« La mémoire effacée » de Marie Chardon

En écrivant, Marie Chardon se délivre d’un secret de famille qu’elle a gardé pendant longtemps et qui lui a empoisonné l’existence.

Par Francis Richard.

La mémoire effacée de Marie ChardonLa mémoire humaine est sélective. Elle n’obéit pas à l’esprit comme il le voudrait. Souvent, mais pas toujours, c’est bien pour le protéger, contre lui-même. Les épisodes malheureux de la vie s’estompent alors et les heureux prennent un plus grand relief.

Marie Chardon, qui est un pseudonyme, dans La mémoire effacée, essaie de reconstituer des pans entiers de sa vie, quand elle était petite fille, que sa mémoire refuse de lui révéler et qui ne sont pas sans avoir encore une terrible incidence sur sa vie d’aujourd’hui, quarante ans après. En écrivant ce récit, Marie Chardon se délivre d’un secret de famille qu’elle a gardé pendant longtemps par devers elle et qui lui a empoisonné l’existence. Car elle a été victime d’un abus. Ce qui semble être souvent le cas au sein de familles que l’on pourrait croire le plus à l’abri.

Marie est la petite dernière d’une fratrie de sept enfants dont l’aîné a dix ans de plus qu’elle. C’est une famille apparemment heureuse, de religion catholique, pratiquante. La mère de Marie éduque ses enfants avec tendresse et fermeté. Le père de Marie rapporte l’argent à la maison. La mère de Marie est issue d’une famille bourgeoise provinciale. Les origines du père de Marie sont plus modestes, mais à la faveur d’une rencontre avec un banquier, soigné comme lui pour une tuberculose dans le même sanatorium, il a gravi tous les échelons de la banque et est sans arrêt en vadrouille pour affaires.

Quand elle le peut, petite fille, Marie se réfugie dans sa cabane, perchée à cinq ou six mètres de haut. Pourquoi, à cette époque-là, participe-t-elle à des cérémonies funèbres? Il lui faudra des années, jusqu’à récemment, pour comprendre que c’était pour enterrer une partie d’elle-même.

Quand la sensualité de Marie s’éveille, elle ne peut pas aller au-delà des préliminaires avec les garçons, notamment avec François, qu’elle n’a jamais cessé d’aimer, mais avec lequel elle a toujours été incapable d’aller plus loin, saisie soudain, au dernier moment, par une peur irrépressible. Marie ne connaîtra une « première fois« , qui en fait n’en sera pas une, qu’après avoir ingurgité un coca contenant de l’alcool ou de la drogue, lors d’un séjour en Grèce où elle a rejoint sa sœur Céline… Puis elle vivra quelques années heureuses en couple, par deux fois, mais il y aura toujours en chemin une pierre d’achoppement. Quand l’un de ses deux amants lui fera une proposition de pratique sexuelle, devenue courante, mais qu’elle refusera catégoriquement, et quand il reviendra un soir à la charge avec insistance, cela sera comme un choc pour elle. Ne lui laissant pas le choix, il a abusé de sa confiance :

« Ce soir-là, j’avais ressenti une impression de déjà-vu, comme un malaise, un sentiment bizarre […]. J’ai eu, à ce moment-là, la certitude que ce n’était pas la première fois, quelqu’un m’avait abusée auparavant. Je ne voyais pas mon abuseur mais j’entendais sa voix. Elle arrivait de loin, de mon enfance.« 

Elle a vingt-neuf ans. Elle a identifié son abuseur, mais la mémoire complète de ce qui s’est passé avec lui ne revient pas, quelque effort qu’elle fasse : « Une page blanche apparaît à l’emplacement des viols répétitifs dans l’album photo de mon enfance. » Seulement quelques bribes du puzzle lui reviennent de son enfance abîmée, l’escalier qui monte au grenier, le bourdonnement d’abeilles de l’autre côté du mur de la chambre, « un sous-vêtement souillé caché dans la chambre de couture sous un tonneau de laine »… qu’elle s’empresse alors de laver, détruisant la seule preuve matérielle de ce qu’elle a subi.

Que peut-elle faire aujourd’hui, quarante ans après les faits qui tiennent si peu de place dans sa mémoire effacée ? Pas grand chose, sinon d’en faire le récit, poignant : « Écrire mon histoire m’a permis d’affronter de face mon ennemi et de mieux comprendre certaines de mes réactions, notamment ma peur de l’homme, ma haine pour certains hommes de pouvoir au comportement pervers, mes difficultés à respecter l’autorité…« 

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