Polytechnique pour tous

Etudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Le rapport Attali s’inscrit dans une cohérence idéologique dangereuse, partant du collège pour tous, lycée pour tous, bac pour tous pour finalement aboutir à Polytechnique pour tous.

Par Thierry Berthier.

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Etudiants de Polytechnique au défilé du 14 juillet 2014 (Crédits : Vince11111, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

« Polytechnique pour tous » : c’est un peu l’esprit du rapport que vient de livrer Bernard Attali sur le devenir de l’École polytechnique (X). Commandé par le Premier Ministre à la fin de l’année 2014, le document propose une longue liste d’adaptations et de réformes dont certaines relèvent clairement d’une stratégie de nivellement par le bas et d’égalitarisme forcé. Le rapport Attali s’inscrit d’abord dans une cohérence idéologique de transitivité, partant du collège pour tous, lycée pour tous, bac pour tous pour finalement aboutir à Polytechnique pour tous. S’il propose un certain nombre d’évolutions positives qui sont déjà en application à l’École, il préconise également un ensemble de mesures qui risquent fort de porter atteinte à l’efficacité et à l’intégrité de la structure d’excellence. Arrêtons-nous sur les plus contestables d’entre elles.

Créer l’École Polytechnique de Paris

Cette mesure suggère de dissoudre l’École polytechnique et une dizaine d’écoles présentes sur le plateau de Saclay (ou en cours de déménagement) dans une grande marmite universitaire fièrement baptisée « École polytechnique de Paris ». Il est question ici d’atteindre une taille critique suffisante pour peser et compter dans le classement de Shanghai qui défavorise systématiquement les petites entités même si celles-ci produisent une recherche de tout premier ordre. L’auteur du rapport souhaite ainsi pouvoir rivaliser dans le classement avec les grands pôles américains (Stanford, MIT), avec le Technion israélien ou encore l’EPFL et l’ETH suisses. Si l’idée semble a priori séduisante, il faut rapidement s’interroger sur les effets d’une dissolution de dix écoles et universités dans une unique mégastructure effaçant d’un trait de plume les spécificités et les acquis de chacun. La solution raisonnable consisterait à conserver les anciennes entités au sein d’une fédération active et puissante mais cet établissement existe déjà et porte le nom d’Université Paris-Saclay. Elle a le mérite de respecter les ADN de ses composantes. Donnons-lui les moyens de devenir un très grand pôle international, mondialement reconnu donc visible depuis Shanghai. Les élèves sortant obtiendraient alors le double diplôme, celui de leur école et celui de l’université Paris-Saclay. La gouvernance de Paris-Saclay aurait en charge la promotion du label à l’international, l’implantation d’antennes à l’étranger (comme sait parfaitement le faire Centrale-Supelec avec ses extensions en Chine, en Inde et au Maroc) et la remontée dans le classement de Shanghai. Cette stratégie est techniquement réalisable si chaque direction de composante accepte de jouer le jeu en mettant en commun ses réseaux et ses infrastructures. La dissolution pure et simple ferait réapparaître de manière systémique les anciennes écoles et risquerait de devenir un gouffre pour les finances publiques et pour le contribuable.

La création de L’École polytechnique de Paris relève du « syndrome de l’autocar et de la Formule 1 » : une course internationale de Formule 1 oppose les meilleures équipes composées des meilleurs ingénieurs et du meilleur pilote. La France, qui vient de perdre les dernières courses souhaite être plus « visible » dans la prochaine compétition et décide pour cela d’augmenter arbitrairement la taille de son équipe de pilotes. Elle abandonne alors sa Formule 1 au profit d’un autocar qui embarque à son bord cinquante pilotes de niveaux hétérogènes puis se lance dans la course en autocar…. contre des F1.

Tout au long de sa réflexion, l’auteur du rapport a semblé ignorer la tendance élitiste mondiale de recherche d’excellence, de quête des meilleurs talents qui accompagne désormais les économies de la connaissance et de l’innovation. L’exemple américain illustre à lui seul parfaitement ce mouvement mondial de détection des meilleures intelligences et des « gros potentiels ». Il s’inscrit aujourd’hui pleinement au cœur de la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives) qui transforme notre environnement en profondeur. L’Université de la Singularité, créée par Ray Kurzweil, Directeur de l’ingénierie de Google, soutenue par Cisco, par la Nasa et de nombreux grands groupes s’emploie à détecter et à recruter les meilleurs profils à l’échelle mondiale. Elle n’est pas la seule à le faire. La Chine s’engage dans une démarche éthiquement contestable de sélection génétique des futurs quotients intellectuels d’exception. La course au neurone se généralise et s’accélère pour devenir le moteur des économies du futur. La France de son côté possède une école mathématique (laboratoires des ENS, de l’X et d’autres grandes écoles) reconnue qui est parfaitement capable de rivaliser avec le géant américain si on ne l’entrave pas. Dans ce contexte de compétition mondiale, l’élan égalitariste qui consiste à casser l’École polytechnique relève de la faute stratégique et de l’aveuglement idéologique. C’est une forme de trahison de l’esprit des sciences qui anime l’X depuis plus de deux siècles.

Créer un accès post-bac 

Attali Polytechnique rené le honzecLa seconde proposition formulée par Bernard Attali appelle à créer un accès post-bac à l’École. Il s’agit de la proposition la plus surréaliste du rapport. Elle pourrait d’ailleurs faire sourire si elle n’engageait pas directement la survie de l’École. Cette préconisation témoigne d’un manque total de connaissance de la nature du concours d’entrée, de ses exigences et du niveau scientifique de l’École. L’auteur a-t-il déjà côtoyé une équation mathématique durant sa vie ? Certainement pas… La situation est pourtant simple : celui ou celle qui entre à Polytechnique par le concours ouvert aux élèves des classes préparatoires est nécessairement excellent en mathématiques, en sciences physiques, en français, et en langues. Il est excellent dans toutes les matières. D’une parfaite impartialité et d’une totale régularité, ce concours parvient à détecter depuis plus de deux siècles les 400 meilleurs esprits mathématiques et physiques d’une classe d’âge en France. Il ne passe jamais à côté des talents mathématiques et s’avère d’une redoutable acuité. C’est le concours le plus républicain qui soit car il donne les mêmes chances de réussite à chaque candidat. Résoudre un problème mathématique ou physique complexe pendant quatre heures, seul devant sa copie, dissipe de fait toutes les inégalités sociales ou culturelles. Seules les capacités de déduction, d’intuition et l’intelligence agissent puis déterminent la liste des reçus et celle des collés. Le rapport Attali critique la prédominance de quelques grands lycées parisiens à l’entrée de l’X (Louis Le Grand, Henri IV, Sainte Geneviève pour ne pas les citer). Effectivement, ces trois lycées approvisionnent chaque année l’École en élèves brillants qui sont souvent issus de petits lycées de province mais ayant fait le choix de faire une grande « prépa » parisienne après le bac. Pour autant, doit-on leur faire un procès pour réussite excessive ? L’auteur du rapport semble oublier que le concours est le même pour tous et que l’on n’entre pas à l’X par hasard, par chance, par piston ou par le niveau du compte en banque de papa-maman.

Si l’on essaie maintenant d’imaginer un recrutement post-bac à la façon des écoles d’ingénieurs INSA, on doit alors détecter les meilleurs élèves d’une classe d’âge scolarisés en Terminale. Les milliers de mentions Très Bien obtenues au bac chaque année ne suffisent pas pour sélectionner efficacement les candidats à l’entrée. Il faut donc s’orienter vers un nouveau concours classant et très sélectif à l’image du Concours Général. Les petits lycées de province seront-il en mesure de mettre en place une préparation pertinente à ce concours afin de rivaliser avec les grands lycées ? On peut raisonnablement en douter. Le dispositif ne fera que déplacer le problème du vivier de recrutement en amont. D’autre part, il est impossible d’effectuer un simple recrutement sur dossier de Terminale qui soit équitable, compte-tenu de l’hétérogénéité des notes et des appréciations à l’échelle nationale. Pour être totalement cohérent, il faudrait que Bernard Attali, lui-même Énarque de formation, propose un accès à l’ENA post-bac ou par apprentissage puis un accès aux études de chirurgie post-bac… Cette proposition rappelle beaucoup les adaptations du concours d’entrée à Sciences Po imaginées et mises en œuvre par Richard Descoings. Celles-ci s’appuient sur des critères sociaux favorisant la diversité et brisant du même coup l’égalité républicaine d’accès à l’IEP. Cette stratégie de concours parallèle appliquée par Sciences Po ne fonctionne pas pour les sciences dures. Ce n’est peut-être pas politiquement correct de l’affirmer mais c’est une réalité scientifique. En souhaitant court-circuiter la classe préparatoire, l’auteur du rapport montre son niveau de considération pour le travail réalisé durant ces deux années de travail intense… On notera que le système des classes préparatoires fait lui aussi l’objet de critiques régulières et de tentatives de déstabilisation ou de suppression alors qu’il a démontré son efficacité depuis des décennies. C’est bien connu, en France, on aime casser ce qui fonctionne ! Comme le dit si bien Sylvie Bonnet, Présidente de l’UPS (l’Union des Professeurs de Spéciales), « la voie d’accès post-bac à l’X existe déjà : ce sont les classes préparatoires scientifiques ! »

Supprimer le classement de sortie 

L’obsession égalitariste s’exprime à nouveau dans cette proposition. Le classement actuel permet de sélectionner les élèves candidats aux grands corps de l’État (Mines, Ponts et Chaussées, Armement…) et aux poursuites en quatrième année dans les plus prestigieuses universités américaines. La différence de niveau académique séparant l’élève major de l’élève classé trois-centième existe bel et bien. En général, les recruteurs apprécient de connaître le classement de sortie des candidats à un poste, et ceci quelle que soit l’école concernée ! La suppression de ce classement n’aura aucun effet positif sur le fonctionnement de l’établissement mais aura au contraire tendance à le fragiliser en appauvrissant l’information d’évaluation. C’est une mesure purement idéologique, donc très nocive pour les élèves et leurs futurs employeurs.

Supprimer la solde des élèves polytechniciens 

Le principe du remboursement de la pantoufle vient d’être officiellement adopté. Manifestement, il ne suffit pas à l’auteur du rapport qui préconise une suppression pure et simple de la solde. Si la solde disparaît, il faut alors rester cohérent et supprimer également toutes les soldes perçues par les élèves des autres écoles militaires (Saint-Cyr, Navale). Il faut ensuite étendre la mesure aux Écoles Normales Supérieures et à toutes les formations du supérieur qui rémunèrent leurs étudiants. L’économie réalisée sera de toute évidence infinitésimale par rapport à ce que coûte l’échec en premier cycle universitaire ou par rapport au coût des quotas de bacheliers technologiques à intégrer de force dans des filières incompatibles avec leur niveau académique. Nous payons toujours beaucoup plus cher les pulsions égalitaristes que le coût de la solde annuelle des polytechniciens…

Multiplier par quatre le nombre d’élèves étrangers 

Avant de formuler cette proposition, l’auteur du rapport aurait été bien inspiré d’observer la position des élèves EV2 (élèves étrangers non recrutés sur le concours français) dans le classement de sortie (le flop50) de l’École… Les meilleurs étudiants chinois se dirigent naturellement vers les grands pôles américains puis, par défaut vers les établissements européens souvent en fonction du classement de Shanghai. Multiplier brusquement l’effectif des élèves étrangers fera baisser le niveau des promotions sans apporter de visibilité supplémentaire.

Ne sacrifions pas Polytechnique

Les mesures préconisées par Bernard Attali sont mauvaises car elles ne peuvent qu’affaiblir l’École polytechnique. Contre-productives, elles cherchent à niveler par le bas là où il faudrait « tirer vers le haut » la structure pour la rendre résiliente. Des adaptations sont certainement nécessaires à l’X comme ailleurs, dans d’autres écoles ou universités. Construire une réforme sur la seule base d’une idéologie égalitariste, c’est faire preuve d’un aveuglement coupable face aux mutations technologiques actuelles.

Monsieur Le Premier Ministre, Monsieur le ministre de la Défense, accordez-vous six mois supplémentaires pour commander une seconde étude, réalisée cette fois (gratuitement) par une équipe de scientifiques, de chercheurs, d’industriels, d’innovateurs, de décideurs civils et militaires en phase avec la modernité et la réalité internationale. Vous obtiendrez alors les bonnes propositions pour cette École de la République…