Comment l’État plie lâchement devant la SNCM

Bateau de la SNCM dans le port de Marseille (Crédits Jeanne Menj, licence Creative Commons)

Le « dossier » SNCM s’épaissit encore. Encore, parce que pour ceux qui suivent ces colonnes régulièrement et l’actualité en général, il ne sera pas difficile de se souvenir des multiples rebondissements qui se sont déjà accumulés, rebondissements qui ont parsemé la vie, et surtout l’agonie, longue, douloureuse et pleine de violence, de cette société nationale chouchoutée par des syndicats maintenant prêts à tout, y compris le pire.

Et si vous voulez vraiment repasser le film, glauque, de cette compagnie maritime, vous pouvez même le faire grâce à un fort joli montage interactif réalisé par Le Figaro. Depuis la perte de son monopole, en 2000, incapable de se réformer et d’encaisser une concurrence privée et nettement plus rigoureuse dans ses comptes et la qualité de son service client, la SNCM n’a pas cessé de s’enfoncer pour passer progressivement des pages « Tourisme » aux pages « Faits Divers » puis « Économie » en passant par la rubrique « Banditisme », en attendant, l’un de ces prochains jours, la rubrique nécrologique.

 

Et dans ce nouvel acte, on apprend que la CJUE (Cour de Justice de l’Union Européenne) vient de condamner la France, cette dernière n’ayant pas jugé bon de récupérer les massives subventions larguées illégalement à cette compagnie placée en novembre 2014 en redressement judiciaire et en risque de liquidation. Selon la Commission, ces subventions perturbent la concurrence avec les autres compagnies maritimes, privées et sans aides, elles. Pire : la moitié de ces aides joufflues a été versée de 2007 à 2017 pour assurer les liaisons entre la Corse et le continent, en pleine période de pointe, alors que les voyageurs abondent et que ces aides ne sont donc, a priori, pas nécessaires.

Et si on parle ici de subventions massives, c’est parce que le montant jugé litigieux par la CJUE s’élève à 440 millions d’euros, ce qui représente quand même un sacré paquet d’argent qu’un bon nombre de smicards, dans un bon nombre d’entreprises, aurait sans doute aimé toucher mais qui n’en verront pas la couleur, l’État leur préférant une société en faillite à la qualité de service franchement discutable, sous la coupe d’un syndicat à la souplesse de verre de lampe et décidé à terminer l’affaire à grand coups de barre à mine ou d’explosifs s’il le faut.

Mais le plus beau n’est pas là.

Pour justifier sa molle inaction à récupérer les subventions indues, l’État français a trouvé le courage (et un toupet certain) d’argumenter qu’au vu de la situation de la compagnie à la dérive, en cessation de paiement depuis le 4 novembre 2014, et qui a enfilé les conflits sociaux comme des petites saucisses sur les brochettes d’un barbecue syndical, il ne valait mieux pas enquiquiner la SNCM avec ces délicates questions d’argent au risque de provoquer des petites tensions locales. Autrement dit, l’État s’est déclaré dans l’impossibilité d’exécuter la décision de la Commission à cause de risques de graves troubles à l’ordre public pouvant aller jusqu’au blocage du port de Marseille. En outre, tout tripotage, même de loin (et même avec des pincettes à barbecue syndical) de la convention de délégation de service public en faveur d’un autre opérateur économique risquait de provoquer suffisamment de problèmes pour qu’il n’en soit surtout pas question.

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Oui, vous avez bien lu : l’État ne peut pas aller récupérer les 440 millions d’euros d’aides indues auprès de la CGT-Voyages SNCM tout simplement parce que si jamais il fait juste mine d’essayer, certains des salariés de la compagnie mettront le port à feu et à sang. Vraiment, la réalité n’est pas trop bisou avec l’État français : le voilà qui donne un petit peu d’argent gratuit du contribuable à une aimable société en difficulté, et alors même que cette société montre tous les signes d’une reprise vigoureuse de son chiffre d’affaires et la ferme intention de fournir un service exceptionnel à la Nation reconnaissante, voilà-t-y pas que la méchante Cour de Bruxelles reproche à l’État d’avoir trop prêté main forte au fleuron du transport maritime de voyageurs français, et, pire que tout, voici que la gentille société menace de tout péter si jamais il tente de récupérer son dû. Zut et crotte, la vie est vraiment trop injuste !

on appelle cela du foutage de gueule

L’État de droit français, illustré dans toute sa splendeur, laisse ici fort songeur. Évidemment, des douzaines d’idées devraient traverser l’esprit fertile et aguerri du contribuable français, habitué à trouver toutes les petites combines pour diminuer son impôt dans ce qu’il est maintenant convenu d’appeler l’enfer fiscal républicain. On sait déjà que, plutôt que de conserver des dépenses en rapport avec ses revenus, mieux vaut acheter toujours plus et déclarer ces dépenses dans un « Budget de Révolte » en l’estampillant Bartolone. Et plutôt que rembourser des dettes, utiliser l’arme subtile du référendum en famille pour en voter un rejet ferme et définitif. Si ça marche avec les Grecs, ça doit marcher pour vous aussi, y’a pas de raison. La SNCM nous offre une nouvelle méthode de barbotage d’optimisation fiscale : plutôt que payer ses impôts, autant se syndiquer et déclarer que cet argent n’est qu’une subvention au Service National de Contribution Modéré, et menacer de faire sauter l’un ou l’autre monument fiscal si on vient vous réclamer un dû quelconque (pour plus de crédibilité, allez d’abord vous servir en explosifs et en détonateurs auprès de l’armée, il paraît qu’ils bradent actuellement).

Bon, bizarrement, l’argument « Mais madame la Cour, si jamais on va chercher notre argent, ils vont tout péter ! » n’a pas convaincu. La Cour de justice européenne l’a balayé et considéré méchamment que « la France n’était pas dans l’impossibilité de récupérer les aides », non mais dites donc un peu des fois. Et comme en plus, la France a déjà passablement irrité l’exécutif européen en renvoyant à leurs études les éventuels repreneurs de la société nationale de catastrophe maritime, la Commission est passée en mode « sanctions financières » qui ne tarderont plus beaucoup.

Autrement dit, ou bien l’État récupère les 440 millions et déclenche la guerre dans le port de Marseille, pourtant réputé pour son calme, sa fiabilité et la qualité de ses services, ou bien l’État va se prendre une solide amende sur le coin de la figure, alors même qu’il ne baigne pas précisément dans le pognon actuellement (d’autant qu’il est attaqué de toutes parts, même par les chevaux de retour). Dans un cas comme dans l’autre, il est probable que le contribuable sera mis à rude épreuve, soit pour réparer les exactions d’un groupe d’olibrius, soit pour payer une sanction qui aurait facilement pu être évitée.

On avait vu avec l’affaire UberPop à quel point l’État français n’était plus qu’une parodie d’État de droit. Chaque jour qui passe, on découvre un nouveau pan de la veulerie de nos élus, de nos dirigeants, qui laissent tous les jours un peu plus la République se faire piétiner par la syndicratie, virulente mafia dont la gangrène s’est maintenant répandue partout dans le pays. À cet aune, on comprend qu’il n’y aura pas, en France, la moindre réforme, le moindre changement de trajectoire. Ce sera le mur, droit devant, tête la première et à fond de train.

Ce pays est foutu.

Assemblée : CPEF
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