Le secret de Polichinelle de l’espionnage en France

Ancienne station d'écoutes téléphoniques américaines à Berlin (Crédits : Koen Colpaert, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

À en croire les espions, écouter des gouvernements c’est scandaleux, espionner une population entière c’est nécessaire.

Par Stéphane Montabert.

Ancienne station d'écoutes téléphoniques américaines à Berlin (Crédits : Koen Colpaert, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Ancienne station d’écoutes téléphoniques américaines à Berlin (Crédits : Koen Colpaert, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

 

« La France est espionnée ! » s’indignent les pouvoirs publics. Après s’être gaussé de l’Allemagne et du téléphone portable piraté de Mme Merkel, c’est au tour de François Hollande de découvrir qu’il est sur écoutes. Il aurait même décidé d’appeler Barack Obama, sans réaliser l’absurdité de sa démarche, le président américain étant déjà informé que les opérations étaient éventées…

Hilare, le Web s’est donc emparé du dossier pour le plus grand déplaisir d’une classe politique qui ne supporte pas qu’on lui rappelle sa banalité. C’est bien pourtant ce dont il s’agit car les secrets pêchés jusqu’ici sont bien médiocres :

« Jacques Chirac a, en 2006, poussé son candidat pour le poste de sous-secrétaire général adjoint des Nations unies, alors que, selon la NSA, Philippe Douste-Blazy, ministre des Affaires étrangères à l’époque, avait une «propension […] à faire des déclarations inexactes ou inopportunes». »

Une tentative de pousser son influence dans une organisation internationale ? Un ministre qui parle mal, et trop ? Sacrées nouvelles. Quant au successeur de M. Chirac, on apprend que…

« Nicolas Sarkozy se voyait, en 2008, comme «le seul homme capable de résoudre la crise financière». »

Là encore, quel scoop ! Face à une telle humilité, même le journaliste avoue que cela ne surprendra personne. Finissons ce triste tableau avec M. Hollande :

« Le mémo le plus récent date du 22 mai 2012 (…) et fait état de « réunions secrètes » pour discuter d’une possible sortie de la Grèce de la zone euro, mais également des inquiétudes de Jean-Marc Ayrault quant aux réactions d’Angela Merkel si elle venait à avoir vent de la rencontre entre le nouveau président et l’opposition allemande. »

Discuter de la sortie de la Grèce de la zone euro en 2012 n’avait rien d’absurde, au vu de la trajectoire que continue de prendre le pays depuis. Quant à une réunion avec les socialistes allemands pour préparer une éventuelle alternance du pouvoir à Berlin, là encore rien de stupéfiant.

Où sont les Puissants décidant en toute omnipotence du destin du monde et de ses peuples ? Pas d’avant-garde du prolétariat qui tienne, ni de quoi que ce soit en vérité. On en apprend décidément davantage sur la politique française dans les pages de papier glacé de Closer ou entre deux mauvais jeux de mots du Canard Enchaîné.

Depuis les communistes russes qui inventèrent l’espionnage en temps de paix peu après la Première Guerre Mondiale, le succès des services de renseignement ne s’est jamais démenti. Tout le monde espionne tout le monde, ennemis comme alliés, dans la mesure de ses moyens financiers et techniques. Comme le dit en boutade François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies, à l’antenne de la RTS, François Hollande aurait pu tout aussi mal prendre de ne pas avoir été jugé assez important pour être espionné…

Dans ce jeu hypocrite, la seule faute est de se faire prendre.

S’il y a bien une nouveauté, c’est la façon dont les services secrets (essentiellement américains, mais pas seulement) se font désormais attraper la main dans le sac dans des opérations d’espionnage pas du tout justifiables. Leurs errements finissent régulièrement dans les médias grâce à des contre-pouvoirs, comme Wikileaks, qui prouvent encore une fois la terrible nécessité de leur existence. La volonté des pouvoirs publics de fermer les sites de ce genre est-elle vraiment mue par la recherche de l’intérêt général ?

La démultiplication des moyens technologiques permet désormais une surveillance de masse ; mais ce que les États s’autorisent pour le simple quidam ne saurait s’appliquer pour les dirigeants, les élites, bref, ces gens tellement au-dessus du lot que la seule idée d’être traités de la même façon les indigne.

Par hasard, le jour même du scandale de l’espionnage des président français, le parlement approuvait quant à lui le vote final de la loi sur la surveillance de masse. On ne saurait trouver meilleure illustration de cette hypocrisie institutionnelle.

Comme le résume parfaitement Rubin Sfadj sur Twitter :

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