Drame de Lampedusa : mieux accueillir la migration africaine

femmea afrique credits steve evans (licence creative commons)

Pour éviter de nouveaux Lampedusa, l’Afrique devrait formaliser l’émigration vers l’Europe.

Par James Shikwati.

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Les interviews d’Africains détenus aux points de passage vers l’Europe le long des rives de la mer Méditerranée brossent un tableau d’individus désireux de gagner de meilleurs salaires, d’acheter une maison, de soutenir leurs familles et de mener une vie meilleure. La régulation de la migration est l’un des piliers de la construction d’un nouveau monde. L’Europe est actuellement aux prises avec la question du mouvement illégal. La migration ne doit pas être un jeu à somme nulle. L’Afrique devrait mettre en place une stratégie pour faciliter la migration formelle vers l’Europe.

Sendhill Mullainathan et Elder Shafir dans leur livre La rareté : la nouvelle science d’avoir moins et comment cela conditionne nos vies défendent avec éloquence comment la rareté capture l’esprit. Le livre offre un aperçu éclairant sur la façon dont la rareté, en l’occurrence celle de la nourriture, focalise les esprits des peuples affamés sur les questions alimentaires. L’esprit humain « … s’oriente automatiquement, puissamment, vers les besoins non satisfaits ». Ce qui semble être une question évidente sur la rareté, peut bien donner des idées sur la façon de gérer et de faire de la migration une opportunité.

En observant et en analysant les risques et les dangers que les Africains sont prêts à encourir pour émigrer vers l’Europe, on ne peut que conclure que la rareté de « l’espoir et les moyens de subsistance » est leur force motrice. Les Africains sont à la recherche d’une vie meilleure. Cette quête dirigée vers l’Europe peut être interprétée de deux manières : l’Afrique ne fait pas assez pour permettre ce rêve à ses habitants, et l’Europe ne gère pas bien son image d’eldorado auprès des Africains. L’histoire de la migration africaine s’articule autour d’un objectif majeur, celui de « …mener une nouvelle vie ».  Patrick Jabbi, un migrant congolais a déclaré à Al Jazeera : « nous migrons tous pour commencer une nouvelle vie. Nous, Africains, nous croyons que si nous allons en Europe notre vie sera meilleure ».

Le coût de l’émigration irrégulière vers l’Europe, sans compter le facteur-risque, est estimé entre 1000 à 1200 euros pour la traversée de la mer Méditerranée en faux bateaux, et de1700 à 3400 euros pour atteindre les points d’accès de bateaux le long des côtes d’Afrique du Nord. Pour les migrants, la « question de la rareté », avec les « avantages » attendus l’emportent sur tous les risques encourus en vue d’atteindre leurs objectifs. Aussi déshumanisantes et embarrassantes qu’elles soient pour les dirigeants africains et les élites, les images de jeunes Africains noyés dans la mer Méditerranée ne dissuadent point les esprits capturés par la pénurie.

La meilleure stratégie serait de formaliser les canaux de migration vers l’Europe. Cette stratégie devrait employer trois tactiques.

  • Tout d’abord, l’Europe et les gouvernements africains devraient mettre en place des centres de recrutement des candidats au « rêve européen » à travers le continent (en particulier dans les pays représentant la plus forte source de migrants) où les jeunes peuvent officiellement postuler à un emploi agricole, la construction et les secteurs de nettoyage entre autres. Les centaines d’euros versés aux agents non officiels de migration pourraient être utilisés pour améliorer la formation et renforcer les compétences et les capacités des jeunes africains avant qu’ils rejoignent l’Europe.
  • Ensuite, les gouvernements européens devraient cesser de subventionner et soutenir les régimes politiques anti-démocratiques qui minent la capacité des Africains à créer des entreprises individuelles et développer leurs capacités. Une activité entrepreneuriale dynamique en Afrique donnera à la jeunesse de l’espoir et des emplois. Tout espoir en Afrique est érodé par le détournement des aides au développement vers des régimes qui se répartissent le « gâteau » entre la famille immédiate et les partisans politiques. Cela conduit à l’instabilité de la population qui n’espère que la fuite sur le prochain bateau.
  • Enfin, les gouvernements européens devraient revoir leurs politiques de coopération internationale qui minent la productivité et l’entrepreneuriat africains. Le vieux schéma de l’Afrique exportatrice de matières premières à l’état brut, sans valeur ajoutée sur place, est un obstacle à l’offre d’emploi aux jeunes Africains. Une relocalisation de la production, axée sur le savoir et la valeur ajoutée en Afrique, saurait donner de l’espoir d’une vie meilleure à la jeunesse. L’objectif devrait être l’inclusion des Africains dans les chaînes de valeur, les centres de production et les marchés mondiaux à haute valeur ajoutée.

Somme toute, des efforts conjoints bien pensés entre l’Afrique et l’Europe pourront certainement aider à prévenir les tragédies de Lampedusa et créer de saines filières migratoires.

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