Manuel, tu nous emmènes où comme ça ?

Manuel Valls à un meeting du PS (Crédits : Parti Socialiste, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Interdictions par-ci, loi Renseignement par-là, 49.3 à répétition : mais Manuel, toi et tes amis, vous nous emmenez où comme ça ?

Par Nathalie MP.

Manuel Valls à un meeting du PS (Crédits Mathieu Delmestre-PS licence Creative Commons)
Manuel Valls à un meeting du PS (Crédits Mathieu Delmestre-PS licence Creative Commons)

 

J’aimerais beaucoup me tromper, et j’espère que de nombreux lecteurs viendront m’opposer leurs arguments pour me démontrer que je m’inquiète pour peu de choses. J’ai malgré tout la triste impression que le gouvernement nous prend pour des nouilles et que c’est en grenouilles que nous allons bel et bien tous finir, en grenouilles bouillies. L’histoire est connue. Si vous plongez une grenouille dans de l’eau bouillante, le changement brutal et douloureux de température va la faire réagir immédiatement et elle va sauter hors de l’eau. Par contre, si vous l’installez d’abord dans un bain à température ambiante, elle va se sentir à son aise, sans aucun besoin ni désir de bouger. À partir de là, si vous montez progressivement la température de l’eau, la grenouille va s’adapter à son nouvel environnement. Lorsque la température atteindra un niveau désagréable, la grenouille sera à la fois trop adaptée et trop faible pour réagir, jusqu’à finir ébouillantée. 

La réalité physiologique des grenouilles n’est peut-être pas parfaitement respectée, mais la parabole est frappante. La voici racontée en image (2′ 23″) :

 

De quoi suis-je en train de parler ? De mon sentiment de plus en plus persistant qu’une emprise autoritaire douce se met en place à notre insu et à nos dépens : elle concerne notre liberté de parole et de débat et vise également le contrôle quotidien de nos vies. Nous autres Français venons de vivre une grande séquence « Charlie » sur la liberté d’expression. À titre personnel, je l’ai vécue au premier degré. Mais force est de constater que la liberté d’expression subit de nombreux assauts et n’existe véritablement qu’en fonction de ses génuflexions envers les grands thèmes validés par les socialistes, qui s’énoncent « forces de progrès, SOS racisme, vivrensemble, minorités visibles, pas d’amalgame, sauver la planète, écologie citoyenne, liberté ordonnée, stop au Nutella et au fascisme » et j’en passe. Cela n’a pas commencé en 2014 avec l’arrivée de Manuel Valls à la tête du gouvernement, ni même en 2012 avec l’élection de François Hollande. Cependant, disons que depuis cette date on ressent une accélération formidable, et disons aussi que ces « progrès » sont hautement revendiqués par la gauche.

Je partage en tous points l’analyse de Philippe Nemo1 sur les méfaits des lois de censure de l’opinion et des lois mémorielles. Après le cataclysme de la Shoah et après les mouvements migratoires en provenance d’Algérie suite à la décolonisation, la bonne intention antiraciste s’est transformée en lois pénalisant non plus des actes violents, mais des paroles, c’est-à-dire des opinions. C’est ainsi qu’en 1972, la loi Pleven, du nom du Garde des Sceaux de l’époque, introduit un délit de « provocation à la haine raciale » assorti d’une nouveauté : en plus des personnes visées, les associations antiracistes ont désormais le droit de porter plainte et de se constituer partie civile. De telles dispositions aboutissent à faire comparaître au tribunal des personnes qui n’ont commis aucun acte criminel, mais qui ne pensent pas comme les associations antiracistes, lesquelles encaissent au passage assez régulièrement des dommages et intérêts plutôt coquets.

La loi Gayssot de 1990 conforte la loi Pleven et ajoute le délit de « contestation de l’existence des crimes contre l’humanité, tels que définis dans le statut du Tribunal militaire international de Nuremberg. » Le négationnisme des chambres à gaz existe mais reste limité. Il me semble que la seule façon correcte d’y répondre passe par l’argumentation historique, pas par l’interdiction qui tend à instiller un doute et alimente les théories du complot. En 1993, l’article R.625-7 apporte une subtilité de plus, le caractère non public, ce qui veut dire que des propos tenus en privé peuvent être incriminés. Il étend de plus la provocation à la haine raciale, aux discriminations en raison de l’origine ou de la religion. En 2005, vient s’ajouter le sexe, l’orientation sexuelle et le handicap.

En 2001, la loi Taubira renforce la loi Gayssot sur son flanc mémoriel en actant comme crime contre l’humanité la « traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part. » De nombreuses polémiques ont alors émergé, certains historiens ayant remis en cause la qualification de crimes contre l’humanité, ainsi que l’importance donnée à la traite atlantique par rapport aux traites arabo-musulmanes et intra-africaine. En effet, Christiane Taubira, esprit partisan s’il en est, souhaitait que la traite arabo-musulmane soit minimisée afin que les « jeunes Arabes ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes. » Compte-tenu de la vision extrêmement partielle, voire partiale, de cette loi, les historiens se sont inquiétés à juste titre pour la vérité historique et pour leur liberté de recherche du fait de l’intrusion du législateur et du juge dans leur domaine. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau en a fait les frais en étant attaqué en justice au nom de la loi Taubira, laquelle définit de fait une histoire officielle.

VallsAvec Manuel Valls ministre de l’Intérieur, toutes les expressions hors cadres sont impitoyablement pourchassées et interdites. À l’occasion de l’affaire Dieudonné en janvier 2014, dans laquelle l’humoriste, qui a fait de la provocation antisémite son fonds de commerce, s’était vu interdit de spectacle par la préfecture de Nantes avec confirmation du Conseil d’État, Manuel Valls a eu toute latitude pour expliquer ses thèses sur la liberté d’expression : « Je ne laisserai plus jamais, plus rien passer des mots qui divisent les Français » a-t-il déclaré à l’époque (cliquer sur la photo ci-contre, brève du Figaro du 11 janvier 2014). Il ne s’agit pas de lutter pénalement contre des actes de violence, mais contre des mots. Aux mots qui déplaisent, on ne répond plus par l’argumentation ou même l’indifférence, mais par une interdiction. Or ce type d’interdiction a prouvé mille fois sa contre-productivité dans la mesure où elle attire le projecteur sur ce que l’on veut voir disparaître.

Dans sa grande interview à GQ France de juin 2015, Najat Vallaud Belkacem, en ministre loyale, reprenait à son compte la croisade anti-mots de Valls. À propos des libertés individuelles, elle pense qu’avec la loi Renseignement « on va dans le bon sens ». À titre d’exemple, elle cite le cas d’internet : « Il ne faudrait pas qu’internet soit un no man’s land où toutes les idées pourraient s’exprimer. »  Elle vise explicitement tout ce qui relève de l’homophobie, de l’antisémitisme et du racisme. Des dessinateurs ont été tués parce qu’ils avaient fait des dessins qui dérangent, le gouvernement n’a pas économisé sa peine pour se montrer plus Charlie que Charlie, mais seulement imaginer que toutes les idées pourraient s’exprimer sur internet, quelle horreur ! On se demande pour quoi NVB a défilé le 11 janvier. Le sait-elle elle-même ? Bien sûr, elle a manifesté pour ses idées, pas celles des autres, qui ne lui conviennent pas. On est loin, très loin des philosophes des Lumières qui pensaient que les idées pour lesquelles il faut se battre sont avant tout celles des autres, celles qu’on ne partage pas. Se battre pour leur expression, bien sûr, car on peut, on doit les combattre sur le plan intellectuel dans le cadre d’un débat.

Avec Manuel Valls Premier ministre, on atteint plusieurs grades supplémentaires de coercition. Suite à l’affaire Charlie, la lutte contre le terrorisme est devenue le prétexte du vote d’une loi Renseignement particulièrement intrusive dans les ordinateurs et la vie de tous les Français, et dans des domaines qui dépassent largement le seul cadre du terrorisme. Les services de police pourront se livrer à des écoutes téléphoniques ou espionner les contenus des ordinateurs sans passer par l’autorisation d’un juge. Inspirée de textes américains similaires, notre loi Renseignement risque de se retrouver prochainement assez seule au monde, le congrès des États-Unis ayant récemment obtenu que les écoutes de la NSA soient suspendues. Il est prévu que le texte définitif de notre loi soit voté ce 24 juin. Une manifestation des nombreux opposants au texte est prévue le 21 juin devant la DGSI. Là encore, les moyens sollicités par le gouvernement risquent de n’avoir qu’un effet très limité sur l’objectif affiché de lutte contre les terroristes, ces derniers ayant vite compris comment éviter ou contourner les écoutes. Par contre, la surveillance des habitants va devenir parfaitement possible pour peu qu’un gouvernement juge nécessaire de faire surveiller tel ou tel citoyen déplaisant qui pourrait fort bien être un jour vous ou moi.

Manuel Valls s’est également illustré à deux reprises dans l’utilisation de l’article 49 alinéa 3 de la Constitution afin de faire passer une loi sans vote, en l’occurrence la loi Macron en première et deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Si les raisons invoquées la première fois mettaient en avant l’obligation de responsabilité et d’autorité du gouvernement, le Premier ministre a indiqué avant-hier avoir agi par souci d’efficacité :

nathalie mp

C’est simple, l’Assemblée nationale est un véritable obstacle à l’efficacité de la politique gouvernementale. Ce doit être pour ça que tout ne marche pas si bien. Si l’on suit le raisonnement, pourquoi garder une institution coûteuse et inefficace ? Ou plutôt, gardons-la, mais anesthésions-la. L’adoption de la réforme du collège par décret le 20 mai dernier relève probablement du même souci d’efficacité : les députés, les frondeurs et les opposants en tous genres sont des empêcheurs de tourner en rond dont les avis importent peu à quiconque est aussi sûr de son fait que Manuel Valls et tout son gouvernement. C’est pour notre bien, n’en doutons pas.

En parlant de notre bien, n’oublions pas les soins étouffants dont nous entourent Ségolène Royal et Marisol Touraine. Après avoir voulu interdire les feux de cheminée à Paris, la ministre de l’Écologie entend maintenant nous priver de Nutella, car c’est gras et mauvais pour la planète. Idem pour le Round-up en jardinerie.

Nathalie MP2

Quant à la ministre de la Santé, non contente de traquer les mauvais régimes alimentaires responsables de maladies cardio-vasculaires, elle souhaite faire interdire la cigarette électronique, non pas parce qu’elle serait nocive, mais parce que le geste, similaire à celui de la cigarette, pourrait constituer une incitation au tabac pour de malheureux citoyens très influençables. Il s’agit là de dérives hygiénistes qui dépassent largement le simple souci de santé publique, ainsi que l’expliquait Gaspard Koenig dans un article du Figaro. Il parle de maman Royal, et on ne peut guère lui donner tort. Il semblerait que Ségolène Royal ait fait machine arrière sur le Nutella, mais cette prétention acharnée à toujours tout régenter finit par constituer une entrave caractérisée à l’exercice du libre-arbitre de tout un chacun.

Maneul Valls Hollande Marianne René Le HonzecRemarquons également que lorsqu’il s’agit de projets portés idéologiquement par la gauche, tel que le développement éolien par exemple, le souci de santé publique est prestement oublié, alors que les médecins allemands viennent de mettre en garde leurs autorités politiques face aux risques que les vibrations des éoliennes font courir aux populations, ainsi que nous l’expliquait H16 il y a quelques jours.

On pourrait hélas allonger la liste de plusieurs dizaines de pages. Et on ne peut s’empêcher de regretter que l’opposition, qui est censée s’opposer, soit si manifestement aux abonnés absents, quand elle ne concourt pas purement et simplement à entériner les entreprises antidémocratiques du gouvernement. Je pense en particulier à la loi Renseignement.

J’ai été très impressionnée par une « politique friction » récente de Bruno Bertez :

« Pour toujours rester vigilant », disait-il, « je lis quasi quotidiennement une tranche des mémoires de Goebbels et je trace les parallèles. Cela me permet de comprendre que les fascistes ne sont, ni là ou on le croit, ni là où on le dit ; pour être fasciste il faut, c’est la condition nécessaire, mais pas suffisante, être socialiste. Il faut placer le groupe, la société, le collectif, la Nation au-dessus de l’individu et aller jusqu’à y sacrifier cet individu. Et c’est ce contre quoi je lutte. »

Dans le même temps, je lisais un entretien que Jean-Christophe Cambadélis, fraîchement renouvelé à la tête du parti socialiste, a accordé la semaine dernière à L’obs (n° 2639 du 4 au 10 juin 2015). À propos de ce qu’il appelle une idéologie antirépublicaine : « La liberté, sous-entendu le consumérisme individuel, est placée plus haut que la liberté collective, le droit de vivre ensemble. » Pas d’hésitation possible, je préfère être grenouille dans le petit bassin attentif aux individus évoqués par Bruno Bertez que sous les grandes eaux de la bien-pensance collective et indifférenciée de Cambadélis. 

Il ne me reste plus qu’à suggérer à nos ministres et à nos députés de réfléchir au sujet de philosophie proposé hier aux bacheliers de la filière S : « La politique échappe-t-elle à une exigence de vérité ? » Bien sûr que non, vont-ils répondre sur un ton offensé. La vérité, comme la réalité, est une notion si adaptable en politique…


Sur le web

  1.  Philippe Nemo, La régression intellectuelle de la France, Éditions Texquis, 2011.