Fuite des cerveaux en Afrique : ampleur et piste de solutions

Que faire face à l’émigration d’Afrique des professions qualifiées ?

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Petite marchande en Côte d'Ivoire (Afrique) (Crédits : Kate Fisher/BBC World Service, licence BY-NC 2.0), via Flickr.

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Fuite des cerveaux en Afrique : ampleur et piste de solutions

Publié le 30 mai 2015
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Par Louis-Marie Kakdeu.
Un article du site Libre Afrique

Petite marchande en Côte d'Ivoire (Afrique) (Crédits : Kate Fisher/BBC World Service, licence BY-NC 2.0), via Flickr.
Petite marchande en Côte d’Ivoire (Afrique) (Crédits : Kate Fisher/BBC World Service, licence BY-NC 2.0), via Flickr.

 

Mumpasi Lututala (2012) définit l’exode de cerveaux en Afrique comme étant le départ des Africains qualifiés à l’étranger. Il s’agit des migrants qui ont des qualifications professionnelles avérées : professeurs d’université, médecins, enseignants, ingénieurs, chercheurs, artistes, sportifs, etc. Au regard de la nouvelle donne des économies du savoir (Dia 2005)1, que faut-il faire ?

L’ampleur du phénomène est importante. Plus de 20 000 professionnels africains s’exilent chaque année (Tapsoba et al, 20002 ; Kouame, 20003 ; Lututala, 2006) ; ils étaient 1 388 000 en l’an 2000 selon Marfouk (2007) : leur pourcentage dans l’ensemble des émigrés africains est passé entre 1990 et 2000, de 22 à 31%, faisant perdre à l’Afrique plus de 10% de sa main d’œuvre qualifiée. Selon Clemens et Pettersson (2006), au moins 16 pays africains ont perdu entre 51 et 75% de leurs médecins formés alors que le continent en manque cruellement. En fonction des filières, le pourcentage des non-retours parmi les étudiants africains atteint jusqu’à 83% (Adreda, 2000)4. McCabe (2011)5 souligne que malgré leur haut niveau de qualification, 18,5 % des migrants africains vivent sous le seuil de la pauvreté.

Quels impacts ?

Nous n’avons pas la prétention de traiter ici des raisons des départs. Nous discutons de l’impact sur le développement. Comme le rappelle Mumpasi Lututala (2012), certains économistes utilisent la trilogie nature-travail-capital pour désigner les facteurs de production que sont les ressources naturelles, les ressources humaines et les ressources financières. Le facteur ressources humaines « est le plus important, car c’est lui qui permet de mettre en valeur les ressources naturelles, et par conséquent de générer le capital nécessaire pour soutenir cette mise en valeur ». Gingras et Mosbah-Natanson (2010)6 ont montré qu’en 2004, l’Afrique n’avait contribué qu’à concurrence de 1,8% à la production mondiale des connaissances en sciences sociales, ce qui ne signifie nullement que les Africains ne produisent pas, mais plutôt que leur production scientifique est validée ailleurs. À ce rythme de pertes, il sera difficile au continent de trouver à l’interne des solutions originales aux défis d’amélioration des conditions de vie qui l’attendent. En considérant les coûts de formation dans les pays d’origine, Mills et al (2011) estiment à 2 milliards de dollars les pertes financières des pays africains uniquement sur la formation des médecins qui s’exilent. C’est un « gros gâchis ». Enfin, sur le plan politique, l’exode pose un problème de contrôle vertical en démocratie c’est-à-dire d’insuffisance de masse critique pour servir de contrepoids à la mauvaise gouvernance.

Que faut-il faire ?

Nous n’avons pas non plus la prétention de détenir la solution miracle à ce problème. Nous observons toutefois que deux approches existent dans la littérature (Kouame, 2000) : l’idée de l’organisation d’un « retour au pays natal » (irréaliste parce que les mouvements migratoires sont liés à l’histoire de l’humanité et les individus sont libres de choisir ils veulent vivre) et l’idée de rationaliser l’utilisation de la diaspora africaine à partir de leurs lieux de résidence.

Les États africains devraient se mettre à la recherche des capitaux en créant un cadre institutionnel profitable aux transferts d’argent afin que les flux partent de l’informel (80% dans l’économie de la consommation) au circuit formel de l’économie (investissement). En l’état, comme le montre Mills et al (2011), ce sont les pays d’accueil qui tirent d’énormes bénéfices financiers en utilisant les cadres formés en Afrique à l’instar du Canada (384 millions de dollars US), des États-Unis (846 millions), de la Grande-Bretagne (2 milliards), de la France (3,6 milliards), etc.

Il faudrait investir dans l’amélioration de la qualité de formation (notamment en entreprenariat) afin de ne pas laisser partir les jeunes africains. Il suffit de créer un cadre d’interconnexion favorable à la mobilité de la diaspora et aux échanges de savoirs. De nos jours, la circulation du savoir entre la diaspora et les structures de production dans leurs pays d’origine n’est que symbolique. Aussi, les postes d’enseignants associés, même à titre bénévole, restent presque fictifs et la mobilité universitaire reste orientée vers le Nord. Pis, les centres d’études africaines à l’étranger sont peu développés, ce qui limite la diplomatie culturelle et scientifique. Il faudrait tendre vers la création des centres d’excellence et des pépinières d’entreprise permettant de profiter des plus brillants sur place.

Une nouvelle impulsion est nécessaire au niveau de la gouvernance et de l’optimisation de l’action publique afin d’offrir un environnement attractif aussi bien à la diaspora désirant revenir qu’aux locaux devant être convaincus de rester sur place. Cela implique entre autres des réformes institutionnelles pour promouvoir l’investissement et l’entrepreneuriat, l’investissement dans les infrastructures en partenariat avec le privé, la valorisation du mérite et de la compétence, la stabilité politique et la protection des droits et libertés. Cela suppose aussi et surtout la redéfinition du statut du citoyen et la réduction de l’emprise du social (liens de parenté). Les gouvernements africains devraient rejeter la xénophobie et s’ouvrir aux matières grises qui ne recherchent que la reconnaissance et de meilleures conditions de travail.

Souhaitons que l’Afrique ne rate pas ce tournant historique qui se profile à l’horizon !


Sur le web

  1. Dia, I.A., 2005, « Déterminants, enjeux et perceptions des migrations scientifiques internationales africaines : le cas du Sénégal », Stichproben, Wiener Zeitschrift für kritische Afrikastudien Nr 8/2005, 5.
  2. Tapsoba, S.M. et al, 2000, Exode des compétences et développement des capacités en Afrique / Brain Drain and Capacity Building in Africa, Dakar, ECA/IDRC/IOM.
  3. Kouamé, A., 2000, in Tapsoba, S.M. et al, 2000, op. cit.
  4. Adreda, D., 2000, in Tapsoba, S.M. et al, 2000 op. cit.
  5. McCabe, K., 2011, “African Immigrants in the United States”, AfricaFocus Bulletin, Aug 18, 2011.
  6. Gingras, Y. et S. Mosbah-Natanson, 2010, « Where are social sciences produced ? », World Social Science Report – Knowledge Divides, UNESCO.
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  • Que faudrait-il faire ? Des formations en entrepreneuriat et des transferts d’argent ? Pas du tout. Il faut cesser de casser les pieds aux entrepreneurs et aux patrons. Rendre légal le système informel. Abaisser la paperasserie et les prélèvements à un niveau décent. Diminuer le rôle du secteur public et de la politique. Trouver une solution qui marche pour entretenir les infrastructures, notamment les routes et l’électricité. Alors vous verrez que les entrepreneurs existeront et que la diaspora investira.

  • Depuis que je suis petit, on me culpabilise avec l’Afrique (en 1980 on disait dans les écoles : si tu manges un steak, tu fais mourir un Africain, la grande époque du Band-Aid), plus tard tout ce que j’ai vu ce sont des Africains dans les universités Européennes qui criaient au racisme bien avant d’avoir un Doctorat, pour mettre en garde les professeurs. Dans le monde du travail, quand je discutais avec un Africain, je devais m’excuser de la colonisation alors que je n’y étais pour rien. J’ai juste constaté que le niveau professionnel de ces énergumènes revendicatifs était « rigolo ». Alors j’ai envie de dire, que parler de l’Afrique aujourd’hui et des « professions qualifiées », ça me fait rire, c’est un peu comme faire de l’acharnement thérapeutique. Mais surtout, si l’on continue à s’apitoyer, c’est certain qu’à l’an 3000 rien n’aura changé.

    • bonjour Bzzzt , s’agissant de l’Afrique ,vous êtes bien hardi de proférer pareil constat . Car lorsque j’ai fait état de mes doutes quand à l’utilité de ma coopération (dans les années 70) ,puis sur mes certitudes d’avoir formé en vain des techniciens aux forages *(dans les années 80 ), mes messages passèrent à la trappe .
      * Ceci parce que j’ai aussi formé avec succès ; des Palestiniens , des Indiens , des Inuits .

      • Groumpf, bon, d’accord, j’ai un peu plus d’expérience que ça, Togo, Sénégal, Tunisie … mais le résultat, est le même. J’ai bien l’impression qu’il faudrait un bon coup de pied aux fesses de l’Afrique. Arrêter l’aide au développement (qui ne fonctionne pas) et arrêter la culpabilisation. Au sujet du colonialisme, pourquoi je devrais m’excuser d’un truc pour lequel je n’y suis pour rien et que la personne en face de moi n’a pas subi ?

        Le cri du cœur, simplement pour dire que ça suffit les jérémiades, au bout d’un moment il faut se prendre en main et arrêter l’invective, car l’exode des cerveaux est une nouvelle excuse. Mais bon, chacun son avis sur la question, perso, j’embauche plus de PhD niveau 0.

    • Bzzzt : L’article ne dit nulle part qu’il faut s’apitoyer sur quoi que ce soit ou qui que ce soit. Arrêtez d’être aussi parano ! Il ne dit nulle part qu’il faut de la repentance, que les blancs se doivent de se sentir éternellement coupable pour l’esclavage ou la colonisation, qu’il faut censurer les opinions politiquement incorrectes, qu’il faut des lois mémorielles, qu’il faut de la discrimination positive, etc.

      Il ne parle pas non plus « d’aider » l’afrique. Vous avez raison de dire qu’il faut arrêter « d’aider » l’afrique, ou du moins qu’il faut que les peuples africains soient libres de refuser les diverses « aides » des dirigeants occidentaux. Car ce que nous autres occidentaux considérons comme des « aides » fournis par nos politiciens aux peuples africains (exemples : « aides » au développement, « aides » visant au renversement des dictateurs comme Kadhafi) n’est en réalité qu’une forme d’asservissement à la fois des africains mais également des contribuables occidentaux.

      L’article dit simplement qu’il faut que l’afrique soit plus libérale économiquement, afin que les cerveaux africains aspirent à y rester plutôt qu’à émigrer dans le soi-disant eldorado européen ou occidental, et afin que la diaspora africaine retourne ou investisse davantage en Afrique. Rien de plus normal sur un site libéral qu’un article proposant des solutions libérales.

      Par conséquent : quoi de plus déplacé qu’un commentaire comme le vôtre qui se permet, en relatant des expériences personnelles, d’insinuer que les « cerveaux » africains n’existent pas ou n’existeront jamais ? En plus d’être parano, ne seriez-vous pas atteint d’un complexe de supériorité par hasard ?

  • « irréaliste parce que les mouvements migratoires sont liés à l’histoire de l’humanité et les individus sont libres de choisir où ils veulent vivre »

    L’article, paru dans un journal africain dit bien le fond du problème avec l’horrible hypocrisie dont savent faire preuve les Africains dans ces matières. Nous allons les aider:
    1) Arrêt des subventions (demandées implicitement dans l’article, bien sur) qui ont ruiné ce continent. L’aide au sous développement, bien nommée (« l’aide à » est « facteur de ») a stérilisé toute espèce de développement autonome des cultures africaines. Bien des Africains le disent !

    2) Interdiction pure et simple de l’installation d’Africains éduqués en Europe. Il est absolument scandaleux que les aides à l’éducation que reçoit l’Afrique n’aie pour résultat que l’exfiltration de faux occidentaux déjà riches (et de leur familles) hors des pays dont ils ont honte d’être originaires.

    3) Les individus ne sont pas libres de vivre où ils veulent. Cette conception du monde est responsable de guerres terribles et les Africains doivent savoir qu’ils ne sont pas désirés hors d’Afrique et qu’ils pourraient pâtir grandement d’illusions qu’ils doivent abandonner.

    • @francois carmignola : Vous racontez tellement d’énormités qu’on ne sait par où commencer pour vous contre argumenter…

      Vous affirmez qu’aucun africain n’est désiré en europe en parlant au nom de tous les européens tel un porte parole autoproclamé. Vous avez le mérite de comprendre que votre opposition à l’immigration est une opposition à la liberté (une interdiction étatique) puisque vous êtes favorable à « l’interdiction pure et simple de l’installation d’Africains éduqués en Europe ». Vous affirmez que « les individus ne sont pas libres de vivre où ils veulent » et que croire le contraire provoque des « guerres terribles. »

      En vous opposant à l’immigration (c’est-à-dire à la liberté d’un individu de se rendre chez un propriétaire privé qui l’invite) vous vous opposez au droit des européens de faire ce qu’ils veulent avec ce qui leur appartient (leurs propriétés privées), par conséquent vous vous opposez à votre propre droit de faire ce que vous voulez avec ce dont vous êtes propriétaire, vous vous opposez à votre propre droit d’inviter qui vous voulez chez vous, d’employer un étranger plus productif qu’un compatriote, de choisir un client étranger, un locataire étranger, etc.

      Vous n’avez pas conscience que quand l’Etat gagne en légitimé pour s’attaquer aux libertés des « étrangers africains » il gagne en légitimité pour s’attaquer à vos propres libertés, et que ce sont ces atteintes aux libertés qui sont la source de « guerres terribles » et non l’immigration en tant que liberté d’un individu de se rendre chez un propriétaire privé qui l’invite.

      PS: Vous dites que l’article demande « implicitement » des subventions pour l’afrique, pouvez-vous préciser à quel paragraphe exactement ?

  • On dirait un rapport rédigé par un technocrate plutôt qu’un article destiné à être publié sur le web. C’est dommage pour la promotion du libéralisme que LibreAfrique et Contrepoints favorisent la rédaction de ce genre d’articles.
    Je critique plus la forme que le fond de l’article. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai cessé de consulter LibreAfrique pour ne me limiter qu’à Contrepoints qui ne vise pourtant pas le lectorat africain.

  • En 1885 Jules Ferry déclarait :

    Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures

    En fait, ce n’est à l’homme blanc qu’il faut s’en prendre, c’est au socialisme. Socialisme qui fait tant de dégâts, même en Europe. Ceux qui s’en détacheront prendront une avance importante et trouveront de meilleurs équilibres.

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