Grèce : à chacun sa porte de l’enfer

En politique, il n’y a ni gentil, ni méchant, mais il y a parfois des opportunités à saisir.

Par Claude Latiberle.

Si l’Élysée est la partie de l’Enfer réservée aux héros et aux vertueux en Grèce, en France il est devenu le paradis des gardiens de l’État chargés de nous faire vivre l’enfer. Depuis des décennies, les locataires se succèdent à l’Élysée pour honorer la toute-puissance de l’État en sacrifiant les libertés individuelles sur l’autel de la République.

De lois liberticides en codes de conduite, ils préconisent invariablement une vie clef en main pour chacun, comme en son temps le droit divin. Tout est sous contrôle et le récalcitrant souhaitant voler de ses propres ailes finit grillé comme Icare, sous le chalumeau neuronal de leur corps législatif. Personne ne peut douter de leur forme olympique pour s’assurer que personne ne sorte du rang qui lui est prédéfini et le conduisant au supplice de Tantale ou à se perdre dans un dédale.

Il n’est pas un sujet échappant au pouvoir de leur flamme politicienne. Il n’est pas un denier dont ils ne tirent profit pour préserver l’autorité de l’État sur chaque citoyen. À chacun son Élysée. Les Grecs ont le mythe de Hadès et nous les mites de la noblesse. Les Grecs ont leurs héros du passé et nous des porte-drapeaux dépassés.

Quand les héritiers d’Homère deviennent affaire de ministères, ces gardiens du temple de l’État sont prêts à tous les sacrifices pour garder leur place. De Paris à Parîs, il vaut mieux voir les Grecs porter le chapeau avant que la foudre ne vienne s’abattre sur leur siège, et inéluctablement sur nos deniers. Chacun y va de son jugement et de sa prophétie comme autant d’incantations pour conjurer le sort d’un ciel prêt à nous tomber sur la tête.

Il faut avouer que les sources d’Eurostat ne sont guère brillantes sur la situation de la France. Les soi-disant mauvais élèves grecs sont parvenus de 2011 à 2014 à réduire considérablement leurs dépenses publiques, leur déficit public et leur dette, tandis que la France parvient à peine à réduire son déficit, augmente les dépenses publiques, laisse la dette s’envoler pouvant atteindre plus de 98% du PIB en 2015, et ce malgré des taux d’emprunt au plus bas depuis juillet 2012.

Il est toujours plus aisé de voir la paille dans l’œil du voisin que de s’attarder sur la poutre dans le sien. Pourtant, la Grèce a non seulement tenu certains de ses engagements, contrairement à la France, mais de plus elle offre une belle leçon de démocratie et de politique en voulant consulter le peuple sur les mesures proposées par ses créanciers. Même si il s’agit d’un stratagème, même si les propositions politiques sont discutables, même si ces dirigeants grecs vont en scooter à l’aéroport et non incognito à un rendez-vous galant, même si ils sont à l’opposé d’une politique libérale, ils ont au moins le courage d’associer tous les grecs à l’avenir du pays. En France, les promesses de démocratie se résument à une consultation référendaire sur des mesures liées à la Constitution ne bénéficiant pas des trois cinquième au Congrès pour être mises en place, par exemple une sortie de l’Union européenne.

Le choc des Titans Obama et Poutine

Mais, au-delà de l’appréciation de chacun sur les faits présentés comme une tragédie grecque par nos gardiens de l’État et des prétendants au pouvoir, la situation alimente le choc des Titans Obama et Poutine en coulisse. Il avait déjà clairement commencé avec l’Ukraine et les gardiens du temple de l’État avait déjà décidé qui était le gentil et qui était le méchant pour sublimer leur ego d’une mystique vertu. Nous avons le gentil Obama qui a su dérouler le tapis rouge tout en écoutant les conversations privées et le méchant Poutine qui s’est annexé la Crimée.

D’un côté, il y a le modèle de diplomatie qui félicite la France d’être intervenue au Mali pour aider un putschiste à la tête d’une armée divisée en proie à des djihadistes. De l’autre, il y a l’insoumis conquérant qui refuse de se soumettre à la loi du gentil Obama et de sa cour. D’un côté, la courtoisie sur l’intervention au Mali nous vaut 647 millions d’euros en 2013 et tout autant les années suivantes. De l’autre, le refus de livrer les Mistral nous vaut 60 millions d’euros par an de frais de gardiennage et de maintenance, 55 millions d’euros de pénalités de retard, 890 millions d’euros de remboursement des acomptes versés par la Russie, et des dommages et intérêts pouvant être réclamés par la Russie.

Au milieu, il y a l’Ukraine qui bien entendu fait partie des gentils puisqu’elle est prête à recevoir une base militaire américaine de l’Otan. Les gentils parlent d’une violation du droit international et d’un référendum illégitime en Crimée. Le méchant se base sur la constitution ukrainienne de 1996 révisée en 2011 selon laquelle le parlement a destitué un Président sans l’avis requis de la Cour suprême ni l’aval obligatoire du Conseil Constitutionnel, sans laisser le Premier ministre assurer l’intérim avant de nouvelles élections comme cela est prévu, permettant de facto à la Crimée de s’autodéterminer selon sa propre constitution par l’absence de gouvernance légitime en Ukraine. Dans ce choc des Titans, la France a au moins été à la hauteur de sa 21ème place sur les 24 pays concernés par le classement PIAAC. Mais la morale n’a pas de prix, surtout lorsque ce sont les contribuables qui paient.

Avec la Grèce, la guerre des Titans se déroule sur les marchés. Chacun d’eux avance ses pions. Avec des personnalités telles que Warren Buffett, Obama a suffisamment de soutiens bien placés dans le monde de la finance capables de créer des tensions sur les marchés européens.

Mais le vent de panique ne semble pas freiner l’avancée de Poutine qui voit en Grèce une ouverture à des placements stratégiques, tout comme les chinois. Si nos gardiens de l’État sont plus soucieux de prendre partie que de briller en stratèges, les grecs ont bien compris les avantages d’un tel combat. Un pays au bord du gouffre et géographiquement bien placé est une aubaine pour ceux désirant avoir une base commerciale, maritime, aérienne et terrestre axée sur l’Europe, l’Afrique et le Proche-orient.

Ainsi, les Grecs ont déjà un protocole d’entente sur la création à part égale avec les russes d’une coentreprise, South European Gas Pipeline, chargée de la construction d’un gazoduc. Le groupe chinois COSCO avec un investissement de 500 millions d’euros veut faire du port de Pirée le premier port d’Europe avec une capacité de sept millions de tonnes et y voir un renforcement des effectifs avec 3000 emplois supplémentaires. Obama n’a pas fini d’être à l’écoute des moindres faits et gestes. En politique, il n’y a ni gentil, ni méchant, mais il y a parfois des opportunités à saisir.

La Grèce peut bien enflammer les esprits de nos politiciens avides d’y trouver un moyen de combler leur vacuité politique, nous sommes bien loin du paradis. Nos gardiens du temple de l’État et les prétendants au remplacement sont mal placés pour leur faire la morale ou s’en servir comme alibi dans leurs projets. De palabres en parlotes, leur culte de l’État et leur propension à vouloir conditionner le comportement individuel et collectif nous ont déjà condamné aux portes de l’enfer avec des libertés individuelles enterrées, des destins euthanasiés, le tout momifié par une dette sans précédent. Une fois au fond du trou, il n’est pas sûr que nous puissions renaître de nos cendres. Nous ne sommes pas grecs.