Loi du marché ou (dure) loi de l’humanité ?

La « loi du marché », avec Vincent Lindon, dépeint la descente aux enfers d’hommes que broie le marché du travail. Une analyse critique.

Par Harry Bos.

la loi du marché vincent lindonProjeter un film sur un chômeur en fin de droits devant un parterre de stars, top-modèles et autres people, est quelque peu contradictoire. C’est pourtant ce qui est arrivé à La loi du marché de Stéphane Brizé, présenté cette année en compétition au Festival de Cannes. Comme tous les films en sélection officielle, il a eu droit à sa séance de gala. Pour Brizé, un grand honneur, c’était sa première sélection au Festival de Cannes1, mais pour le public, trié sur le volet, on hésite entre choc de la « vraie » réalité ou bonne conscience malgré tout. Que ne faut-il pas faire pour mériter son siège au Palais des Festivals2 ?

Parallèlement sorti dans les cinémas, le film a clairement touché le public français : il a dépassé désormais les 600.000 spectateurs, en quatre semaines d’exploitation seulement. Actuellement, c’est même le film français qui fonctionne le mieux en salle. Un beau succès pour un film exigeant et sombre.

C’est aussi la troisième collaboration entre Stéphane Brizé et le comédien Vincent Lindon. Le réalisateur est visiblement fasciné par cet acteur, qui sait si bien jouer…comme s’il ne jouait pas. Dans Quelques heures de printemps (2012), leur film précédent, la caméra s’attardait déjà souvent et longuement sur lui. La loi du marché va encore plus loin car Lindon se trouve au centre de quasiment chaque plan, en général rapproché.

Contrepoints590 Vincent Lindon - René Le HonzecAinsi, la caméra reste braquée sur lui pendant ses entretiens démotivants et inutiles à Pôle emploi et à la banque, ses séances d’évaluation humiliantes avec d’autres chômeurs et ses tournées d’inspection, une fois retrouvé du travail en tant que vigile du supermarché. Même pendant les séquences que l’on pourrait qualifier de « plus légères », celles où l’on voit Thierry, son nom dans le film, vivre sa vie de famille, le gros plan le saisit toujours : il en est en quelque sorte prisonnier, belle analogie avec sa situation professionnelle inextricable.

Les rares moments où on ne le voit pas, ou seulement de dos, accentuent encore l’impression de calvaire. Ainsi quand il manipule les caméras de surveillance du supermarché, ou lorsqu’il assiste à des interrogatoires : clients ayant volé des chargeurs de téléphone mais surtout ses propres collègues. L’ancien chômeur, victime d’un système qui rejette les « quinquas », est devenu son complice : mieux encore, son propre bourreau.

La plupart des critiques ont accueilli La loi du marché favorablement, à l’exception notable des Cahiers du Cinéma et le site Critikat.com3. Principal reproche de ce dernier site : le caractère « monolithique » d’un film épuisant dans sa dénonciation répétitive d’un marché du travail sans pitié.

Il y a eu une voix discordante dont on a beaucoup parlé, celle de Laurence Parisot. Le 30 mai dernier, sur Europe 1, elle a affirmé que le film était « une caricature » de l’entreprise. « On peut tout à fait considérer que le film de Stéphane Brizé est une œuvre d’art, mais comme un roman et certainement pas comme un documentaire social qui décrirait la réalité. »4 Elle a ajouté que pareilles situations se produisent aussi dans le secteur public. En qualifiant le film de « roman », Parisot se réfère, à juste titre, au caractère fictionnel du film, mais Brizé a clairement eu l’ambition de rapprocher son film au plus près du réel. En collaboration avec son scénariste Olivier Gorce, il a seulement voulu concentrer plusieurs événements tirés de la réalité en un seul film d’une heure trente.

De plus, tous les comédiens sauf Vincent Lindon sont des non-professionnels, les employés du supermarché dans le film jouent même leur propre rôle, et il a délibérément choisi un chef opérateur venu du film documentaire, Éric Dumont. D’ailleurs, ce n’est pas seulement la vie d’entreprise qui est visée, Brizé dénonce le (dis-) fonctionnement de l’ensemble du marché du travail. Pour preuve, la séquence déjà évoquée à Pôle Emploi, où au désarroi des employés de l’agence s’ajoute leur incapacité à prendre une quelconque responsabilité.

Reste que, comme dans Ressources humaines de Laurent Cantet (2000) ou Violence des échanges en milieu tempéré (2003) de Jean-Marc Moutout, film pour lequel Olivier Gorce a également co-signé le scénario, le monde de l’entreprise est ici décrit comme un « univers impitoyable », dirigé par des hommes anonymes voire invisibles, et fait pour broyer l’individu (= le salarié). Cliché assurément et tristement bien français. C’est ce que Laurence Parisot a voulu reprocher au film de Brizé. Inspiré par le succès de La loi du marché et pour réagir à l’ancienne présidente du MEDEF, l’édition du 1er juin dernier de Libération a consacré plusieurs pages à la problématique du chômage de longue durée et du travail précaire, afin de démontrer le contraire.

Le but de ces lignes n’est certainement pas de trancher ce débat : on veut simplement y ajouter quelques remarques d’ordre cinématographique.

La particularité de La loi du marché réside dans sa construction narrative : des scènes assez brèves, fréquemment des plans-séquences. Un dispositif simplifié et épuré, qui ne cherche pas la dramatisation, au contraire. Des événements, parfois tragiques, sont évoqués mais non montrés, un peu comme dans une tragédie de Racine, et on se concentre entièrement sur la façon dont Thierry les vit. D’où le ton et le rythme très particulier de La loi du marché : un film qui marche lentement, mais à grands pas.

Mais cette structure constitue aussi la principale faiblesse du film. Malgré l’authenticité de nombreuses séquences, le procédé finit par s’essouffler. La focalisation totale sur Thierry fait que les autres personnages restent comme autant d’esquisses, de figures au service d’un propos, ils ne prennent pas substance. Curieusement, malgré sa surexposition, Thierry reste aussi quelque peu mystérieux et les tentatives pour lui donner un peu plus d’épaisseur, comme l’existence d’un fils handicapé, accentuent la charge politico-sociale au lieu de renforcer sa crédibilité. Là, le réalisme tourne au déterminisme social.

Et puis il y a la caméra, nerveuse, qui semble parfois – volontairement ? – maladroite : elle coupe les visages des interlocuteurs pour ne pas perdre de vue Thierry et renforcer cette impression de réalisme documentaire : mais, pour le spectateur, c’est assez énervant. Cela tourne finalement à l’artifice et n’ajoute pas grande chose au propos.

On reste donc sur une impression quelque peu mitigée. Le ton dédramatisé de La loi du marché sonne souvent très juste, mais son obsession documentaire et sa raideur structurelle font que le film n’échappe pas vraiment à la dénonciation systématique pour s’imposer comme une œuvre cinématographique à part entière.

À la différence de la trilogie de Miguel Gomes par exemple, Les mille et une nuits, sélectionné cette année à la Quinzaine des Réalisateurs et dont on parlera dans un autre article.

La loi du marché, drame français de Stéphane Brizé (sortie nationale le 19 mai 2015) avec Vincent Lindon. Durée : 1h33min.


Sur le web

  1. Son premier long métrage, Le bleu des villes (1999), fut sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs.
  2. Ceci alors que pour le professionnel « de base » l’accès aux projections dans le Grand Théâtre fut particulièrement compliqué cette année. La raison ? Très probablement l’introduction d’un nouveau système de réservation électronique qui permettait aux accrédités de cocher les séances de leur choix dix jours avant le début du festival, sans toutefois savoir si la réservation serait acceptée ou pas. Pour ça, il fallait attendre, parfois jusqu’à deux heures avant la séance souhaitée. La réponse, par mail, fut en général négative, alors que les années précédentes, avec un système plus simple, l’on connaissait ses séances accessibles deux jours avant la projection.
  3. Voir la critique ici.
  4. Écoutez sa chronique sur Europe 1, le samedi 30 mai ici.