Un périple autour du monde : Blanche Colombie

Vers Bogotá, à près de 3000 m de hauteur.

Parce qu’un con qui marche va toujours plus loin qu’un intellectuel assis, deux frères sont partis sur les routes depuis de longs mois, traversent les frontières, les villes et les campagnes à l’occasion d’un tour du monde à durée indéterminée, sans casques ni golden-parachutes. Au fil de leur voyage, ils livrent leurs impressions sur des expériences qui les ont marqués.

Vers Bogotá, à près de 3000m de haut.

Par Grégory.

Je débarque à Cartagena le 17 mars, découvrant une bourgade très jolie. Les remparts de la vieille ville sertis de canons encerclent ses ruelles étroites et colorées. Les habitants, tous souriants, déambulent entre les petites échoppes mobiles dans les rues sinueuses, vendant fruits et quesillos (sorte de pain au fromage) jusque tard le soir.

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Pas d’agressivité avec le touriste, un « non » est apprécié comme tel et la traversée en est d’autant plus agréable. Toujours avide de tester les produits locaux, je savais en arrivant, ayant un contact sur place, que j’allais temporairement tester ce qu’on appelle ici le perico. Pour ceux qui ne voient pas de quoi il s’agit, imaginez qu’avec ce produit pris en bouche ou par le nez, on parle beaucoup plus que d’habitude et on est actif comme un Sarkozy en campagne. Voyez mieux là, hein ? Bref, à 6$ le gramme prix touriste (si je ne m’abuse, cela s’achète autour de 70€ le gramme en France pour une qualité moindre), c’est l’occasion ou jamais d’en découvrir les effets. Il faut savoir que de très nombreux locaux en prennent et que comme toute drogue, comme l’alcool, comme la marijuana, il y les addicts, et ceux qui savent se contrôler. Je suis un grand garçon, je connais mes limites et je sais aussi les produits que je ne prendrai jamais. À mon avis, tout ce tabou autour des drogues est d’ailleurs plus néfaste qu’autre chose. Il est préférable d’en connaître les vrais effets plutôt que de rester bloqué aux fables d’un autre temps.

Je laisse à mon ami le soin d’acheter ce qu’il faut aux vendeurs ambulants de boissons et cigarettes. Il est toujours nécessaire d’attendre une dizaine de minutes avant que les sachets ne parviennent dans votre main, puis votre chaussette. Personne n’aperçoit la coco mais tout le monde sait bien ce qu’il se passe, la transaction est habituelle. La loi Colombienne interdit apparemment aux policiers de mettre les mains dans vos poches (ils pourraient y glisser quelque chose et vous demander de l’oseille), mais rien ne leur interdit de vous demander de retourner vos poches. Dans la chaussette donc, pas de souci.

Le goût d’abord est absolument dégueulasse. Amer, il anesthésie l’intérieur de la bouche rien qu’avec le peu qu’il vous reste sur les doigts. Le reste, déjà dans votre nez est en train de réveiller votre cerveau en mode Vésuve. Désormais, vous savez ce qu’il vous reste à faire pour rester éveillé jusqu’à 13h le lendemain. Idéal pour les fêtards. Après 3 jours à ce rythme, je devais reprendre la route pour me rendre à Bogotá. 1100 km en 9 jours, voilà un bon challenge pour se remettre en jambe. Ma tête est prête, je connais la chanson, je démarre, mes jambes sont lourdes, elles peinent, et je ressens tout à coup toute la fatigue que mon cerveau refuse encore de me communiquer, mon rythme cardiaque, d’habitude assez lent sur le vélo est anormalement élevé. C’est comme si mon corps ne transmettait plus les signes de fatigue à mon cerveau. Mais on ne triche pas sur un vélo. Les deux premiers jours sont assez infernaux, je n’ai aucune énergie, je n’avance pas, je ne dors que très peu, comme si le produit agissait encore. Pour ne rien arranger, la route en travaux est difficilement pratiquable.

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Ceci dit, je ne regrette pas mon expérience, je m’en serais voulu de ne pas avoir saisi cette opportunité. J’en avais même emmené un autre gramme pour en tester les effets en altitude. J’ai toujours entendu dire que les sud américains mâchent des feuilles de coca pour annihiler les effets de l’altitude, aussi ai-je pensé qu’il serait intéressant d’essayer une dernière fois dans ces conditions et sur le vélo. Mais un beau matin, alors que depuis une heure et demie je peinais à redresser un dérailleur, encore sous les effets secondaires du produit, j’ai pensé qu’il était temps de mettre un terme à l’expérience et j’ai consciencieusement vidé le sachet en pleine nature. Un consommateur européen me tuerait pour ce gâchis mais je sais que c’était la bonne décision, l’expérience avait été assez loin comme ça. Connaître les effets oui, se pourrir la vie, non.

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Les mauvais effets ont progressivement disparu et il m’a fallu rattraper le retard accumulé dans les jours qui ont suivi. Des journées à 150 km se sont ainsi enchaînées pour parvenir au pied de la montagne qui grimpe jusqu’à Bogotá à près de 3000 m de haut. Les paysages Colombiens, d’abord très secs au nord entre Cartagena et Bosconia ont retrouvé des couleurs et de l’animation le long du parcours. On m’avertissait successivement de la présence de singes, de tapirs, de fourmiliers et même de paresseux. Des oiseaux superbes et inconnus de ma pauvre connaissance en ornithologie peuplaient mon parcours jusqu’à la capitale.

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L’eau potable fût d’abord un problème au nord du pays avant de réapparaitre en abondance en descendant plus au sud. Les stations-services ont comme d’habitude été d’un grand secours sur mon chemin, m’offrant successivement de l’eau, des douches régulières et un endroit où dormir en sécurité. Quelques locaux m’avertissaient des dangers qui me guettaient, notamment des FARCs aux abords de Cucuta, d’autres m’assuraient que je ne craignais rien du tout. D’abord très bien caché ou à l’abri des « fincas » (propriété agricole), je finissais la fin de mon parcours en dormant au bord de l’autoroute. Je n’étais pas plus en danger que cette nuit près de Barrancabermeja, où, installé près d’une antenne de communication, la foudre est descendue jusqu’à ma tente. Prendre un jeton à 22h à moitié endormi, c’est encore plus puissant que le perico !

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J’entamais confiant la montée jusqu’à Bogotá, via les villages de Guaduas et Villeta. Après 1000 km à un rythme effréné, rien ne pouvait m’arrêter. Rien sauf un problème matériel. Quand le pas-de-vis du dérailleur décide de perdre son filetage, ça pose quelques problèmes dans les changements de vitesse. Inventif, j’ai réussi à le fixer avec les moyens du bord pendant quelques kilomètres avant que le dérailleur n’aille s’exploser dans mes rayons dans un angle à 90˚, en brisant 3 au passage et ruinant tout espoir de poursuite à 20km du sommet. Rageant.

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Le lendemain, avec 10 000 pesos en poche, je stoppais un bus pour 9200 pesos après une heure d’auto-stop sans succès. Je passe une dernière soirée à Bogotá en compagnie d’Alex, Katerina son amie cycliste chilienne, et Karin, qui m’a accompagné sur les routes du Costa Rica. Tout le monde était donc une dernière fois réuni avant que je ne m’envole loin de l’Amérique du sud.

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Un certain ras-le-bol de l’espagnol s’était installé. Je voulais voir, découvrir autre chose. L’Afrique m’attire, le Moyen Orient aussi, l’Asie centrale, et je n’ai pas toute la vie devant moi pour voyager. Il fallait faire des choix, je m’en vais donc à peine arrivé en Amérique du sud et déjà excité par mes nouvelles destinations. Des destinations où je pédalerai désormais seul, Alex ayant une autre route à tracer avec Katerina. Un autre voyage commence, différent mais au moins aussi passionnant !

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