aux attentats terroristes dont ont été victimes plusieurs pays occidentaux, la question de savoir jusqu’où un État doit étendre les pouvoirs de surveillance de l’autorité publique et, par conséquent, réduire la protection de la vie privée de ses citoyens. Suède et Norvège ont refusé de sacrifier la liberté sur l’autel de la sécurité. Les États-Unis ont fait le choix opposé. Niall Ferguson pour lequel l’essor de l’Occident reposait sur l’État de droit et le respect des libertés fondamentales, avait déjà signalé la tendance des États à ébranler ces piliers de notre civilisation au nom de la sécurité et de la préservation des situations acquises et y voyait lui aussi un indice de dégénérescence de nos sociétés.

Libéralisme et liberté d’expression est un ouvrage concis et clair, se démarquant des délires de l’émotion et de la passion, à lire absolument par tous ceux qui souhaitent réfléchir sérieusement aux évolutions des sociétés occidentales sous cet angle essentiel. Reste à écrire le même type d’ouvrage sous l’angle tout aussi essentiel des libertés économiques des individus. Nul doute qu’Henri Lepage, économiste émérite, n’y ait pensé en guise de réflexion sur cet autre facteur de dégénérescence de nos sociétés que reflète la résurgence d’une pensée marxiste.


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